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Témoignage J079

Le Pasteur Berchmans est décrit comme exceptionnel, mais n’était-ce pas un homme ordinaire dont les actions furent de l’ordre de l’exception ?

On se connaissait de longue date avec Berchmans Mutimura car nous allions prier chez eux à Gikomero, dans la commune de Mushubati. On aimait causer à propos de la vie chrétienne. Nos relations se sont intensifiées lorsqu’il est venu étudier la Bible ici à Shyogwe et après ses études, il est même devenu le pasteur de la paroisse Shyogwe.

Je crois savoir que c’est en 1993 qu’il est devenu notre pasteur. Il aimait beaucoup ses fidèles et lui aussi était aimé d’eux. Même ceux qui n’étaient pas ses fidèles l’aimaient. Il était de bon cœur et ne se mêlait pas de la politique car à l’époque, c’était chaud.

Après la mort du Président Habyarimana, le génocide n’a pas immédiatement commencé à Shyogwe. Ce n’est qu’au début du mois de mai que les tueries ont commencé. Beaucoup de réfugiés Tutsi, venus d’autres communes, sont venus ici dans notre paroisse. Ils venaient de Ntongwe, Mugina, Kigali.

Le Pasteur Berchmans vivait avec le Pasteur Célestin Hategekimana qui ne se manifestait pas beaucoup, car il était Tutsi. Berchmans a accueilli tout le monde. Certains Tutsi, il les a mis chez lui ; d’autres chez l’évêque ; d’autres enfin, dans la maison qu’on appelle « Béthanie ».

Notre paroisse avait accueilli plus de cinquante Tutsi. Berchmans s’est fait aider par ses fidèles pour pouvoir donner à manger à ces Tutsi. Moi-même, je leur ai donné à manger plus d’une fois, pour qu’ils ne meurent pas de faim. Il y en avait qui nous donnaient de l’argent pour qu’on aille leur acheter des vivres au marché. La situation est devenue difficile lorsque, chez le Pasteur Karamaga, des Interahamwe ont attaqué et ont tué tous les Tutsi qu’on y avait cachés.

Ce jour-là, tous ceux qui étaient cachés chez Monseigneur Musabyimana et à Béthanie ont été envoyés chez Berchmans. Celui-ci ne s’est pas lamenté, ni n’a refusé de les accueillir parce que l’évêque les avait chassés. Les miliciens sont rentrés prendre d’autres Tutsi qui s’étaient cachés dans les maisons de la paroisse – situées à Mukoto – et sont allés les achever je-ne-sais-où.

En ces jours-là, Berchmans a eu beaucoup de problèmes, car les miliciens venaient réclamer les Tutsi pour aller les tuer. Berchmans leur donnait de l’argent et ils rentraient, quoique mécontents. Je ne sais pas où il trouvait cet argent.
Lorsqu’il n’avait plus de sous sur lui, il était vigilant. Et quand il apprenait que les miliciens allaient venir, il cachait les Tutsi dans la brousse jusqu’à leur départ.

Un jour, ils l’ont frappé, l’accusant d’aider des Tutsi à s’évader. Il s’est alors proposé de les faire fuir jusqu’à Kabgayi où on disait qu’il y avait plus de sécurité. En chemin, ils ont failli le tuer, mais il leur a donné de l’argent. Ils l’ont laissé, après lui avoir interdit de passer par là.

Après son retour, il a pris la décision d’emmener les Tutsi à la campagne. Certains, il les a confiés à un monsieur de Mukingi du nom de Karuhije, qui les a cachés dans le trou qu’il avait creusé ; d’autres, il les a conduits chez Mutabaruka et même dans d’autres familles des environs.
De ceux qui sont allés chez Mutabaruka et chez Karuhije, je me souviens de certains. Berchmans est resté avec les vieilles, incapables de fuir ; il ne pensait pas qu’on pouvait les tuer.

Lorsque le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) est arrivé tout près de Kabgayi et que les combats se sont intensifiés, les miliciens ont dit qu’ils ne pouvaient épargner la vie à aucun Tutsi. Ils sont alors tombés sur les vieilles femmes. Berchmans les a suppliés mais ils ont refusé ; il leur a donné de l’argent mais ils n’ont pas accepté.

C’est ainsi qu’ils ont tué toutes les vieilles. Berchmans s’est affolé. Il avait cru qu’ils ne tueraient pas les vieilles, car la fin de la guerre s’annonçait déjà. Voyant que toutes étaient mortes, Berchmans a aussi pris le chemin de la fuite jusqu’à Kibuye.

Mais avant août 1994, il était déjà de retour à la paroisse Shyogwe. Après le génocide, il est toujours resté un bon type, qui aime et dit la vérité. Et il a même accusé devant le parquet les génocidaires qu’il avait vus. De temps en temps, je croise des rescapés qu’il avait cachés, venir lui dire merci, à l’église comme chez lui à la maison.

Pour nous, Berchmans n’est pas un homme ordinaire car ce qu’il a fait dépasse l’entendement : il s’est voué seul, pendant que ses collègues et même son chef Monseigneur, semblaient ne pas s’intéresser au sort de ces Tutsi.

Témoignage recueilli à Shyogwe le 7 mars 2002,
Par Pacifique Kabalisa.