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Témoignage J074

Fuir ou rester, se sauver ou risquer sa vie pour sauver celle des autres, c’était un dilemme.

Le Président Habyarimana est mort le 6 avril 1994. J’étais ici, à Shyogwe, à la cathédrale. Nous nous sommes levés pour prier. Le lendemain matin, je suis retourné à la cathédrale, comme d’habitude. A ce moment-là, les chrétiens me respectaient.

Mais les rumeurs avaient déjà commencé au sein de la population. Même si j’étais doyen de la cathédrale, j’étais sous les ordres de Monseigneur Samuel Musabyimana et du Pasteur Athanase Ngirinshuti, qui était directeur du groupe scolaire de Shyogwe. Ils étaient mes employeurs directs. Je n’étais pas encore pasteur, même si les chrétiens m’appelaient pasteur.

Les premiers réfugiés Tutsi qui sont arrivés à Shyogwe, venaient de Ntongwe. En fait, les Tutsi de Ntongwe sont venus à Shyogwe parce qu’ils espéraient trouver refuge auprès de l’Evêque Samuel Musabyimana et du Pasteur Célestin Hategekimana. Les deux étaient originaires de Ntongwe. Nous les avons hébergés. Quand ils sont arrivés, ils nous ont demandé de l’eau. La plupart étaient blessés et avaient soif.

L’arrivée des Tutsi de Ntongwe a provoqué une tension ici, à Shyogwe. Les chrétiens Hutu ont commencé à se méfier des Tutsi. Ils n’étaient pas favorables au fait que je donne refuge à ces Tutsi. Je ne pouvais pas refuser parce que ces gens n’avaient pas où aller.

Le Pasteur Karamage m’a beaucoup aidé. Il me disait que nous devions accueillir ces réfugiés, même si nous nous exposions à tous les dangers. Parmi les Tutsi réfugiés chez moi, il y avait la sœur du Pasteur Célestin. Celle-ci a retrouvé sa mère là-bas et d’autres femmes qui venaient de Kinazi, de Hanika et de Shyogwe. Je me souviens seulement de quelques noms.

Au départ, la plupart de ces réfugiés Tutsi pensaient venir chercher refuge chez Monseigneur Musabyimana. C’était le cas de cette vieille maman de Hanika. C’était une chrétienne fervente, qui avait déjà reçu le titre de canon. Mais après son arrivée, Musabyimana m’a appelé et m’a demandé de la garder chez moi ; elle était avec un petit enfant.

Cela a été le même cas avec une autre femme qui est venue alors que les miliciens avaient tué son mari Hutu. Son mari était étudiant ici, à Shyogwe. Il venait de la même région que Musabyimana. Quand elle est arrivée, Musabyimana m’a dit : « Son mari vient d’être tué, garde-là ; tu me la montreras à la fin de la guerre ».

Entre-temps, les chrétiens de la paroisse de Gikomero, ma paroisse natale, sont venus dire à Monseigneur Musabyimana que le Pasteur Raphaël Mukerabatware avait été attaqué par des Interahamwe qui voulaient le tuer parce qu’il était Tutsi. Monseigneur Musabyimana m’a envoyé là-bas.

C’était à 20 km de Shyogwe. Je suis passé à la brigade de Gitarama où j’ai demandé l’aide de deux gendarmes. Nous avons trouvé le Pasteur Raphaël chez lui. Les Interahamwe l’avaient blessé avec une machette et l’avaient frappé à mort. Sa femme était, quant à elle, blessée au bras. Je les ai emmenés à Kabgayi pour les faire soigner. Je les ai laissés là-bas. Mais deux jours plus tard, ils sont venus à Shyogwe où ils espéraient trouver refuge.

La situation s’est dégradée autour du 22 ou du 23 avril 1994. Les réfugiés sont arrivés de tous les coins. Certains venaient du Bugesera et même de Kibungo. Leur présence a réveillé les démons chez les chrétiens de notre paroisse. Ils ont commencé à manifester une méfiance vis-à-vis des Tutsi de Shyogwe.

A ce moment-là, j’avais 27 Tutsi dans ma maison. Les gens ont commencé à me soupçonner et surtout, à en vouloir au Pasteur Célestin. Ils venaient de découvrir qu’il était Tutsi parce que la plupart de ses parents se cachaient chez moi. En plus, ils disaient que Célestin était en communication avec le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

Heureusement, je l’avais su bien avant et je lui avais demandé de quitter la maison pour aller se cacher dans mon bureau. Il rentrait la nuit parce qu’en général, les nuits étaient calmes. Nous dormions dans un même lit parce que toutes les chambres étaient occupées ; des gens dormaient même dans la douche.

A un moment donné, curieusement, le Pasteur Ngirinshuti est venu enregistrer les noms de tous les réfugiés qui étaient chez moi. Il a donné la liste aux autorités. C’était lui qui était chargé de la sécurité. Tout passait par lui.

En fait, il collaborait avec les militaires, dont le Major Anne-Marie Nyirahabimana et Rukara. Ce dernier était méchant. Il est venu chez moi et a trouvé les réfugiés Tutsi blessés, qui demandaient de l’eau. Il s’est mis à leur donner des coups de pied pour les disperser. Après, il leur a intimé l’ordre d’aller à Kabgayi. Je l’ai supplié pour qu’il les laisse mais il a refusé. Je ne voulais pas qu’ils aillent là-bas parce que je savais qu’on tuait les Tutsi qui y étaient.

Mais en gardant ces réfugiés chez moi, j’exposais ma vie. Même les chrétiens venaient me le dire. Ils me disaient : « Pasteur, on t’aime bien ! Fais ton possible pour que ces gens partent. Sinon tu vas mourir avec eux ». Un des chrétiens m’a conseillé d’aller chez moi, au village.

Au fond de moi, je sentais que ce n’était pas la meilleure des solutions. Je suis allé dire à Monseigneur Musabyimana que les Interahamwe voulaient tuer le Pasteur Célestin. Célestin était le chancelier de Musabyimana.
Musabyimana a convoqué une réunion dans laquelle il a demandé à Célestin s’il avait réellement cette « radio à messages » dont parlaient les Interahamwe. Célestin lui a répondu que non. Musabyimana voulait savoir la situation des Inkotanyi et leurs objectifs. Mais Célestin ne connaissait pas grand-chose.

Vers la fin du mois de mai, les autorités de la place sont venues me dire que Shyogwe allait devenir une zone de combats. Ils m’ont demandé, en fait, de partir et d’abandonner les Tutsi qui étaient chez moi, à la merci des Interahamwe. A ce moment-là, tout le monde fuyait. Je n’ai pas cédé à leurs propos.

Tous les Interahamwe disaient que c’était un de ces réfugiés qui donnait des informations aux militaires du FPR-Inkotanyi, qui eux, venaient de prendre position dans la commune de Ntongwe. Les autorités sont venues prendre cet homme pour l’emmener à Kabgayi.

Je suis allé demander des conseils à Musabyimana lui-même. Il m’a dit qu’il n’y avait pas d’autre solution parce que, disait-il, « C’est lui qui est à l’origine de l’insécurité ici à Shyogwe ». Je ne pouvais rien faire d’autre. Je l’ai accompagné jusqu’à Kabgayi.
A chaque barrière, on le frappait mais ils avaient peur de le tuer en ma présence. Finalement, il est arrivé à Kabgayi. Je l’ai laissé là-bas mais j’allais le voir de temps en temps, quand sa famille me confiait un colis (de l’argent très souvent) pour lui.

Le 30 mai 1994, Monseigneur Musabyimana est venu me dire que nous devrions fuir. Il était question qu’on fixe toutes les modalités. J’y ai pensé toute la nuit. J’ai demandé des conseils au Pasteur Karamage. Nous avons convenu qu’il fallait demander à Monseigneur Musabyimana de nous évacuer avec les autres pasteurs qui étaient chez lui.

Mais le lendemain matin, l’évêque nous a dit qu’il n’y avait qu’une place pour moi. C’était pour moi une équation, un dilemme. Il fallait choisir entre sauver ma vie et abandonner ces réfugiés qui étaient chez moi. J’ai délibéré. Finalement, j’ai décidé de rester avec les réfugiés. Avant de partir, l’évêque m’a assuré qu’il allait envoyer des véhicules pour nous évacuer. Les 26 réfugiés étaient toujours là ; seul l’homme parti à Kabgayi manquait.

Après le départ de Monseigneur Musabyimana, la population est venue réclamer ces gens pour aller les tuer. Je leur ai donné de l’argent. Ils sont repartis mais ils sont revenus plus tard. Ils étaient enragés. Ils ont encerclé la maison. Je suis sorti de la maison et je l’ai fermée à clé. J’ai commencé à négocier avec eux. Ils voulaient tuer une vieille femme. Ils la réclamaient haut et fort, à tel point que cette maman a décidé d’elle-même de sortir, pour ne pas exposer la vie des autres.

Quand j’ai vu qu’elle voulait sortir, je suis allé la calmer. Elle était déterminée. Elle avait un courage exceptionnel. Je suis sorti de nouveau pour négocier avec les Interahamwe. Je leur ai donné les 20.000 francs rwandais qui me restaient. Ils ont refusé, prétextant que c’était peu pour les 26 Tutsi qui se cachaient chez moi. Les réfugiés ont contribué. Nous leur avons donné 35.000 francs rwandais. Ils ont accepté, mais à condition que je laisse tuer tous les Tutsi qu’ils connaissaient.

A ce moment-là, Ngirinshuti était parti. C’était le directeur du CERAI (Centre d’Enseignement Rural et Artisanal Intégré) qui était à la tête de tous les miliciens. Ces derniers voulaient tuer des femmes, dont la mère du Pasteur Célestin. Je les ai suppliés pour qu’ils épargnent la mère du Pasteur Célestin mais ils ont refusé.

Ils ont pris ces trois femmes et sont allés les tuer à côté de ma maison. J’ai impuissamment assisté à leur massacre. La mère de Célestin a, entre-temps, tenté de fuir. Elle est passée derrière la maison mais les Interahamwe l’attendaient. Ils sont allés la tuer je-ne-sais-où. Son corps n’a pas été retrouvé.

Finalement, nous avons décidé de fuir, mais à pied. Nous avons pris le chemin de Byimana pour aller à Buhanda, dans la commune de Masango. Je voulais aller à Mushubati mais les militaires nous ont refusé le passage. J’ai laissé ces réfugiés là-bas et je suis revenu à Shyogwe pour voir si Célestin était toujours en vie.

Je l’avais laissé à Shyogwe. Quand je suis arrivé, il n’était plus là. Monseigneur Musabyimana avait envoyé une voiture pour l’évacuer juste après notre départ. Il était à Gikomero. Je suis allé le retrouver là-bas.

Mais là aussi, la situation commençait à se compliquer : la population avait appris que Célestin était Tutsi et voulait le tuer. Il était facilement repérable parce qu’il était secrétaire de Monseigneur Musabyimana. Ce dernier est allé chercher un hélicoptère pour les évacuer. Et avant de partir, Musabyimana m’a donné de l’argent. Je n’avais plus rien pour nourrir les réfugiés que j’avais laissés à Buhanda.

Je suis retourné à Buhanda après le départ de Monseigneur Musabyimana. J’ai trouvé tous les réfugiés que j’y avais laissés. Et nous sommes allés à Kibuye. Monseigneur Musabyimana avait envoyé des véhicules qui nous attendaient à Ndaba. Nous l’avons rejoint à Ndaba.
Puis nous sommes allés à Gisenyi. De Gisenyi, nous sommes allés à Goma. J’y ai passé quelques jours puis je suis rentré au Rwanda, en juillet 1994.

Parmi les personnes qui se cachaient chez moi, quatre ont été tuées. Les autres ont survécu. Je ne trouve aucun mérite dans ce que j’ai fait. Je reconnais que j’ai sauvé des gens. C’était dur. Je travaillais jour et nuit. C’était une situation stressante, à tel point que je n’ai plus aucune date dans ma tête. Je sais seulement que Habyarimana est mort le 6 avril. Je me rappelle aussi la date de notre départ vers Buhanda, le 31 mai et mon retour en juillet 1994.

Témoignage recueilli à Shyogwe le 4 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.