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Témoignage J069

Pour Félicité, tous les Rwandais qu’ils soient Hutu ou Tutsi, étaient avant tout des enfants de Dieu.

Félicité était ma sœur aînée mais elle était de loin plus âgée que moi, car elle est née en 1934 alors que moi je suis née en 1942. Elle est née à Butare, dans la cellule de Kidahire, dans le secteur de Vumbi, dans la commune de Runyinya.
Notre papa était Simon Sekabwa et notre maman était Angéline Nyirabanguka. Papa est mort mais maman est encore en vie.

Félicité a étudié à l’école primaire de Butare, qui s’appelait à l’époque Astrida. Elle a fait l’école secondaire à Save, à l’école des monitrices de Save. On y a passé seulement trois ans. C’était à l’école des Sœurs blanches.

Félicité aimait prier. Moi, je croyais qu’elle avait hérité cela de nos parents. Papa aussi aimait prier, au point que les prêtres lui avaient demandé de prêcher le catéchisme chez nous sur la colline.
Après ses études, Félicité n’est pas restée chez nous ; elle est allée enseigner à Gisenyi, dans la commune de Satinskyi, précisément à Muramba. Elle a d’abord enseigné le primaire et ensuite le secondaire, à l’école des monitrices de Muramba.

Félicité s’était réjouie à Gisenyi d’y avoir trouvé un évêque rwandais, Monseigneur Aloys Bigirumwami, qui avait alors besoin de gens pour l’aider à annoncer l’Evangile dans son jeune diocèse. Félicité a continué à s’intéresser à la religion et nous pensions déjà qu’elle deviendrait religieuse.

C’est à Muramba qu’elle a commencé à fréquenter la communauté des « Auxiliaires de l’Apostolat ». Il y avait des Blanches dans cette communauté. Félicité est la première rwandaise, voire africaine, à s’être engagée dans cette communauté. Elle a quitté Muramba pour Nyundo, au lycée Notre Dame d’Afrique, où elle était gérante.

Elle se rendait souvent à Lourdes, en France, pour se former car le siège de leur congrégation était là. Elle venait très rarement nous rendre visite à la maison et elle était toujours pressée de rentrer.
Elle a quitté Nyundo pour aller diriger le centre de formation des Auxiliaires de l’Apostolat à Gisenyi, au centre Saint-Pierre. C’est là qu’on les a pris pour aller les tuer en 1994.

Ses œuvres ont traversé la frontière jusqu’à Goma en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre), où elle collaborait avec d’autres Auxiliaires de l’Apostolat de là-bas. Elle enseignait surtout et c’est comme si c’était elle qui avait fondé la communauté là-bas.
Depuis longtemps, Félicité se donnait et se consacrait à la cause des autres. Elle aimait tout le monde sans discrimination.

Chez nous à la colline, c’est elle qui est allée à l’école la première et beaucoup de gens de chez nous ont étudié grâce à elle, parce qu’elle prodiguait des conseils aux parents et parce qu’elle cherchait elle-même des places à l’école pour les enfants. Elle se chargeait elle-même de payer leurs frais de scolarité. Toute notre famille a étudié grâce à elle ; elle était notre aînée, son aînée étant morte. Félicité s’est consacrée à Dieu mais aucun habit extérieur ne le montrait ; les gens le remarquaient à partir de son comportement.

Félicité était attachée à sa famille ; elle m’écrivait souvent et me téléphonait. Elle me prodiguait des conseils sur la manière de faire vivre le foyer et d’éduquer chrétiennement les enfants. Et même si elle ne s’était pas mariée, ses conseils sur le mariage dépassaient de loin ceux d’une personne mariée.

Je n’ai pas de paroles pour décrire Félicité car elle n’était pas ordinaire ; elle prodiguait des conseils aux gens et les assistait dans leurs actes. C’est elle que l’on citait comme modèle chez nous. De même, là où elle travaillait, on la donnait en modèle. Félicité avait semé en nous les germes de l’amour, si bien que nous ne savions plus à quelle ethnie nous appartenions. Nous étions conscients d’être des enfants de Dieu, tout simplement.

Connaître à fond Félicité m’a été difficile car lorsque j’ai eu l’âge de raison, elle était déjà à l’école. Puis elle est allée travailler à Gisenyi. Les gens de Gisenyi la connaissent mieux que nous car ils ont vécu avec elle.
Mais nous aussi, nous lui savons beaucoup d’héroïsme. Lorsque le génocide a éclaté en 1994, je savais qu’elle allait mourir car elle ne pouvait pas supporter de voir les autres mourir sous ses yeux.

C’est ainsi que les choses se sont passées car on est allé tuer ceux qui étaient venus en formation à Saint-Pierre, de même que ceux qui s’étaient réfugiés chez Félicité. Ils ont tous été tués avec elle. Je l’ai appris au téléphone et ça ne m’a pas surprise. Eu égard à son cœur et à sa pitié, il ne pouvait pas en être autrement. Nous avons accueilli sa mort comme le couronnement de ses œuvres ici sur terre pour continuer au ciel.

Félicité souhaitait ardemment que quelqu’un assure sa relève, comme elle, le cas échéant mieux qu’elle, surtout dans notre famille. Ce qui nous a le plus choqués, c’est qu’elle est morte avec ses élèves. J’ose espérer que Dieu les remplacera par d’autres. Selon moi, elle doit être partie au ciel assurément.

Comme je vous l’ai dit, ma sœur Félicité, je ne l’ai pas connue comme les sœurs se connaissent au Rwanda. La raison est qu’elle appartenait à tous à la fois. Pour elle, la fraternité ne puisait pas ses racines dans la consanguinité mais plutôt en Dieu.

Autre chose, c’est que Félicité n’aurait pas souhaité que nous la pleurions beaucoup. Elle est morte comme elle a vécu, en se donnant aux autres. Elle a marché sur les traces de son Maître Jésus qui a dit : «  Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne ». Qu’elle intercède pour tous les Rwandais afin que nous nous consacrions à tous sans discrimination.

Témoignage recueilli à Kigali le 21 avril 2000,
Par Pacifique Kabalisa.