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Témoignage J071

Même sa propre famille ne l’aurait pas aidée autant que l’Abbé Baudouin.

L’Abbé Baudouin Busunyu n’est pas originaire de notre commune. Je l’ai connu la première fois quand il a été affecté pendant une courte période à notre paroisse, celle de Nkanka. Il a été muté je-ne-sais-où, pour revenir à cette même paroisse où il est resté du début jusqu’à la fin du génocide. C’était un bon prêtre, sans aucun caractère divisionniste.

Nous nous trouvions à la maison quand la nouvelle de la mort du Président nous est parvenue. Au cours de la nuit du jeudi 7 au vendredi 8 avril 1994, nous avons entendu des jets de pierres sur notre maison, mais sans identifier le coupable.

Le vendredi 8 avril vers 10 heures, ma fille, qui travaillait au centre de santé de Nkanka, est venue à la maison pour nous demander de fuir vers la paroisse car « les tueries ont déjà commencé à Nkanka », nous a-t-elle dit.
Arrivés juste à la paroisse, des Interahamwe ont lancé une attaque qui m’a obligée à me cacher dans la salle de chirurgie, mais cette attaque n’a occasionné aucun dégât.

Entre-temps, l’Abbé Baudouin Busunyu s’est investi dans l’accueil de tout arrivant déplacé par les événements. Son premier acte louable a été son assistance envers une déplacée de la paroisse, qui a accouché durant cette situation de crise. L’Abbé Baudouin lui a apporté du pain, de la bière et des habits pour le nouveau-né.
En vérité, l’Abbé Busunyu était physiquement un véritable Hutu (avec un gros nez rond) mais au cœur sans " taches ".

Mon mari est mort, tué chez nous le 10 avril 1994, avant qu’il ne puisse arriver à la paroisse. Quant à nous autres, nous avons échappé miraculeusement à l’attaque inoubliable du 18 avril 1994, lancée à la paroisse. En effet, les agresseurs sont arrivés dans la matinée. Je me suis cachée dans une salle située au-delà de la maternité.

Dans leur fouille, les tueurs ont découvert la salle et tué tous ceux qui se trouvaient dans le salon de celle-ci, avant de nous atteindre, nous autres. Ils nous ont fait sortir et m’ont demandé de l’argent. Ils m’ont dénudée dans l’intention de s’emparer de mes habits et l’un d’entre eux m’a donné le rideau de la fenêtre pour me couvrir.
Alors qu’ils allaient tuer ma fille, l’un des criminels a plaidé pour elle. L’un de mes enfants, qui faisait la cinquième année primaire, a été tué ce jour-là. Jusqu’à la fin du génocide, nous comptons encore deux filles, deux garçons et moi, comme survivants.

A la fin de cette grande attaque, l’Abbé Busunyu est allé me chercher une cachette rassurante chez l’ancienne épouse d’un Blanc. L’accueil a été réservé pour moi, mais aussi pour ma fille. Quelques jours après, ma fille a rejoint la paroisse pour soigner les blessés et moi, je suis restée chez cette femme, dont le fils me préparait de la nourriture car sa maman était infirme.
Vu que mes habits avaient été pris par les agresseurs le 18 avril, l’Abbé Baudouin en a cherché d’autres pour moi. N’en trouvant pas, il m’a ramené l’étoffe couvrant la table d’autel de la chapelle, pour la porter comme habit.

Un jour, un Hutu, ami du fils de mon hôte, m’a vue. J’ai dû fuir en rejoignant la paroisse ; Baudouin et ma fille ont été surpris par mon retour. L’Abbé Baudouin m’a donné à nouveau de l’huile de beauté et trois savons, avant de m’envoyer au bureau communal de Kamembe où des survivantes de sexe féminin avaient été cachées. Baudouin m’a donné une sentinelle pour m’y accompagner.

Après une semaine de séjour au bureau communal, j’ai dû regagner la paroisse, parce que j’avais entendu le Bourgmestre de Mubiligi dire que nous allions être emmenées à Nyarushishi.

A ce moment-là, l’Abbé Baudouin m’a replacée dans la même salle, qui était réservée aux malades. Une nuit, le curé Thaddée est venu nous déloger de la salle, les autres malades et moi, sous prétexte qu’une attaque de miliciens se préparait.
Ainsi, ma fille est venue me voir après s’être entretenue avec l’Abbé Baudouin et m’a placée dans la maison du monastère des religieuses. Il y avait d’autres personnes que l’Abbé avait cachées là.

Vers une heure du matin, Baudouin nous a tous réveillés pour prier en faveur de la réussite de notre fuite en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre).
Après la prière dirigée par lui, il nous a célébré la communion avec le partage d’hosties, avant de nous mettre enfin en route.

Lui et un homme spécialiste, résidant à Nkombo, se sont mis devant. En les suivant à pied dans cette obscurité, je suis tombée à plusieurs reprises et j’ai été relevée par ma fille. Le spécialiste s’était muni d’os qu’il donnait à tout chien qui aboyait lors de notre passage. Avec mon chapelet dans mes mains, nous avons finalement atterri à Kabutembo, sur le littoral du lac, en tremblant à cause du froid.

A un moment donné, l’homme spécialiste a pris une pirogue, dans laquelle nous sommes tous montés. Arrivés à l’autre bout du lac, c’est-à-dire à Bukavu, vers la fin de la matinée, nous y avons trouvé quelqu’un en train de nager. L’Abbé Baudouin a donné la mission à celui-ci de nous faire arriver au camp de réfugiés que d’autres Rwandais avaient rejoint. Nous nous sommes séparés ainsi ; l’Abbé ainsi que l’autre homme, sont rentrés au Rwanda.

Je ne connais pas toutes les autres personnes dont il a facilité la fuite en RdC, sauf une dame et une fille. Un jour l’Abbé Baudouin nous a rejoints et est venu nous dire : « Maintenant, vous, vous allez rentrer au Rwanda et ce sera notre tour de fuir ».

J’ai appris qu’il a été tué dans les forêts de la RdC et une messe en sa mémoire a été célébrée au Rwanda. Je prie moi-même pour lui, en privé. Il a le mérite d’être honoré et inoubliable car personnellement, je suis convaincue que personne d’autre, et pas même mon propre enfant, ne m’aurait assistée comme il l’a fait. Personne d’autre, au monde entier, ne peut l’égaler.

Témoignage recueilli à Kamembe le 15 janvier 1995,
Par Pacifique Kabalisa.