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Témoignage J076

Le Pasteur Berchmans a multiplié les stratégies pour sauver des Tutsi.

Avant que Berchmans ne devienne pasteur, il a d’abord étudié ici, chez nous. C’est pendant cette période que je l’ai connu. Après ses études, il est immédiatement devenu le pasteur de notre paroisse. C’était un jeune sociable, qui savait donner et recevoir des conseils.

Pendant le génocide, il était le pasteur responsable de notre paroisse et vivait avec le Pasteur Célestin. Les autres étaient des vieux, à part Monseigneur Samuel Musabyimana.

Quand le Président Habyarimana est mort, je vivais à Rulindo. Voyant que le projet allait continuer, je suis rentré chez nous car je pensais que les tueries n’allaient pas y arriver vite.
Lorsque je suis arrivé chez nous, effectivement, les tueries n’avaient pas encore commencé, à part le fait qu’il y avait eu des Tutsi provenant des communes de Ntongwe et de Mugina, qui s’y étaient réfugiés.

Le Pasteur Berchmans les avait bien accueillis : certains vivaient avec lui, d’autres étaient chez l’Evêque à Mukoto, d’autres encore, se trouvaient dans la maison du diocèse, appelée « Béthanie ».
D’après ce que je voyais, c’est Berchmans qui se souciait vraiment de ces gens. Il allait à la campagne pour demander à ses fidèles de nourrir les fugitifs en détresse. Il y avait encore la paix à ce moment-là et presque tout le monde répondait à l’appel de Berchmans.

Dans les assemblées de prières et les cultes, il demandait à ses fidèles de ne pas se comporter en animaux, comme c’était le cas dans d’autres contrées. Cela n’a pas duré avant que les tueries ne gagnent Shyogwe. Les paysans d’ici y ont pris une part active et c’est là que Berchmans a commencé à avoir du mal à protéger ces malheureux.
Il leur donnait de l’argent pour qu’ils ne tuent pas ces Tutsi et parfois, ils acceptaient car ils les connaissaient.

Les choses se sont compliquées lorsque des soldats et des miliciens d’ailleurs sont venus prendre des Tutsi cachés à Mukoto à bord d’un véhicule, pour aller les tuer. C’est alors que Berchmans a commencé à faire évacuer des Tutsi vers Kabgayi. Il ne l’a pas fait pendant longtemps car les Interahamwe l’ont surpris un jour sur le chemin et ont voulu le tuer parce qu’il faisait fuir les Tutsi.

C’est grâce à de l’argent qu’il a eu la vie sauve. Il ne s’est pas arrêté là, au contraire. Il a commencé à répartir les gens pour les cacher à la campagne. C’est alors qu’il s’est arrangé avec Karuhije, de la commune voisine de Mukingi, qui a alors creusé des trous pour y cacher des gens. Il lui a confié beaucoup de gens, mais j’ignore leur nombre. Je me souviens de deux femmes.

Il a caché d’autres personnes à la campagne et leur rendait visite pour s’assurer qu’ils étaient toujours en vie. Je n’ai pas pu savoir exactement leur nombre car j’y suis arrivé un peu tard. Mais plusieurs d’entre eux étaient originaires d’autres communes, même loin de chez nous.

Berchmans est resté avec les vieilles femmes car il pensait que peut-être, on ne les tuerait pas. Mais vers la fin, lorsque le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) allait s’emparer de Gitarama, des miliciens sont venus réquisitionner toutes les maisons environnantes et sont tombés sur les vieilles.

Berchmans les a suppliés pour qu’ils ne tuent pas les vieilles ; il leur a même proposé de l’argent. Mais eux n’ont pas accepté et ils ont tué les vieilles femmes. Berchmans en a beaucoup souffert et a même fui à cause de cela vers Kibuye. Je ne connais pas les noms des vieilles tuées parce que je ne les avais jamais vues ; je n’ai vu que leurs cadavres.

La plupart de ceux que Berchmans a essayé de sauver sont aujourd’hui en vie et ils en témoignent eux-mêmes. Berchmans n’a pas passé beaucoup de temps à Kibuye car en août, il était déjà revenu ici, à Shyogwe.

Berchmans s’est illustré par son bon cœur et il l’a manifesté envers les autres : il s’est dévoué pendant le génocide. Sa commisération ainsi que sa bonté l’accompagnent toujours.
Il dit qu’il va lutter pour la vérité ; c’est pour cela qu’il va auprès des instances judiciaires pour accuser les génocidaires selon ce qu’il a vu de ses propres yeux.

Nous, ses voisins, qui avons été témoins de ce qu’il a réalisé sans que personne ne l’aide ou ne fasse comme lui, trouvons que Berchmans a un don exceptionnel. Il s’est voué à Dieu qui lui avait tout donné. Si beaucoup de gens avaient réfléchi comme Berchmans, le génocide n’aurait pas pris cette ampleur.

Témoignage recueilli à Shyogwe le 4 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.