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Témoignage J073

L’Abbé Baudouin, en aidant les Tutsi à fuir, était conscient de risquer sa propre vie.

J’ai quitté ma région natale le 25 juillet 1950, après avoir été ordonné prêtre. Je suis arrivé ici, à la paroisse de Nkanka en 1991 et j’y ai trouvé l’Abbé Thaddée Ngirinshuti, le curé de la paroisse. Par après, est venu l’Abbé Baudouin Busunyu.

Parmi les trois prêtres, je suis le seul à être resté à la paroisse de Nkanka et moi-même, vous voyez que je me fais très vieux. L’Abbé Ngirinshuti est en prison, tandis que l’Abbé Baudouin Busunyu est mort dans un camp de réfugiés en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre).

Quand le génocide a éclaté en 1994, comme cela avait été le cas en 1962 et 1973, presque tous les Tutsi de la région se sont réfugiés à la paroisse. Comme c’était la période des pluies, nous avons dû loger certaines personnes dans les écoles, d’autres dans la grande salle de jeux et le reste, à l’intérieur de l’église.
Les gens étaient tellement nombreux qu’il nous était difficile de les entretenir. Nous leur avons donné les vivres que nous avions en stock, qui d’ailleurs, s’est épuisé très rapidement.

Nous avons été obligés de recourir au stock de Caritas-Cyangugu pour avoir des vivres à distribuer à ces réfugiés. Nous avions un seul véhicule, une camionnette Toyota Hilux, que le curé Ngirinshuti conduisait pour aller chercher les vivres.
A Cyangugu, il a reçu pour eux du riz, des haricots ainsi que la farine de SOSOMA (soja-sorgho-maïs) pour faire de la bouillie. Nous avions en stock assez de bois de chauffe et bien sûr, de l’eau. Jusque là, nous n’avions pas de problème de ce côté-là.

Malgré que les gens se soient réfugiés chez nous à la paroisse, cela n’a pas empêché les Interahamwe de nous attaquer. Au départ, ils sont venus en petit nombre et les réfugiés ont pu se défendre et résister à l’attaque. Ce mouvement nous a obligés à aller demander du secours à la commune. Le Bourgmestre Napoléon Mubiligi nous a donné deux policiers pour protéger la paroisse. Malgré la présence de ces policiers, les Interahamwe nous ont encore attaqués.

En date du 10 avril, les Interahamwe, dont nous ignorions la provenance, sont venus en très grand nombre, accompagnés de militaires. Ils ont attaqué la paroisse à 9 h 30 du matin. Ils ont trouvé les réfugiés en train de préparer leur bouillie et ont commencé à lancer des grenades. D’autres ont tué des gens avec des fusils.

Ils sont alors entrés dans la salle où se trouvaient les réfugiés et ont commencé à couper les Tutsi avec des machettes. Ce qui nous a le plus étonnés, c’est que les deux policiers, pourtant censés nous protéger, se sont retournés contre nous et ont commencé à tuer. Imaginez-vous que même le Bourgmestre faisait parti des Interahamwe venus exterminer les réfugiés.

De notre côté, nous les abbés, nous manquions de moyens face à cette situation. Nous avons seulement essayé de cacher les réfugiés que les Interahamwe n’avaient pas encore pu voir. Ces Interahamwe ont tué toute la journée jusqu’au soir.
Les rescapés de ce jour-là, ceux qui avaient encore de la force, sont presque tous partis la nuit et ont fui vers le stade Kamarampaka. Malheureusement, la plupart de ceux-là ont été tués dans ce même stade.

Cette grande attaque est venue une semaine seulement après l’arrivée des réfugiés. Le 18 avril, on a tiré également sur moi. Mais je n’ai pas été blessé gravement. Je tenais dans mes bras de petits enfants que je venais de prélever sur les cadavres de leurs mamans.

Quand les Interahamwe étaient en train de massacrer farouchement les gens, l’Abbé Busunyu s’est précipité pour prendre les rescapés dans sa chambre. Il en a caché certains dans des plafonds, d’autres en-dessous des lits et d’autres encore, dans des garde-robes.

Il cherchait, pour tous ces gens qu’il cachait, toute forme de protection : quand les Interahamwe venaient les chercher, l’Abbé Busunyu leur donnait de l’argent et ils s’en retournaient. Il a fait ces mouvements jusqu’à ce qu’il les évacue tous jusqu’en RdC, sans que personne parmi eux ne meure.

Les jours qui ont suivi, le Bourgmestre Mubilizi a accompagné d’autres gens qui sont venus chez nous. Il a pris les femmes et les enfants qui étaient restés, en disant qu’il allait les amener à la commune pour assurer leur sécurité. J’ai appris par la suite que ceux qui étaient du genre masculin avaient tous été tués en cours de route. Ce sont nos travailleurs domestiques qui nous ont rapporté ces nouvelles.

Après leur départ de la commune, c’est l’Abbé Busunyu qui a essayé de leur apporter à manger et tout cela, toujours en cachette. De temps en temps, il leur apportait des couvertures pour lutter contre le froid pendant la nuit.

Finalement, il a décidé d’aller à la commune prendre les gens pendant la nuit. Il a arrangé des fuites grâce à des pirogues sur le lac Kivu ; il les a fait traverser toute la nuit vers la RdC. Moi, je l’ai su seulement le matin. Quand il est rentré, il m’a dit qu’il revenait de RdC. Quand il a sélectionné les gens à faire fuir, il a pris les plus visés, ceux qui étaient les plus en danger.

Quant à l’autre Abbé, il n’a vraiment rien fait pour nos fidèles après le 18 avril, car je ne l’ai jamais vu quitter la paroisse. Je ne dis pas qu’il est resté tous les jours à la paroisse. De temps en temps, il partait et c’est d’ailleurs lui qui avait le véhicule.
Mais je ne l’ai jamais vu, pas une seule fois, apporter de la nourriture aux réfugiés, sauf avant l’attaque du 18 avril, lorsqu’il est parti chercher des vivres chez Caritas-Cyangugu. Après l’attaque des Interahamwe, on le voyait vraiment désintéressé ; la situation qui prévalait à la paroisse lui était indifférente.

Mais l’Abbé Baudouin Busunyu, malgré le fait qu’il était toujours à pied, apportait toujours de la nourriture à la commune pour ces malheureux et essayait de les faire fuir.
Ce qui m’a frappé le plus dans le courage de l’Abbé Busunyu, c’est qu’il partait d’ici vers la paroisse de Nkanka, la paroisse de Cyangugu ou encore le stade Kamarampaka, pour prendre des gens et organiser leur fuite à Bukavu, toujours à pied.

L’Abbé Busunyu avait des arrangements avec l’Abbé Oscar de Cyangugu. Ce dernier s’arrangeait pour retirer les réfugiés du stade et les mettre soit à la paroisse de Cyangugu, soit à la cathédrale. Il téléphonait ensuite ou demandait à Thacienne Uzamukunda, de téléphoner à l’Abbé Baudouin. Celui-ci partait alors à pied pour aller chercher ces gens et les faisait traverser.

Dans tous ses déplacements, l’Abbé Busunyu avait des sacs vides ou remplis de petites choses sans valeur ou de vêtements usagés pour les réfugiés, afin de pouvoir s’expliquer au cas où il rencontrerait les autorités. Quand il arrivait à la paroisse, il donnait à ces gens les objets et repartait avec les sacs.

Quand il rencontrait des Interahamwe en cours de route, l’Abbé Busunyu leur disait qu’il s’agissait de ses cousins qui vivaient à Ruhengeri et à Gitarama et qui fuyaient la guerre des Inkotanyi. De cette façon, il pouvait passer avec les réfugiés.

Quand ils arrivaient ici à la paroisse, nous les logions dans la maison qui était habitée par les Sœurs. Et l’Abbé Busunyu allait chercher à manger pour eux, tandis que moi, je faisais la garde pour eux pour que personne ne sache qu’ils étaient ici et n’en avertisse les Interahamwe.
La nuit, malgré ma vieillesse, j’aidais l’Abbé Busunyu à veiller et à agir en faveur de ces innocents jusqu’au moment où, aux heures tardives, l’Abbé Baudouin les accompagnait deux heures durant jusqu’au lac Kivu.

Là, au lac Kivu, il avait mis au point des arrangements avec des Congolais à qui il donnait de l’argent pour les embarquer. Je ne sais pas où il trouvait cet argent. Il s’assurait que ces personnes arrivent bien à destination en prenant soin de les accompagner jusqu’à Bukavu et retournait ensuite seul.

Les derniers jours, il a été attrapé, de retour du lac. Il a été sérieusement frappé par les Interahamwe qui l’accusaient d’avoir embarqué ces Tutsi. Il s’est expliqué en disant qu’il rentrait de Bukavu où il était allé saluer sa tante. Ils n’ont pas voulu le croire et il a dû donner de l’argent. Il a été aussitôt relâché.

Cela ne l’a pas découragé car il a continué son mouvement et a sauvé d’autres gens. L’action de sauver les gens, l’Abbé Busunyu l’a faite plusieurs fois pendant le génocide, parce que je me souviens qu’il avait commencé cela le 20 juin.

Tous les gens qu’il envoyait en RdC passaient par ici et je les ai tous vus, sauf que je ne connaissais pas tous leurs noms. Le curé Ngirinshuti voyait ce que faisait l’Abbé Busunyu, mais je pense qu’il ne le manifestait pas car si cela avait été le cas, ça aurait été difficile d’évacuer les gens à Bukavu. Peut-être, il aurait refusé d’accueillir les réfugiés à la paroisse.

Quant à la probabilité qu’il l’ait aidé en lui donnant de l’argent, je ne le crois pas car Baudouin ne me l’a pas dit alors qu’il avait l’habitude de me parler de tous ses mouvements.
La plupart des fois, l’Abbé Busunyu prenait seul de telles décisions, sans en parler à quiconque. Nous l’apprenions quand c’était chose faite. La situation était devenue dure et il était difficile d’avoir confiance en qui que ce soit, même s’il s’agissait d’un parent.

Parce que je suis vieux, je ne quittais pas la paroisse et je voyais le courage de l’Abbé Baudouin ici, à la paroisse et dans ses idées. Dans ce qu’il a fait, je ne connais pas tout, c’est à suivre.
Le courage de Baudouin était extraordinaire. Il savait bien que dans tout ce qu’il faisait, s’il était attrapé, il serait tué. Mais par chance, il n’a pas été découvert.

Ce qui est étonnant c’est que, pendant que l’Abbé Baudouin mettait tout en œuvre pour sauver des gens, son père était alors devenu un célèbre Interahamwe, dans la commune de Karengera, son lieu de naissance. Certains disent que si son père avait pris connaissance du comportement de l’Abbé Baudouin, il l’aurait tué lui-même. Il paraît qu’il a fait verser beaucoup de sang de Tutsi.

Quand les gens fuyaient le pays en grand nombre vers la RdC, nous avons regagné le diocèse de Cyangugu, tandis que l’Abbé Baudouin Busunyu a pris le bateau pour regagner Bukavu où il est d’ailleurs mort, lors de la guerre du renversement de Mobutu par Kabila. Nous ne savons cependant pas les circonstances dans lesquelles il est mort.

L’Abbé Baudouin Busunyu était un jeune homme par rapport à moi, mais j’ai admiré son courage pendant toute la durée du génocide. Même avant le génocide, le jeune Busunyu était un enfant sage, qui effectuait bien son travail et sans margoulinages. Il n’a jamais appartenu à un parti politique. Tout ce qu’il a fait de bon ne m’a pas surpris.

Témoignage recueilli à Nkanka le 13 janvier 1997,
Par Pacifique Kabalisa.