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Témoignage J075

Si tous les religieux avaient agi comme le Pasteur Berchmans, le génocide n’aurait pas eu cette ampleur.

C’est en 1992 que j’ai fait la connaissance du Pasteur Berchmans, ici à Shyogwe. Je le connaissais de vue avant cette date, notamment dans sa commune d’origine, à Mushubati, où nous nous rencontrions lors des séances de prière à la paroisse de Gikongoro.

A ce moment-là, il n’était pas encore pasteur mais simple étudiant. Après ses études, il est devenu pasteur et en même temps curé de la paroisse de Shyogwe. C’est alors qu’il s’est révélé comme bon pasteur, aimé de tous ses fidèles, surtout grâce à sa véracité et ses bons conseils. Il ne s’était pas perverti dans les politiques divisionnistes de la population.

Il vivait avec le Pasteur Célestin, son second. Sa bonté s’est davantage révélée au moment du génocide, alors qu’il tentait de cacher des gens poursuivis par d’autres qui voulaient les exterminer.

Après la mort de Habyarimana, les massacres ne se sont pas immédiatement répandus ici. Cependant, il se tenait des réunions clandestines, au point que nous pressentions que ce que nous entendions à Kigali (les bombardements et le crépitement des balles) allait aussi nous parvenir.
C’est le 23 avril 1994 à 14 heures, que des Hutu, mêlés aux Interahamwe, ont commencé ici à incendier des maisons de Tutsi et à les détruire. Cela nous a tellement terrorisés que nous avons fui.

Personnellement, j’ai fui vers la paroisse de Shyogwe, convaincue que les assassins n’oseraient pas y entrer. Mon époux a également fui de son côté. Il était Hutu, mais il était menacé puisqu’il avait épousé une Tutsi et avait étudié avec Jacques Bihozagara. Parvenus à la paroisse, c’est le Pasteur Ngirinshuti qui nous a accueillis.

Mais en nous accueillant, en fait, il inscrivait nos tribus. C’était une façon de savoir le nombre de Tutsi hébergés chez lui, pour les faire finalement massacrer dès qu’ils seraient nombreux.

Ils nous ont hébergés dans des maisons. Moi, ils m’avaient hébergée dans le bureau de mon mari, parce qu’avant le génocide, c’est là qu’il travaillait. C’est Berchmans qui nous amenait de la nourriture là où nous étions. Je ne sais pas comment cette nourriture avait été préparée, ni même par qui.

Le 26 avril 1994, le Pasteur Karamage nous a demandé de prier pour nous préparer à la mort. Lui et l’autre Pasteur Ngirinshuti étaient devenus des traîtres, complices de notre perte.
Quelques instants après, la milice Interahamwe est venue pour nous massacrer. Le Pasteur Berchmans a supplié les miliciens et leur a donné de l’argent pour qu’ils rentrent chez eux. Les autres ont été repoussés par les soldats qui gardaient le Major de la région.

Les Interahamwe sont rentrés pour nous prendre et nous ont déplacées dans une autre maison. Nous étions uniquement des femmes. Ils nous ont donné des coups de bâton et de massue et nous ont laissées, presque mortes.

Sans l’intervention du Pasteur Berchmans qui nous a secourues et a remis de l’argent à ces bandits pour qu’ils nous laissent tranquilles, nous aurions toutes péri. Berchmans a fait tout son possible pour nous sauver. Il a donné aussi de la nourriture à tous les réfugiés, il leur rendait visite dans leurs lieux de cachette, achetait des médicaments pour les malades et s’informait des stratégies des Interahamwe pour les devancer, en leur donnant de l’argent en vue de les dissuader d’attaquer chez lui.

Lorsque Berchmans a constaté que la guerre perdurait un peu trop, il a commencé à évacuer les réfugiés vers Kabyayi qui était un grand carrefour de fugitifs venus surtout de Kigali. Il pensait que leur sécurité serait plus assurée à Kabgayi.

Il a débuté cette opération mais a été attrapé en chemin par des Interahamwe qui ont menacé d’exterminer tous ces réfugiés et de le tuer, lui aussi. Ce dernier leur a encore donné de l’argent et ils lui ont remis ses réfugiés, avec ordre de ne plus continuer à s’exposer à la mort avec ses complices.

Cependant, Berchmans n’a pas obéi à cet ordre parce qu’il était convaincu que la vie de ses réfugiés était plus en danger chez lui. Il a changé toutefois de tactique et a commencé à nous cacher chez ses amis des environs.

Il a contacté un homme du nom de Karuhije, de la commune de Mukingi. Cet homme a creusé des trous chez lui, pour pouvoir cacher des Tutsi. Ils se sont mis d’accord et le pasteur a commencé à lui remettre des gens pour les cacher dans ces fosses.
Je me souviens que parmi les personnes que Berchmans a envoyées chez Karuhije, il y avait une femme de la commune de Ntongwe. Il y avait aussi son enfant, une autre fille et ses deux frères. Il y avait aussi d’autres personnes, dont j’ignore les noms, car venues d’ailleurs.

Dans le secteur de Rwamaraba, chez une dame du nom de Mukankusi, le Pasteur Berchmans a caché une femme, un homme et des sœurs du Pasteur Célestin.
Lorsque les Interahamwe ont attrapé le Pasteur Berchmans en mouvement, ils l’ont qualifié de suspect ; ils l’ont frappé à mort, sous prétexte qu’il était le complice des Tutsi.

Comme la guerre s’approchait de plus en plus de Kabgayi et que les Interahamwe envisageaient la fuite, ils se sont décidés à exterminer d’abord les Tutsi cachés chez le Pasteur Berchmans.
Cependant, il ne restait chez ce Pasteur que des vieilles qu’il n’avait pas pu déplacer vers Kabgayi. Les Interahamwe sont donc venus chez lui, l’ont mis à distance de sa maison et ont cherché ces Tutsi. Il les a suppliés de ne pas verser le sang de ces vieilles, mais eux ont refusé et les ont massacrées sur place.

Le Pasteur est devenu fou et les Interahamwe ont pensé à le massacrer aussi. Mais devant des hésitations de leurs congénères, ils ont décidé de le laisser, en disant qu’après tout, c’est le même sang qui coulait dans leurs veines. Ils ont massacré ces vieilles femmes puis s’en sont allés, en le laissant seul sur place, car les autres Hutu avaient déjà commencé à fuir le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi). Elles ont donc toutes péris le 30 mai 1994.

Après la chute de Kabgayi, Berchmans a aussi pris le chemin de l’exil. Il avait pris la route de Kibuye.
Quand la guerre s’est finie, il s’est empressé de rentrer, en juillet 1994. Il est rentré à Shyogwe avant tous les autres réfugiés et il a pu les accueillir à leur retour.

Berchmans a été un véritable héros pour nous. S’il y avait eu d’autres collaborateurs, même ces vieilles femmes n’auraient pas été massacrées. Nous n’aurions pas été frappées à mort.

Quant à Monseigneur Samuel Musabyimana et le Pasteur Ngirinshuti, ils nous semblaient être complices des génocidaires. S’ils avaient suivi l’exemple de Berchmans, aucun Interahamwe n’aurait pu pénétrer chez nous.
L’argent que le Pasteur Berchmans donnait pour notre rachat était son argent propre et personne ne l’a aidé. Il nous a nourris avec ce qui provenait de son champ ou de ses propres efforts.

En un mot, Berchmans a montré qu’il était vraiment l’élu de Dieu. Ses bienfaits étaient la manifestation d’une grâce surnaturelle. Son amour était plus fort que la foi humaine. Sa charité dépassait l’entendement humain.

Berchmans est resté le même jusqu’à ce jour. A moins qu’il ne puisse changer d’attitude à l’avenir mais en tout cas, nous le voyons aujourd’hui tel qu’il était hier. Si tous les Hutu avaient eu une force comme celle de Berchmans, les désastres abattus sur le Rwanda n’auraient pas eu lieu. Tous ceux qui avaient le pouvoir n’ont rien fait de positif. Au contraire, ils se sont investis dans la complicité de ces événements.

Nous prions le bon Dieu en faveur de la persévérance du Pasteur Berchmans sur son bon chemin et pour sa fidélité à ses engagements, à la charité et à la vérité.

Témoignage recueilli à Shyogwe le 4 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.