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Témoignage J078

Seuls quatre des vingt-sept Tutsi que le Pasteur protégeait, sont morts.

Je suis arrivée à Shyogwe le 16 avril 1994. Je venais de Gahogo avec mon mari et les enfants. Avant d’aller à Shyogwe, je suis d’abord allée à Rukaza, dans mon secteur natal. Là aussi, j’ai remarqué que je ne pourrais pas échapper aux miliciens Interahamwe. J’ai décidé d’aller à Shyogwe. On disait que Berchmans aidait les réfugiés Tutsi qui étaient à Shyogwe.

Quand nous sommes arrivés à Shyogwe, Berchmans nous a accueillis. Il nous a logés. C’était le seul pasteur qui s’occupait de nous. Pourtant, il y avait d’autres Pasteurs et même Monseigneur Samuel Musabyimana, qui étaient là. Il nous a donné une maison du Diocèse Episcopal de Shyogwe. J’étais avec mon mari, mes enfants et ma grand-mère.

La maison dans laquelle Berchmans nous avait mis était loin de sa résidence. Mais chaque jour, il venait nous voir. Je me souviens qu’il est même venu le jour où les Interahamwe venaient d’enlever mon mari pour aller le tuer à Cyakabiri, dans la commune de Nyamabuye.

C’était le Pasteur Ngirinshuti, qui était directeur du groupe scolaire de Shyogwe, qui avait donné l’ordre à ces miliciens d’aller tuer mon mari. Pourtant, ce Ngirinshuti était un pasteur, comme Berchmans. Il était même le représentant légal suppléant.
Ngirinshuti collaborait étroitement avec les Interahamwe et les militaires. Même ce jour-là, il était avec Anne-Marie Nyirahabimana qui était Major dans les FAR (Forces Armées Rwandaises). Je ne connais pas les conditions dans lesquelles mon mari a été tué. La dernière fois que je l’ai vu, c’est quand ils sont venus le prendre le 12 mai 1994.

Berchmans est venu me voir le 12 mai 1994. Il m’a dit que les Interahamwe voulaient absolument ma tête et m’a conseillé de quitter cet endroit. A ce moment-là, ma grande sœur venait d’arriver à Shyogwe. Je ne savais pas où aller.

Vers 23 heures, le Pasteur Berchmans est venu nous accompagner. Il nous a fait traverser la vallée pour aller à la colline voisine de Rukaza. Je suis restée à Rukaza jusqu’à la fin du génocide, quand le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) a libéré notre région.

Berchmans a tout fait pour sauver les Tutsi. Il faisait des navettes entre Shyogwe et Kabgayi. Il donnait de l’argent aux Interahamwe pour qu’ils ne tuent pas les Tutsi qui se cachaient chez lui.
Malheureusement, vers la fin du mois de mai 1994, les Interahamwe ont été plus forts que Berchmans et ont tué quatre personnes parmi les 27 Tutsi qui se cachaient chez lui.

Au début, les Interahamwe n’osaient pas attaquer la maison des pasteurs ; Berchmans vivait avec un autre pasteur Tutsi qui s’appelait Célestin. Mais ils sont quand même venus attaquer leur maison à un moment donné.
Parmi les victimes de cette attaque, il y a eu trois vieilles femmes, dont la mère du Pasteur Célestin et ma sœur.

Berchmans était le seul pasteur à se sentir concerné par le sort des réfugiés Tutsi qui étaient à Shyogwe. Quand les autres pasteurs ont été évacués vers Gitarama, Berchmans n’a pas abandonné les Tutsi qui se cachaient chez lui. Même Monseigneur Samuel Musabyimana a abandonné ces Tutsi à leur triste sort ; il n’a sauvé qu’une femme. Et pour cause, tout le monde savait que cette femme était le " deuxième bureau " de Monseigneur Samuel Musabyimana.

Je connaissais le Pasteur Berchmans Mutimura depuis que je travaillais comme enseignante à Shyogwe. Je venais de me marier. Berchmans était un homme posé. Je l’ai connu pendant le génocide. Il venait nous voir très souvent. Il approchait les Tutsi pendant cette période dure. Il allait même à Kabgayi apporter de l’argent aux Tutsi qui étaient là-bas.

Aujourd’hui, Berchmans a changé. Je l’ai remarqué lors des procès du Pasteur Athanase Ngirinshuti et du Major Anne-Marie Nyirahakizimana. Il n’a accusé personne ; il n’a justifié personne. Cependant, ce qu’il a fait aux Tutsi pendant le génocide, il l’a fait avec un cœur généreux et pour Dieu.

Témoignage recueilli à Gitarama le 2 mars 2002,
Par Pacifique Kabalisa.