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Témoignage J070

Félicité s’est sacrifiée ; ni l’Église, ni l’administration, ni la société ne doivent l’oublier.

Je connaissais Félicité car elle était une amie de ma famille. Elle nous rendait visite et nous lui rendions visite. C’est d’ailleurs elle qui m’a fait inscrire au lycée Notre Dame d’Afrique Centrale à Nyundo.

Même si j’étais encore enfant, je la connaissais. Elle aimait tout le monde : Hutu et Tutsi. Surtout, elle aidait tous les pauvres qui venaient vers elle. Elle prodiguait de bons conseils. Elle priait aussi beaucoup. Elle était la supérieure des « Auxiliaires de l’Apostolat » au Rwanda. Leur communauté vivait à Saint-Pierre à Gisenyi.

Moi, je suis allée à Saint-Pierre le 4 avril 1994, pour y prier, mais aussi pour rendre visite à Félicité. C’est à ce moment-là que le Président Habyarimana est mort. Il y avait une session des agents de l’évangélisation avec qui on priait.

Le 7 avril 1994, le matin, une messe a été célébrée par un prêtre en visite, le prêtre Jean Berchmans. C’est là que nous avons appris la mort de Habyarimana. Nous avons eu peur car nous avons vu que les tueries allaient être déclenchées.

Le lendemain, nous avons appris la mort de gens, dont des prêtres de Nyundo. Les massacres sont vite arrivés à Gisenyi. Les gens ont commencé à prendre fuite. Si je ne m’abuse, c’est le 9 avril que les gens ont accouru en provenance de la ville, vers le centre Saint-Pierre. Félicité, assistée par une Sœur, a logé les gens et leur a interdit de sortir pour ne pas se faire attaquer.

Félicité faisait tout pour nourrir tout le monde. Il y avait aussi les étudiants de Saint-Fidèle, qui étaient blessés. Félicité et la Sœur les ont soignés. Je me souviens de ces étudiants.
Comme nous étions nombreux, Félicité nous a empêchés de sortir. C’est elle qui restait au portail et qui circulait la nuit dans la cour pour garantir notre sécurité. Moi, je suis restée à la cuisine. Certains ne pouvaient pas y arriver car ils étaient recherchés. Félicité m’a ordonné de me raser la tête pour qu’on me prenne pour une Hutu au cas où ils viendraient tuer, car j’avais les cheveux lisses attribués aux Tutsi.

La situation devenant difficile, Félicité a commencé à faire traverser les gens vers Goma avec son propre argent. Elle soudoyait les soldats qui les faisaient traverser. Elle parlait au téléphone par crainte de trahison. Le 20 avril, elle devait envoyer d’autres gens en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre), dont moi-même. On l’en a dissuadé. On a passé la nuit à prier.

Le 21 avril, on avait peur, comme si on redoutait quelque chose. Moi, à cause de mon âge, je n’avais pas peur. Entre 15 heures et 16 heures, beaucoup de gens étaient assis dans la cour. Des Interahamwe sont venus. C’est Félicité qui les a entendus la première et elle m’a demandé de dire aux gens de se cacher.

Pendant que je cherchais où me cacher, ils sont venus me demander où se trouvaient une certaine femme. Je leur ai dit que je ne savais pas où la trouver.
A l’entrée, ils avaient fait s’agenouiller des gens, pendant que d’autres Interahamwe faisaient sortir les gens des maisons. Il y avait un véhicule Minibus de couleur bleue, conduit par un Interahamwe. Il y avait Omar Serushago Damas et beaucoup d’autres Interahamwe. Ils nous ont forcés à entrer dans le véhicule. Ils frappaient les gens, sauf moi.

Certains parmi nous disaient qu’ils étaient des Hutu. Les Interahamwe leur répondaient qu’ils expliqueraient cela à la commune rouge. Félicité a entonné un chant qu’on venait d’apprendre : « Viens, soleil de mon cœur ». Les Interahamwe ont dit : « Que celui qui sait qu’il est Hutu, chante ».

En chemin, ils ont demandé à Félicité de sortir. Elle a refusé. Arrivés à la commune rouge, on a vu des gens sortir de la bananeraie avec des machettes et des serpettes. Ils nous ont fait sortir.
J’ai pris Félicité car je croyais qu’on n’allait pas la tuer. Félicité est allée derrière eux et ils l’ont abattue. Elle est tombée comme un arbre. Voyant que Félicité s’était arrachée de mes bras, j’ai attrapé la main d’un Interahamwe.

On m’a laissé et on m’a confié l’enfant de la femme d’un professeur de Saint-Fidèle, qu’ils venaient de tuer avec son mari. J’ai pris l’enfant jusque dans le véhicule. Après avoir tué ceux-là, on a amené un véhicule plein d’autres Tutsi. Deux femmes qui s’étaient fait aussi passer pour des Hutu, l’enfant et moi, on nous a amenés à Saint-Pierre.

Là où ils tuaient, il y avait une grande fosse où on les jetait. J’ai vu Félicité être jetée aussi dans cette fosse.
Le lendemain, le 22 avril, le frère de Félicité, un Colonel, est venu à Gisenyi. Il est allé récupérer le corps de Félicité qu’on a déterré pour l’enterrer ailleurs, tout près de là.
Ce jour-là, il y a eu un semblant d’accalmie.

Nous, les rescapés, sommes allés en RdC. C’est après l’attaque de Saint-Pierre qu’ils nous ont donné des soldats pour nous garder. Nous avons cru que c’était une astuce pour nous exterminer et c’est pourquoi nous avons fui vers la RdC.

Félicité s’est donnée et sacrifiée. Son sacrifice datait d’il y a longtemps. Pour ceux qui la connaissaient, nul ne doute que Dieu l’a accueillie, car elle était sans péché. Son héroïsme ne devrait pas être oublié, aussi bien dans l’Eglise que dans l’administration ou la société.

Témoignage recueilli à Kigali le 21 avril 2000,
Par Pacifique Kabalisa.