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Témoignage J068

Son frère militaire a voulu la sauver mais Félicité lui a répondu que s’il ne les sauvait pas tous, elle mourrait avec eux.

Félcité Niyitegeka et moi étions très proches et depuis déjà très longtemps. Je l’ai connue quand j’étais jeune, en 1970, juste à la fin de mes études. Nous collaborions mais je la considérais comme ma mère parce qu’à ce moment-là, moi, j’étais encore petit et elle était adulte. Elle était dans une communauté de l’Eglise catholique appelée les « Auxiliaires de l’Apostolat ».

Nous avons continué à collaborer parce que je travaillais à la BRALIRWA (Brasserie - Limonaderie du Rwanda). J’aimais aussi prier et nous nous rencontrions dans les groupes de prières.
Plusieurs responsabilités ont été confiées à Félicité à la paroisse : elle était formatrice des Auxiliaires de l’Apostolat et responsable du Centre Saint-Pierre, ainsi que d’une autre association appelée « Justice et Paix ».

Moi, j’étais quelqu’un qui priait beaucoup et pour cette raison, les prêtres m’ont accepté dans la communauté dirigeante de la paroisse de Gisenyi. Cela m’a donc permis de rencontrer Félicité plusieurs fois. C’était une fille qui avait de bonnes idées, qui aimait les gens et qui savait se concerter avec d’autres personnes pour prodiguer des conseils de qualité.

Nous sommes devenus amis et nous nous rendions régulièrement visite. Même quand j’ai épousé ma femme, la situation est restée identique. D’ailleurs, elle m’invitait même parfois avec ma femme, lorsqu’elle avait une session ou une retraite avec les autres personnes de sa communauté. Nous leur donnions alors des témoignages sur la façon dont nous cohabitions dans notre foyer sur le plan religieux. Vous comprenez bien par là que nous nous connaissions suffisamment.

Depuis 1990, Félicité a organisé plusieurs formations, son objectif étant de demander aux hommes d’enseigner la paix, l’amour et la non-discrimination ethnique. Elle était toujours tourmentée par le fait que les Rwandais puissent se quereller, parce que la guerre du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) contre le gouvernement de Habyarimana prenait déjà une autre allure. A ce moment-là, la naissance de plusieurs partis politiques a commencé à accentuer des discriminations, notamment ethniques.

En 1994, quand le Président Habyarimana est mort, le sang a commencé à être versé et tout le Rwanda a connu des cris. Habyarimana est mort le 7 avril 1994. Toute ma famille s’est réfugiée chez mon voisin mais nous ne l’avons pas trouvé chez lui. Sa femme nous a logés et son mari nous a trouvés là plus tard, pendant la nuit. Il nous a acceptés mais le lendemain matin, il a laissé une consigne à sa femme, selon laquelle il ne voulait pas de nous chez lui.

Chez nous, on avait déjà détruit et même pillé notre maison. Au lieu de se méfier du propriétaire de la parcelle et de lui créer des problèmes, nous avons quitté sa maison, mais nous y avons néanmoins laissé les enfants. Nous sommes partis dans les brousses et lorsque la nuit est tombée, nous sommes allés nous réfugier à la paroisse Saint-Pierre. Nous pressentions que là, nous ne serions pas victimes du génocide.

Félicité nous a accueillis. Comme nous avions fui sans habits, elle nous en a donné et elle nous a nourris. Elle nous a même apaisé le cœur. Elle nous a demandé où nous avions laissé les enfants. Nous lui avons répondu que nous les avions laissés là où nous nous étions réfugiés, parce que nous n’aurions pas pu fuir avec eux pendant la nuit. Dans la ville de Gisenyi, le génocide avait déjà commencé, mais ce n’était pas encore grave.

A Saint-Pierre, il y avait une session. Alors, Félicité a pris quelques enfants Hutu parmi ceux qui étaient en session et les a envoyés là où nous avions rassemblés d’autres enfants, afin que nous soyons ensemble. Nous étions presqu’inconnus à Saint-Pierre parce que personne n’était informé qu’il y avait des gens cachés là-bas.

Comme les gens y percevaient la paix, ils ont commencé à s’y réfugier en grand nombre. D’ailleurs, même certaines autorités politiques y ont amené des gens pour les sécuriser. Je me rappelle que même le sous-préfet de Gisenyi, dont j’ai oublié le nom, avait amené des gens réfugiés à la préfecture, parce que les Interahamwe les avaient menacés très sévèrement.

Félicité les a tous accueillis. Elle a cherché à manger pour toutes ces personnes ; elle cherchait même des cuisiniers et nous offrait les aliments sur la table, prêts à être consommés.
Elle a aussi été chercher des médicaments pour soigner ceux qui avaient été blessés par des coups de machette, surtout les enfants – qui étaient de l’Institut Saint-Fidèle – qui étaient très gravement blessés.

C’était Félicité seule qui ouvrait et fermait le portail, afin qu’elle sache elle-même avec précision qui entrait dans l’enclos. Lorsque les Interahamwe sont venus, elle leur a dit qu’il n’y avait personne et ils sont repartis, sans rien piller. Félicité a alors ouvert toutes les maisons pour que les gens se cachent là où ils le pouvaient, même dans les plafonds.

Lorsque la nourriture est devenue insuffisante, elle a ordonné aux Hutu qui étaient en session de rentrer chez eux, parce qu’eux n’avaient aucun problème, afin qu’elle trouve où mettre les réfugiés et qu’elle puisse tous les nourrir.

Bien que je sois Hutu, j’ai été beaucoup pourchassé à cause de ma femme ; je ne pouvais pas faire deux mètres sans être tué et c’est pour cette raison que je suis resté à la paroisse. Dans le diocèse de Nyundo, au Petit séminaire, les Interahamwe ont menacé toutes les personnes Tutsi et les ont toutes tuées. En second lieu, ils ont dit qu’ils allaient attaquer Saint-Pierre. Ils ont d’ailleurs repéré qu’il y avait beaucoup de Tutsi là. Félicité ayant entendu tout cela, elle nous a immédiatement dit ceci : « Priez beaucoup, nous aussi, nous allons suivre ».

Ensuite, elle a commencé à chercher une façon de faire échapper ceux qui avaient une morphologie très remarquable et même les vieilles, qui étaient incapables de se défendre. Elle a essayé de s’entendre avec les militaires qui étaient à la barrière de Gisenyi et leur a dit que s’ils voyaient les gens qu’elle allait leur envoyer, qu’ils les laissent passer.

Je ne connais pas les gens qu’elle a envoyés en premier lieu mais en second lieu, le 19 avril 1994, elle a envoyé quinze personnes, parmi lesquelles il y avait ma femme. Elle les a pris et elle leur a fait passer la clôture, afin qu’ils puissent atteindre la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) parce que c’était très proche.

La concession n’avait jamais été menacée jusque là et quand les Interahamwe se présentaient, ils s’entendaient avec Félicité à l’extérieur et ils rebroussaient chemin. Peut-être qu’elle leur donnait de l’argent ! A ce moment-là, elle avait l’intention d’envoyer d’autres personnes en RdC jusqu’à ce que nous soyons tous évacués.

Félicité avait un frère qui vivait dans le camp militaire de Bigogwe. Quand celui-ci a été informé que Saint-Pierre allait être brûlé, il a envoyé un véhicule et des militaires afin de prendre sa sœur et il lui a même écrit une lettre.
Elle lui a aussi répondu en ces termes : « Ceux avec qui je suis sont innocents ; s’ils meurent, je mourrai avec eux et celui qui sera en mesure de me sauver, qu’il nous sauve tous ». Les militaires sont retournés pour lui annoncer le refus de Félicité, de quitter les lieux.

Nous avions aussi des militaires qui nous protégeaient, mais ils sont partis à un moment donné et nous ne savions même pas comment ils étaient arrivés. Au fur et à mesure que la situation changeait, nous avons commencé à manifester une grande peur.

Félicité nous disait : « N’ayez pas peur, priez beaucoup car vous connaissez celui que vous priez ». Lorsqu’elle apprenait de tristes nouvelles, elle ne nous disait rien ; elle ne voulait pas que nous perdions la tête car bon nombre d’entre nous étaient des filles et des femmes. Mais quand elle remarquait quelqu’un ayant un cœur endurant, elle lui en parlait.

Le 21 avril 1994, après avoir pris le repas de midi, nous sommes partis éplucher les pommes de terre à consommer pendant la nuit. D’autres sont partis prier à la chapelle et d’autres encore, étaient au dortoir. A ce moment-là, j’étais à la chapelle avec une femme et soudain, j’ai entendu les gens courir et se diriger dans les chambres. Certains se sont cachés en-dessous des lits.

Immédiatement, j’ai vu venir un homme dans la chapelle, qui a pris la femme qui était avec moi. Il lui a demandé de lui donner la clé de contact du véhicule et ils sont partis ensemble. J’ai ensuite entendu le vrombissement d’autres véhicules. J’ai même entendu des gens qui disaient : « Tubatsembatsembe », c’est-à-dire : « Tuons-les avec des machettes, des massues, etc. ».

Ils sont entrés dans toutes les maisons pour y chercher des gens. Ils sont même retournés dans la chapelle pour en prendre d’autres et ils ont alors ouvert la porte de la pièce dans laquelle j’étais et cette porte m’a caché. Ils y ont pris d’autres gens et je suis resté derrière la porte, tel quel. Et personne ne m’a vu.
Tous les gens qu’ils ont emportés ont été entassés dans deux taxis minibus qu’ils avaient amenés.

De l’endroit où j’étais, derrière la porte, j’ai entendu Félicité les supplier en disant : « Où est-ce qu’on amène ces enfants ? Ils sont innocents ». Ces miliciens Interahamwe lui ont répondu : « Ce sont eux les véritables et renommés Inyenzi ». Elle a continué à les supplier et ils ont refusé.

Elle a pris alors l’initiative de partir avec eux et juste au moment de leur départ, elle a commencé à chanter et à prier pour eux, en leur disant de se préparer au ciel. Ils les ont tous emportés et les ont amenés dans un endroit appelé la commune rouge. Presque tout le monde a été tué. Les gens ont été tués dans de funestes conditions, nus. Félicité a été tuée la dernière.

Chaque personne qui était restée cachée pensait qu’elle restait seule. Au coucher du soleil vers 18 heures, nous avons quitté nos cachettes et nous avons retrouvé d’autres personnes.
C’est à ce moment-là que j’ai retrouvé mes enfants.

Par la suite, j’avais des problèmes pour vivre à Gisenyi parce que je m’y représentais toujours ma mort. J’ai demandé au prêtre Jean Berchmans, qui était là à Saint-Pierre, de me prêter sa moto pour sortir de la ville et aller dans mon village natal, parce qu’une fois chez nous, aucun problème ne pouvait plus m’arriver.
Le prêtre a accepté et m’a même cherché un conducteur.

Quand je suis arrivé à Pfunda, j’ai continué à pied. J’ai dit au prêtre Jean Berchmans ceci : « Mettez mes enfants à l’orphelinat. Si Dieu m’aide, je les reverrai ». Après le génocide, j’ai eu la chance de les retrouver : tous avaient été sauvés, grâce à l’orphelinat.

C’est cela que je connais de Félicité, à partir du moment où je l’ai rencontrée jusqu’à sa mort. Elle a été une héroïne et il serait nécessaire que l’Eglise lui fasse des témoignages. D’ailleurs, moi, je trouve utile de l’inscrire sur la liste des Saints. Ce qu’elle a fait, il y a très peu de gens ici au Rwanda qui ont pu le faire ; même moi, je ne sais pas si j’aurais pu y arriver.

Témoignage recueilli à Rubavu le 15 juillet 1997,
Par Pacifique Kabalisa.