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Témoignage J067

Félicité a pu sauver des Tutsi en les emmenant en RdC.

Je suis de la communauté qu’on appelle « les Auxiliaires de l’Apostolat » et dans laquelle était aussi Félicité. J’ai connu Félicité en 1990 ; je venais de la paroisse de Congo-Nil. Nous allions bon nombre de fois à Gisenyi, lorsque nous organisions des sessions ou des retraites. Toutes les sessions et les retraites étaient tenues à la paroisse Saint-Pierre et c’est Félicité qui était notre responsable dans tout le diocèse de Nyundo.

Alors, tout le temps que j’ai vécu avec Félicité, je la considérais comme ma mère : c’était une personne qui prodiguait des conseils enrichissants, qui ne contenait pas de discrimination. Moi, je voyais en elle l’amour, la paix et la justice. Il est arrivé alors un moment où je devais rester à Saint-Pierre afin d’aider les autres dans quelques-unes de leurs tâches. Il y avait des gens permanents qui vivaient à Saint-Pierre.

Nous préparions des sessions et cherchions les effets nécessaires, ainsi que tout ce dont on avait besoin pour encadrer et clôturer l’enseignement de toutes ces filles à Saint-Pierre. Les sessions et les retraites se tenaient trois fois par an : après les fêtes de Noël, après celles de Pâques et pendant les grands congés.

C’est la raison pour laquelle, lorsque que Habyarimana est mort le 6 avril 1994, après Pâques, les « filles de Monseigneur » (Auxiliaires de l’Apostolat) avaient déjà passé trois jours à Saint-Pierre , lors de la retraite. C’est la mort de Habyarimana qui a causé alors le génocide et notre responsable Félicité en a été victime.

Le génocide a commencé ici à Gisenyi le 7 avril 1994. Mais il s’est limité à la ville et à ses alentours. Là où nous étions, on ne savait pas encore qu’il y avait des Tutsi. Cependant, la session dans laquelle nous étions se composait de Hutu et de Tutsi. Bien entendu, les Tutsi ont eu peur parce que leurs frères commençaient à être tués ici et là.

Félicité était utile car elle les réconfortait et leur disait de ne pas perdre courage et de prier surtout pour les leurs, pour que Dieu les sauve. Toutes les informations que Félicité connaissait restaient dans une grande discrétion : elle en parlait à la personne concernée seulement, à l’insu de tout le monde.

Sans plus tarder, le génocide s’est accentué. Les gens ont commencé à se réfugier là où nous étions : nous avons accueilli tout le monde et personne n’a été repoussé. Et nous avons interrompu immédiatement la session. Les gens ont prié. Remarquez, il y a même un prêtre qui est venu nous rendre visite, lui aussi à cause des incidents. On l’appelait Jean Berchmans.
Félicité, qui était notre responsable, nous a nourris avec ce qu’elle avait. Nous partions aussi récolter les produits de nos champs.

Lorsque tout a été consommé, elle a alors commencé à aller acheter de la nourriture au marché. Nous atteignions, à ce moment-là, un nombre de 40 personnes. Les réfugiés arrivaient chaque jour et je ne pouvais plus connaître leur nombre.

Quand Félicité s’est rendu compte que le problème de denrées devenait urgent, elle a proposé aux filles Hutu de rentrer chez elles car elles n’étaient pas directement visées par les tueries. Cela, afin qu’elle puisse partager ce qu’elle achetait entre les réfugiés. Certaines filles sont rentrées à la maison mais moi, j’ai refusé de rentrer, afin de l’aider dans certaines tâches.

Félicité et une autre femme sont parties chercher des médicaments pour soigner les enfants, venus de Saint-Fidèle, qui avaient été victimes de coups de machettes. Ces enfants ont été soignés et guéris, bien qu’ils aient été tués plus tard, le 21 avril 1994. Parmi ces enfants, je me souviens d’une seule fille, qui elle, est encore en vie.

La situation s’est alors empiré : on a appris que Saint-Pierre était devenu un lieu de cachette pour les Tutsi et les Interahamwe ont commencé les préparatifs afin de chercher comment attaquer Saint-Pierre.
Quand Félicité l’a su, elle a commencé à déplacer les individus, un à un, vers la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Je ne me souviens pas de tout le monde qu’elle a fait fuir, mais cela n’a été possible que deux fois seulement, avec l’embarquement de plus de quinze personnes par tour.

Félicité avait un frère dans la région de Bigogwe, à Gisenyi, qui était militaire. Il lui a envoyé des militaires et un véhicule, afin qu’elle fuie parce qu’il avait pressenti que Saint-Pierre allait être brûlé. Mais Félicité a refusé. Elle lui a dit qu’elle ne pouvait pas abandonner ses enfants et lui a dit : « Si elles meurent, nous mourrons ensemble, je l’avoue ».

A ce moment-là, entre le 14 et le 19 avril 1994, les Interahamwe ont commencé à espionner la paroisse Saint-Pierre. D’ailleurs, certains ont même voulu attaquer Félicité ; elle leur a répondu : « Il n’y a pas d’Inyenzi dans cette parcelle ». Mais elle avait ouvert toutes les maisons et toutes les chambres de la paroisse et chacune se cachait là où elle le pouvait.

Le préfet de Gisenyi aussi avait emmené des individus ici. Il les avait fait échapper mais nous avons été surprises : nous nous sommes posé la question de savoir si Félicité avait plus de pouvoirs que lui pour assurer la sécurité des gens ou si cela était une façon pour le préfet, de tenter Félicité. Elle ne les a pas refusés et les a accueillis aussi.

Le 21 avril 1994 dans l’après-midi, Saint-Pierre a connu le désastre. A ce moment-là, j’étais dans le jardin avec Félicité. Nous avons vu la clôture bouclée par les Interahamwe. D’autres ont sauté cette clôture pour parvenir à l’intérieur. D’ailleurs, ils avaient aussi deux véhicules blancs, de marque mini-Bus Hiace. J’ai immédiatement fui dans la douche.

Ces Interahamwe se sont éparpillés dans toutes les maisons, ont commencé à faire sortir les gens et les ont jetés dans les véhicules. Ils les ont conduit dans la commune rouge, un lieu de génocide, pour les tuer.
J’entendais Félicité présenter ses doléances, mais ils ne l’ont pas comprise. Elle disait ainsi : « Au lieu de partir avec mes enfants, prenez-moi ». Ils sont alors partis avec Félicité et nous avons cru qu’ils allaient la comprendre et les libérer, mais ils ont refusé.

Trente personnes ont été emportées et tuées. Ces personnes ont été tuées nues, avec des cartouches. Ils ont tué Félicité après avoir terminé de tuer tous les autres.
Je ne connais pas les gens qui les ont emportés mais j’ai entendu qu’un nommé Damas y avait participé. Les personnes qui sont restées à Saint-Pierre après que Félicité et son groupe aient été tués, ont toutes été libérées.

Le frère de Félicité, le Colonel Nzungize, est venu l’aider mais il l’a trouvée assommée. Il a alors ordonné de la déterrer de la fosse commune où on l’avait enterrée et il l’a enterrée à côté.
Le Colonel Nzungize a commencé alors à se renseigner pour connaître ceux qui avaient tué sa sœur. Cela a créé un désordre d’une semaine à Gisenyi et des gens ont même fui. Les petits enfants qui n’ont pas réussi à fuir ont été rassemblés dans un orphelinat par une des Sœurs qui s’est beaucoup occupée d’eux, au point que personne n’a été atteint par le génocide.

Moi, je remarque que Félicité a témoigné d’un très grand héroïsme, qui ne pourra jamais être oublié. Nous avons toujours demandé à l’Eglise catholique de réaliser quelque chose en sa mémoire, afin qu’elle reste dans l’histoire des chrétiens de Nyundo.

Témoignage recueilli à Nyundo le 15 juillet 1997,
Par Pacifique Kabalisa.