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Témoignage J081

Alors qu’il était pauvre, Karuhije a réussi à cacher et nourrir une douzaine de personnes.

J’étais à Shyogwe au début du génocide. Après la mort de Habyarimana, je me suis réfugiée à la paroisse épiscopale de Shyogwe. J’étais avec toute ma famille : mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs. Nous sommes arrivés le 25 avril 1994. Avant, nous étions au village. Nous changions de cachette presque chaque jour. Nous sommes restés à Shyogue jusqu’au 5 mai 1994 chez les Pasteurs Célestin et Berchmans.

Ce jour-là, deux militaires sont venus à Shyogwe. Ils accompagnaient le Pasteur Ngirinshuti. Ils étaient furieux. C’est ce jour-là, le 5 mai 1994, que ma famille a été tuée. Je suis restée seule chez Berchmans. Je ne connais pas les conditions dans lesquelles ils ont été tués. Seul mon frère a survécu. Il a sauté du véhicule qui transportait mon père et toute ma famille vers là où ils ont été exécutés.

Quelques jours après ces massacres, la situation s’est détériorée davantage. Les Pasteurs Célestin et Berchmans ne pouvaient plus nous cacher. Ils ont décidé de nous envoyer chez Karuhije. Nous étions deux filles, une femme et ses enfants. Nous sommes arrivés à Mukingi, alors que les autres sont allés immédiatement chez Karuhije. Moi, je suis allée chez un voisin, qui est mort dans un accident de voiture quelques temps après le génocide.

Je n’ai pas passé beaucoup de temps chez ce voisin. Il y avait un milicien qui me cherchait partout. Il est venu un voisin. On lui a dit que je n’étais pas là et il est reparti. C’est à ce moment-là que ce voisin a décidé de m’emmener chez Karuhije.
Il y avait d’autres Tutsi ; ils étaient cachés dans une tranchée. Au début, Karuhije m’a cachée dans sa maison. Mais je n’ai pas passé beaucoup de jours là-bas. Le lendemain, Karuhije est venu me dire qu’on me cherchait « comme une aiguille ». Je suis allée dans les tranchées comme les autres. Ce jour-là, il avait plu.

Ma tante m’a rejointe quelques jours après. Elle se cachait chez une dame. Elle est venue presqu’au même moment que les Tutsi qui se cachaient chez Eugène. Les Hutu qui avaient caché les Tutsi étaient en communication. Ils s’échangeaient des informations.

Mais Karuhije était le dernier recours ; ses tranchées étaient plus sûres. Quand ma tante est arrivée avec d’autres Tutsi, Karuhije a dû agrandir la tranchée. Mais à la fin, il s’est rendu compte qu’il fallait creuser une deuxième tranchée. Il a commencé à creuser vers 19 heures et a terminé vers 4 heures du matin.

A l’aube, il y a mis du chiendent pour nous protéger contre la boue et l’eau. C’est à ce moment-là qu’il a séparé les femmes et les hommes. Ma tante était grasse et géante ; elle occupait la place de trois personnes. C’est pourquoi nous avons dû changer de tranchée. Nous sommes allés dans la nouvelle tranchée. Un garçon est resté dans la première et les autres l’ont rejoint, à part un qui était aussi gros que ma tante et qui est resté dans la tranchée des femmes.

Nous sommes restés dans ces tranchées jusqu’à la fin du mois de juin 1994. Je me souviens que le 2 juin, le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) est venu nous libérer.

Entre-temps, une autre femme était venue chercher refuge chez Karuhije. Elle était enceinte et avait une petite fille de deux ans. Karuhije les a cachées dans la bananeraie et les a couvertes de feuilles de bananier. Mais j’ai su que cette femme se cachait là-bas à la fin, quand le FPR-Inkotanyi est arrivé à Remera, dans la commune de Mukingi.

Cette femme n’a pas eu beaucoup de chance : quand son enfant est né après le génocide, il n’avait pas de colonne vertébrale et l’enfant est mort quelques jours après sa naissance.

Karuhije nous donnait à manger. Pourtant, c’était un type pauvre ; il était maçon. Cet homme s’est beaucoup dépensé pour nous. Pourtant, il ne nous connaissait pas. Moi, personnellement, je l’ai connu pendant le génocide. Je suis allée chez lui grâce à un commerçant qui était ami de mon père. Je savais que Karuhije venait souvent à Ntongwe. Il travaillait sur des chantiers comme maçon. C’est d’ailleurs là-bas qu’il a appris à creuser les tranchées.

Il craignait le FPR-Inkotanyi. Il se disait qu’il allait se cacher dans cette tranchée quand les Inkotanyi arriveraient à Mukingi. Des réfugiés burundais lui avaient dit que les Inkotanyi étaient méchants et criminels.

Mon mari avait donné du travail à Karuhije. Karuhije l’aimait bien. Quand il a vu que le génocide ne concernait que les Tutsi, il s’est dit : « Tant mieux, je vais cacher le Pasteur Célestin dans ma tranchée ». C’est comme ça qu’il est allé le chercher à Shyogwe, à quatre kilomètres de chez lui.
Quand il a proposé à Célestin de le cacher, celui-ci a refusé et lui a dit : « Prends ceux-ci, moi je viendrai un peu plus tard ».

Mon mari était secrétaire de Monseigneur Samuel Musabyimfura de l’Eglise épiscopale. Ce dernier avait donné l’ordre de ne pas toucher à son secrétaire. C’est comme ça que nous sommes allés chez Karuhije. Sinon, il ne connaissait personne parmi nous. Mais on disait que le père de Karuhije avait caché des Tutsi en 1973. Il n’avait aucun autre lien avec les Tutsi.

Nous avons vécu dans des conditions très difficiles. Il pleuvait presque chaque jour. Notre tranchée était, la plupart du temps, pleine d’eau et de boue. Souvent, les garçons ne supportaient pas ces conditions et sortaient pour étirer leurs muscles. Même le jour de notre libération, les garçons n’étaient pas là ; il n’en restait qu’un dans la tranchée des garçons. Même une petite enfant était sortie.

Ce jour-là fut inoubliable pour moi. Nous avons failli mourir. La petite enfant était sortie. Les miliciens l’ont vue et ont voulu la tuer. L’enfant a couru vers la tranchée et s’est jetée dedans.
Ces miliciens sont venus voir. Ils nous ont trouvés dedans. Ils se sont exclamés, en disant que Karuhije avait caché des Tutsi. Ils disaient que c’était une preuve suffisante pour prouver que Karuhije était complice des Inyenzi.

Karuhije a appris cette nouvelle quand il était chez Eugène. Celui-là avait caché certains Tutsi. Il était 11 heures du matin. Karuhije a couru jusqu’à la grande route. Il avait peur. Par chance, il a croisé le mari d’une Tutsi qu’il cachait, qui était avec les militaires du FPR-Inkotanyi. Quand il l’a aperçu, il a crié et a dit : « Des Interahamwe vont tuer votre femme ! »

Quand les Interahamwe nous ont vus, ils nous ont sortis de notre cachette et ont commencé à délibérer pour savoir s’il fallait nous tuer ou pas. Les Inkotanyi les ont surpris pendant qu’ils étaient dans cette discussion. Pour ces miliciens, il n’était plus question de tuer les femmes. Il fallait plutôt les prendre pour les épouser.

Karuhije est arrivé en courant avec les militaires du FPR-Inkotanyi. Quand je l’ai vu, je me suis dit que c’était fini pour moi. Je pensais qu’il était allé chercher les militaires de Habyarimana. J’ai eu le cœur tranquille quand j’ai vu que le mari était avec eux. C’était la joie pour tout le monde. Le FPR-Inkotanyi nous a évacués sur Ruhango, puis Kinazi et Ruhuha.

Karuhije a caché douze Tutsi dans l’ensemble. Il se démenait pour nous nourrir. Des fois, il allait à Shyogwe, à quatre kilomètres, pour demander quelque chose aux Pasteurs Berchmans et Célestin. Ils lui donnaient du riz et sa sœur le préparait pour nous.

Les Interahamwe venaient très souvent fouiller la maison de Karuhije. Ils savaient qu’il cachait des Tutsi mais ils ne savaient pas où exactement. Personne ne pensait à la tranchée. Il s’est donné pour nous. Les voisins Hutu lui demandaient : « Tu fais souvent le marché, où mets-tu ce que tu achètes ? ». Il leur répondait : « Voilà la maison, fouille-là ». Mais ils ne trouvaient personne.

Je n’ai pas de nouvelles de Karuhije actuellement. On dit qu’il serait à Kigali. Probablement qu’il travaille sur la route Kigali-Butare. Mais il nous a rendu visite en 1998. J’irai le voir ce lundi ; j’espère que je vais le trouver. Je passerai d’abord à Remera dans la commune de Mukingi. Sa femme pourra me donner des informations.

Témoignage recueilli à Nyanza le 13 mars 2002,
Par Pacifique Kabalisa.