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Témoignage J072

Félicité a refusé d’abandonner ceux qu’elle protégeait, jusqu’à mourir avec eux.

Il y a très longtemps, j’ai rencontré Félicité Niyitegeka. Je ne me rappelle plus de l’année mais il y a très longtemps. J’ai rencontré Félicité au cours de plusieurs circonstances : dans les activités ordinaires de la paroisse, à la prière, dans les différentes rencontres des chrétiens, dans les veillées de prières et dans quelques cérémonies et fêtes, soit de la paroisse, soit de nos mutualités.

Félicité était une personne qui aimait tout le monde et qui ne manifestait pas de discrimination, si on analyse les moments que nous avons vécus entre 1990 et 1994. Félicité était une personne qui discutait avec les autres et donnait de bons conseils, utiles à quiconque l’écoutait.

Félicité était de la communauté appelée les « Auxiliaires de l’Apostolat » et c’était elle qui s’occupait de leur formation. Au cours des formations, elle invitait des personnes de toutes les couches sociales, afin de venir donner des témoignages sur leur vie. Nous aussi, elle nous appelait alors pour donner notre témoignage sur notre famille et sur la façon dont nous nous comportions sur le plan religieux.

Je connais Félicité suffisamment et depuis que nous avons pris connaissance l’une de l’autre, je n’ai jamais entendu de reproches sur elle. Même pendant le génocide, elle s’est toujours bien comportée.

Lorsque le génocide a commencé, il y avait une session organisée par Félicité dans la paroisse Saint-Pierre, laquelle avait déjà duré quelques jours. Parce qu’après les fêtes de Noël et de Pâques, il fallait toujours organiser une session et c’est ainsi que Félicité, en tant que responsable, avait convié toutes ses filles et les Auxiliaires de l’Apostolat du diocèse de Nyundo, au point que quand la mort de Habyarimana a surgi, elles y avaient passé seulement trois jours mais étaient toutes là.

Le lendemain de la mort de Habyarimana, les Interahamwe ont commencé, à 10 heures du matin, à sillonner les alentours de notre parcelle. Certains ont alors été plus explicites et ont dit qu’ils voulaient tuer les Tutsi. Il a fallu que nous fuyions parce que nous nous sommes rendu compte que nous serions massacrés dans la parcelle.

Nous sommes partis chez notre voisin, un musulman. Nous ne l’avons pas trouvé chez lui mais sa femme qui était notre amie, nous a logés. Nous sommes arrivés là à 13 heures et nous y avons passé la nuit.
Le lendemain, à 14 heures, nous avons appris que les Interahamwe avaient détruit nos maisons et pillé nos biens ; ils n’avaient laissé aucun effet dans la maison.

Le propriétaire de la parcelle est arrivé en pleine nuit, ressemblant à quelqu’un qui venait de tuer. Il ne nous a rien fait mais le lendemain matin, avant son départ pour le génocide peut-être, il a laissé l’instruction à sa femme de ne pas nous retrouver là le soir.
Mon mari et moi avons alors été mis dehors ; ils sont restés avec les enfants et nous pensions qu’ils allaient les tuer aussi.

Nous avons passé la journée dans les brousses et à 18 h 30, nous avons cherché le moyen de fuir. Nous sommes alors partis vers le centre Saint-Pierre où nous avons été accueillis.
C’est Félicité qui nous a accueillis la première. Je n’avais pas de vêtements et elle m’en a donné ; elle en a aussi donné à mon mari. Beaucoup de gens étaient réfugiés là ; Félicité les a cachés ici et là, parce que la concession était très grande et était composée de beaucoup de maisons.

Les gens affluaient chaque jour et elle ne s’ennuyait de personne. Elle se sentait plutôt dérangée du fait qu’elle ne trouverait pas de quoi les nourrir. C’est ainsi que vous la trouviez toujours soucieuse.

Félicité a eu une grande empathie pour nous : à mon arrivée, elle m’a demandé en premier lieu où se trouvaient les enfants et je lui ai répondu que j’avais laissé les enfants là où je m’étais cachée. Cela l’a tellement tourmentée qu’elle a alors pris la décision d’aller chercher les enfants afin que nous restions ensemble, parce qu’à ce moment-là, personne ne pouvait penser que la paroisse Saint-Pierre hébergeait les Tutsi.

Félicité a choisi des filles parmi les plus laides qui étaient en session et puis elle les a envoyées dans notre précédente cachette. Elles sont parties pendant la journée et elles ont remis à la femme de la maison, la note que je leur avais confiée.
Ensuite, on leur a donné les quatre enfants et ils sont donc revenus.

A leur passage sur la route, ces filles expliquaient qu’il s’agissait de leurs petits frères. Quand elles me les ont fait parvenir, j’ai senti une très grande joie. Félicité leur a immédiatement donné à manger et a été leur chercher aussi des habits, parce que les leurs avaient été déjà déchiquetés, tandis que les autres effets avaient été pillés. Les enfants me sont parvenus le 12 avril 1994.

Depuis notre arrivée là, je n’ai jamais vu de gens nous menacer, mais nous avions peur parce que nous recevions des informations de l’extérieur, dont les noms de gens tombés, victimes du génocide. Nous en étions également informés par Félicité. Il était possible que les Interahamwe viennent inspecter la concession de Saint-Pierre à notre insu.
Félicité ne voulait pas qu’on aille en dehors de l’enclos, de peur que quelqu’un puisse soupçonner la présence de Tutsi dans la concession.

A cause du grand nombre de gens qui s’étaient réfugiés là, Félicité a pris la résolution de dire à toutes les filles Hutu qui étaient en session de rentrer chez elles, afin que ceux qui étaient pourchassés puissent trouver refuge dans la concession et que la nourriture ne vienne pas à manquer.

Cela a été fait et nous sommes devenus alors moins nombreux ; nous ne savions même pas estimer notre effectif parce que chacun vivait seul dans sa chambre ou en compagnie de quelques autres individus. Même dans le réfectoire, nous y allions séparément.

Félicité était une personne d’une grande discrétion, au point qu’elle ne pouvait parler à personne de ses problèmes. Elle seule répondait au téléphone et quand il y avait des informations à livrer à quelqu’un, elle le réconfortait d’abord et puis lui prodiguait des conseils.
Elle essayait même de réconforter les gens, surtout quand elle était en possession d’informations sur les nôtres, qui avaient été tués. Elle ne voulait pas que quelqu’un d’autre réponde au téléphone, de peur qu’il ne divulgue éventuellement des secrets de la maison et de ceux qui l’habitaient.

Entre le 15 et le 19 avril 1994, les Interahamwe ont attaqué l’école secondaire Saint-Fidèle et y ont tué un très grand nombre d’individus. De là où nous étions, nous entendions seulement des coups de cartouches. Tous les rescapés du génocide perpétré à Saint-Fidèle s’étaient réfugiés à Saint-Pierre.
Même si nous devenions de plus en plus nombreux, Félicité ne s’en est pas renfrognée. De plus, retenez que certains avaient été sérieusement blessés. Elle les a approchés et leur a cherché des endroits où ils pouvaient dormir seuls.

Félicité, en compagnie d’une Sœur, est partie à l’hôpital de Gisenyi et a ramené des médicaments pour soigner ces blessés. Elles les ont soignés et eux devenaient même convalescents. Les Interahamwe ont alors su que Saint-Pierre était un lieu de cachette pour les Tutsi. Par conséquent, ils ont commencé par tous les moyens à chercher la manière d’attaquer Saint-Pierre. Félicité l’a su ; elle nous a dit de prendre courage, de prier notre Dieu et que celui-ci les vaincrait pour nous.

La situation a empiré. Félicité a alors désigné un homme pour faire échapper ceux qui avaient une morphologie très remarquable, mais aussi les individus très populaires et ceux qui étaient très âgés.
Il y a une information que j’ignore, mais elle s’entendait bien avec les militaires. En effet, sous leurs yeux ou avec leur complicité, les gens ont pu fuir en se dirigeant vers la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre).

Le 19 août 1994, à minuit, Félicité nous a informés du programme de départ de ces personnes. La concession de Saint-Pierre était très proche de la frontière ; elle a ouvert un passage dans la clôture et nous y sommes passés. Après vingt minutes, nous étions déjà en RdC. Dans notre groupe, nous étions partis à quinze personnes, mais je ne me rappelle pas de tous les noms. J’ai abandonné toute ma famille, mon mari et les enfants.

Voilà les informations que j’ai apprises sur Félicité. D’après les journaux que je lisais en RdC, j’ai seulement entendu dire qu’en date du 21 avril 1994, de terribles Interahamwe ont attaqué la paroisse Saint-Pierre et ont pris en otage plusieurs personnes. Ils étaient partis les tuer dans un lieu qu’ils appelaient la commune rouge.
Parmi ces personnes, j’ai alors entendu que même Félicité avait été arrêtée parce qu’elle avait refusé qu’on emporte les gens qui s’étaient réfugiés au centre Saint-Pierre ainsi que les enfants qu’elle avait en session.

Moi, j’avais alors peur, parce que je pensais que même ma famille avait été emportée parmi ceux-là. Par la grâce de Dieu, à la fin du mois de juillet, j’ai vu beaucoup de gens se réfugier et j’ai alors retrouvé mes enfants. J’ai néanmoins manqué mon mari à ce moment-là et je l’ai retrouvé plus tard, à la fin du mois de septembre, quand le génocide était terminé et que le pays avait été libéré.

Félicité a témoigné du fait qu’elle était une chrétienne qui croit en Dieu, parce que ce qu’elle a fait paraissait difficile pour beaucoup de personnes à cette période-là.
Quant à elle, elle aurait même pu être sauvée, parce qu’elle avait un frère qui vivait dans la région de Bigogwe à Gisenyi, qui l’interpelait toujours pour la sauver. Mais elle a refusé d’abandonner la communauté des gens qu’elle gardait, jusqu’à ce qu’elle meure avec eux.

Témoignage recueilli à Gisenyi le 16 juin 1997,
Par Pacifique Kabalisa