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Témoignage J080

Karuhije était un simple maçon, mais il a eu l’idée géniale de creuser des tranchées pour cacher des Tutsi.

Après la mort de Habyarimana le 6 avril 1994, la situation était devenue toute autre. Les miliciens Interahamwe ont commencé la chasse aux Tutsi, juste une semaine après. Tout a commencé sur cette colline d’en face, à Karambi.

Avant le génocide, je travaillais à Shyogwe. Presque tous les pasteurs me connaissaient. Quand la situation est devenue grave à Shyogwe, le Pasteur Célestin Mutimura a envoyé quelqu’un pour me demander si je pouvais évacuer les Tutsi qui se cachaient chez lui. Nous sommes partis vers 1 heure du matin. J’étais avec deux d’entre eux.

Le Pasteur était avec des femmes et des enfants ; il allait les cacher. Quand ces femmes – que le pasteur avait avec lui – nous ont vus, elles ont eu peur et ont voulu s’enfuir. Karuhije les a rassurées sur le fait que nous n’étions pas des Interahamwe. Elles sont venues nous saluer. Nous avons continué notre chemin.

Avant de nous séparer, Karuhije nous a dit de faire attention à ne pas tomber sur une barrière des Interahamwe ou des militaires. Nous sommes arrivés à Shyogwe vers 1 h 30 du matin.
Le Pasteur Célestin Mutimura nous attendait près de la boutique du diocèse de Shyogwe. Il avait amené trois femmes. Il nous a dit : « Ce sont elles qui restent ici : faites tout pour qu’elles survivent ». Je ne me rappelle plus des dates. C’était deux semaines après la mort de Habyarimana, autour du 25 avril 1994.

Nous sommes retournés chez nous à Remera. Deux des femmes sont venues se cacher chez moi, tandis que la troisième s’est cachée chez son fiancé.

Deux jours après, Eugène Ndayambaje a envoyé quelqu’un dire à Karuhije de cacher les Tutsi qui se cachaient chez lui. Eugène avait peur parce que les Interahamwe menaçaient de venir fouiller sa maison. Or, il avait caché quatre garçons de Ruhango. Karuhije nous a envoyés les chercher. Je suis parti avec un collègue à 22 heures. Eugène nous a expliqué la situation. Nous lui avons dit que si la situation tournait mal chez nous, nous allions les lui renvoyer.

Quand nous sommes arrivés chez Karuhije, il nous a dit de les cacher chez sa sœur Kabutumwa. Quand les Interahamwe ont commencé à avoir des soupçons, Karuhije les a emmenés chez moi. Ils venaient de passer une semaine chez lui.

Mais quelques heures après, les Interahamwe ont envahi ma maison. J’ai réussi à faire sortir quatre garçons, mais je n’ai pas pu sauver le cinquième. Les Interahamwe l’ont tué immédiatement. Les quatre garçons sont allés se cacher dans les bananiers. A ce moment-là, la situation est devenue très grave. C’est alors que Karuhije a décidé de creuser des tranchées.

Quand Karuhije a constaté que la situation était devenue grave, il nous a demandé de surveiller les Interahamwe pour qu’il aille agrandir la tranchée qu’il avait déjà creusée. Il avait appris à creuser des tranchées à Ntongwe, la ville où il avait installé sa deuxième femme.
Il est venu nous appeler quand il a fini d’agrandir la tranchée. Les Tutsi qu’il cachait sont entrés dans cette tranchée. Comme ils étaient nombreux, Karuhije s’est résolu à creuser une deuxième tranchée.

Karuhije était un spécialiste pour faire des tranchées. Il faisait même des chambres à l’intérieur. Il les creusait tout près du chemin qui allait chez lui. Personne d’autre ne pouvait oser cacher des gens là-bas. C’était une cachette normalement facile à repérer. Mais Karuhije était ingénieux.

Quand il terminait de creuser, il mettait des planches ; au-dessus de ces planches, il mettait des feuilles vertes de bananiers ; au-dessus de ces feuilles de bananes, il mettait la terre, puis il plantait les patates douces au-dessus de cette tranchée. Il laissait juste un petit trou par où les gens qui se cachaient entraient, et il couvrait ce trou avec des branches d’arbre. Personne ne pouvait deviner que des gens se cachaient dedans. On pensait que c’était un champ qu’il avait labouré. Quand il a terminé cette deuxième tranchée, il a séparé les femmes et les hommes.

Karuhije avait dit à une de ses sœurs qu’il avait caché les Tutsi. C’était un secret. Elle seule le savait. C’était elle qui leur préparait et leur apportait à manger vers 23 heures, le soir. Il fallait attendre la fin de la ronde. Nous nous arrangions pour que Karuhije ne fasse pas la ronde. Nous disions qu’il était malade. Les Tutsi sortaient quelques fois de la tranchée et venaient manger chez Karuhije.

Pendant qu’ils mangeaient, nous surveillions les mouvements des Interahamwe. Ces derniers venaient régulièrement fouiller nos maisons. C’est pour cette raison que nous avions décidé de cacher tous les Tutsi qui étaient chez nous, chez Karuhije. C’était la seule cachette sûre. Personne ne pouvait soupçonner que Karuhije avait caché les Tutsi. Pourtant, ces tranchées étaient à dix mètres du chemin qui allait chez lui.

Karuhije ne faisait pas la ronde. Il disait qu’il était malade. Nous appuyions ses motifs. Pendant la ronde, nous nous arrangions pour que dans chaque équipe qui avait caché des Tutsi, il y ait au moins une personne qui connaissait le secret. Après la ronde, à une heure du matin, les Tutsi pouvaient sortir de la tranchée et venir se laver chez Karuhije ou chez son frère.

Karuhije a caché ces Tutsi pendant plus d’un mois. Les miliciens ne l’ont su que le dernier jour, le 2 juin 1994. Ce jour-là, un neveu de Karuhije est allé le dénoncer. Il y avait un malentendu entre eux, je ne sais pas lequel.
Quand les Interahamwe sont venus les faire sortir de la tranchée, Karuhije a eu peur et a fui. Il savait que les Interahamwe n’allaient pas l’épargner.

Heureusement pour nous, Karuhije est allé du côté de la grande route. Il a croisé les militaires du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi). Il a leur a dit que les Interahamwe allaient tuer les Tutsi qu’il avait cachés. Il est revenu quelques minutes après avec les militaires du FPR-Inkotanyi. Les Interahamwe ont pris le large quand ils ont appris que le FPR-Inkotanyi était proche.

Karuhije a caché 14 Tutsi. L’une des femmes qu’il a cachées n’était pas dans la tranchée car elle était enceinte et elle ne pouvait pas résister aux conditions de vie dans la tranchée.

Karuhije est un maçon. Je le connais très bien ; il est mon voisin. C’est un homme simple. Il a caché les Tutsi comme son père les avait cachés en 1973. Une famille, par exemple, s’était cachée chez le père de Karuhije en 1973.

Témoignage recueilli à Mukingi le 13 janvier 1996,
Par Pacifique Kabalisa.