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Témoignage J082

Rien ne prédestinait Karuhije à sauver des Tutsi.

Je me préparais pour mon mariage civil, quand j’ai appris la mort du Président Juvénal Habyarimana. Ce mariage devait avoir lieu le 8 avril 1994. Je devais aller voir ma fiancée qui était à Kabgayi chez son frère. Nous sommes restés chez nous à Ntongwe. Il y avait interdiction de circuler ; tout le monde devait rester à la maison.

La situation s’est dégradée vers le 15 avril. A ce moment-là, les réfugiés rescapés des massacres du Bugesera commençaient à arriver chez nous. Tous les Tutsi se sont réfugiés à la commune de Ntongwe. Je ne suis pas allé à la commune. Je me suis dirigé vers Kabgayi ; j’avais l’espoir de retrouver ma fiancée. J’étais avec le Pasteur Célestin qui était secrétaire de l’Evêque anglican Musabyimana du diocèse de Shyogwe.

Je suis arrivé à Kabgayi vers le 21 avril 1994. Ma fiancée n’était pas là. Elle était allée à Ntyazo. A Kabgayi, il y avait beaucoup de réfugiés Tutsi. Je n’ai pas traîné là-bas. Je suis retourné à Shyogwe chez le Pasteur Célestin. Il vivait avec un autre pasteur qui s’appelait Berchmans.

Ce dernier a aidé beaucoup de Tutsi à Shyogwe. Il y avait beaucoup de réfugiés Tutsi dans leurs maisons. Le Pasteur Berchmans aidait les Tutsi à aller à Kabgayi. Il allait soit surveiller les positions des miliciens, soit leur donner de l’argent pour qu’ils laissent passer les Tutsi et les accompagnait jusqu’au lieu de refuge.

Je suis resté à Shyogwe jusqu’à l’arrivée de deux femmes militaires majors, dont l’une a récemment été condamnée avec le Pasteur Ngirinshuti.
J’ai quitté Shyogwe vers le 25 avril. Ce jour-là, il y a eu des massacres horribles à Shyogwe. Ils ont tué tous les Tutsi qui se cachaient chez le Pasteur Karamage. Les miliciens étaient devenus furieux. Ils fouillaient même dans les plafonds.

Je me suis décidé à aller à l’église pour attendre mon tour. Je suis allé là-bas vers 11 heures. Vers 15 heures, les pasteurs et les chrétiens Hutu sont venus prier. Je suis sorti de la chambre où je me cachais et je me suis assis derrière eux.

C’est à ce moment-là que j’ai vu Karuhije. Il est venu vers moi et m’a appelé à l’extérieur. Je connaissais bien Karuhije. Il était venu s’établir avec sa deuxième femme à Ntongwe, plus précisément à Gitovu. Il était originaire de Mukingi, où il avait installé sa première femme. C’était un homme ordinaire, qui travaillait au chantier pour survivre. Il était maçon. Il n’y avait aucune relation entre lui et moi.

Quand il est venu dans l’église à Shyogwe, il m’a pris à côté et m’a dit qu’il avait un message pour moi. Je me suis levé, mais j’étais sûr que c’était fini pour moi. Je savais bien que les miliciens de chez moi me cherchaient. Il m’a raconté ce qui s’était passé chez moi à Ntongwe et m’a dit qu’il voulait me cacher. Il m’a même dit que je ne pourrais pas trouver où me cacher ailleurs.

Je n’ai pas accepté. Il a insisté et m’a dit qu’il avait creusé une tranchée où il pouvait me cacher. Il m’a expliqué qu’il avait appris à faire les tranchées chez les réfugiés Hutu burundais qui étaient à Nyagahama, dans le secteur de Gisari. Il avait creusé cette tranchée pour s’y réfugier quand le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) attaquerait Ntongwe. Je ne l’ai pas cru. Je lui ai répondu qu’il n’y pouvait rien. Je n’avais pas confiance en lui. Je suis rentré à l’église.

Quelques minutes après, Karuhije est entré de nouveau dans l’église. Je me suis dit qu’il était décidé à me tuer. Je suis allé me cacher dans une forêt à côté de l’église jusqu’à 22 heures.
Vers 22 heures, je suis allé chez les Pasteurs Célestin et Berchmans. Ils vivaient dans une maison. Berchmans était Hutu mais Célestin était Tutsi.

Quand je suis arrivé chez eux, j’ai entendu Karuhije parler dans le salon. Il disait à Célestin qu’il pouvait aller le cacher. Karuhije venait de surprendre les miliciens qui disaient qu’ils voulaient venir le tuer.
Célestin est venu me demander des conseils. Il m’a dit : « Karuhije veut me cacher ; je vais lui demander de te cacher, parce que moi, je ne peux pas partir, puisque mon évêque ne peut pas accepter ». Il était secrétaire de Monseigneur Samuel Musabyimana. Nous nous sommes mis à délibérer.

Finalement, nous avons décidé que je partirais, pour voir si ce que Karuhije disait était vrai. Mais il fallait partir à l’insu des deux Majors qui étaient là. Leurs escortes étaient dans la cour devant la maison de Célestin et Berchmans. Karuhije est venu me prendre. Nous sommes passés par l’autre côté pour éviter les projectiles qui fusaient dans la cour. Il pleuvait abondamment.

Karuhije connaissait beaucoup de chemins. Il m’a conseillé de prendre le chemin du marais pour éviter les barrières de miliciens sur la route. Nous sommes arrivés chez lui à Remera, dans la commune de Mukingi, vers 23 h 30. Il n’y avait personne chez lui. Sa première femme avait abandonné le foyer. Je crois qu’elle était chez ses parents.

Quand nous sommes arrivés, Karuhije m’a dit que la tranchée en question était petite et qu’il voulait l’agrandir. Mais entre-temps, il a pris du chiendent pour me préparer un lit. Il m’a dit de le réveiller à une heure du matin pour qu’il aille agrandir la tranchée.
A une heure du matin, nous nous sommes levés. Il a pris une petite houe, une corde et une casserole pour enlever la terre dans la tranchée. Il creusait et moi, je jetais la terre. On se relayait.

Nous avons terminé vers 4 heures du matin. Je suis entré dedans. Il m’a demandé de l’argent pour acheter des lapins et des poules. Il voulait tromper les voisins. Il a fait construire un poulailler et un clapier. Il voulait montrer aux miliciens qu’il fermait sa maison pour que ses " animaux " ne sortent pas.
Derrière sa cuisine, il a creusé une toilette pour moi et a mis un tuyau pour que les déchets se déversent à l’extérieur. La cuisine était non loin de ma tranchée.

Karuhije avait pris toutes les précautions pour ma sécurité. Il a même dit à sa sœur que si elle me dénonçait, il allait la tuer. Je me souviens qu’il lui a dit : « Nous allons le cacher. Après le génocide, nous serons récompensés. Pasteur va nous donner beaucoup de choses ». Il a continué et lui a dit : « Si tu le dénonces, je te tuerai moi aussi ». Sa sœur a accepté. C’était elle qui nous apportait à manger.

Quelques jours après, Karuhije est retourné à Shyogwe avec quelques réfugiés. Quand ils sont arrivés, nous sommes de nouveau allés agrandir la tranchée.
Quelques temps après, une dame est venue. Avant, elle était chez Hitabatuma. Je ne sais pas comment elle était allée là-bas. Mais avant qu’elle ne vienne, un neveu de Karuhije nous avait dénoncés. Les miliciens sont venus nous chercher, mais ils n’ont pas pu deviner où nous nous cachions ; ils s’en sont retournés.

Nous sortions quand il pleuvait ; nous allions nous abriter dans la cuisine de Karuhije. Mais nous ne sortions pas souvent ; notre cachette était sûre. D’autres Hutu amenaient même les Tutsi qu’ils avaient cachés chez Karuhije.
Je me souviens que quand la dame est arrivée, elle nous a dit que les miliciens l’avaient longtemps recherchée. C’est ainsi que Hitabatuma a décidé de l’envoyer chez Karuhije. Celui-ci l’a bien accueillie.

C’est donc la sœur de Karuhije qui nous préparait à manger. Nous lui donnions un peu d’argent. Karuhije allait au cabaret pour s’enquérir de la situation et de la sécurité. Notre tranchée était à côté d’une bananeraie ; quand la sœur de Karuhije nous apportait à manger, elle venait comme si elle était à la recherche de légumes. Elle m’appelait et je sortais pour prendre la corbeille dans laquelle elle avait mis la nourriture.

Nous mangions à tour de rôle, parce que la tranchée était très petite. Il n’était pas facile de faire des mouvements à l’intérieur. Celui dont c’était le tour de manger se levait et se mettait devant les autres. Quand il finissait, c’était au tour du suivant. Il y avait beaucoup de boue. La tranchée est toujours restée boueuse depuis mon arrivée jusqu’à la fin, quand le FPR-Inkotanyi est venu nous libérer.

Les femmes faisaient leurs besoins à l’intérieur de cette tranchée. Elles avaient peur de sortir la nuit. Or, c’était le moment sûr pour aller se soulager. Moi, je sortais la nuit pour aller à la toilette. Au fur et à mesure que la situation se compliquait, d’autres Tutsi venaient se cacher chez Karuhije.

Je me rappelle que, vers la mi-mai 1994, deux enfants d’un commerçant de Ruhango, sont venus chez lui. Ils étaient avec deux autres garçons que je ne connaissais pas. Ces quatre garçons se cachaient chez Eugène, actuellement chauffeur à LWF (Lutheran World Federation).
Tous les Hutu qui avaient caché des Tutsi les amenaient chez Karuhije quand la situation se compliquait. Les quatre jeunes Tutsi sont arrivés au même moment qu’une jeune femme. Cette femme était géante et grasse. Karuhije a dû creuser une deuxième tranchée. Il a commencé à 19 heures et l’a terminée vers 4 heures du matin.

A ce moment, il a mis les hommes dans une tranchée et les femmes dans l’autre. Seul un des garçons est resté chez les femmes ; il était gros et géant. Mais il n’y avait pas que nous dans les tranchées. Karuhije avait caché une autre femme. Celle-ci ne pouvait pas entrer dans la tranchée. Elle était enceinte et en plus, elle avait une petite fille de deux ans, qui pleurait souvent. Il les a cachées dans la bananeraie.

Vers la fin, un des enfants n’a pas pu résister. Il est sorti de la tranchée. Il y avait beaucoup de boue et d’eau, à tel point que nous avions de la moisissure sur la peau. Les miliciens, qui étaient au cabaret à côté de chez Karuhije, ont vu l’enfant. L’enfant a eu peur et est rentré dans la tranchée.

Les miliciens sont venus. Ils ont trouvé toutes les femmes dans leur tranchée. Ils les ont fait sortir en disant : « Voilà, nous avions dit que Karuhije était complice des Inkotanyi. C’est une preuve ». Karuhije a pris la fuite. Il savait qu’on pouvait le tuer. Heureusement pour moi, les miliciens ne sont pas venus dans la tranchée des hommes. J’étais seul, les autres étaient sortis. Ils étaient allés chez Eugène car ils voulaient respirer un peu. C’était la vie dans cette tranchée.

Les miliciens ont délibéré pour savoir s’il fallait tuer ces femmes ou pas. Entre-temps, Karuhije est allé à la grande route. Il a croisé le mari d’une des femmes, qui venait d’être libéré par le FPR-Inkotanyi à Kabgayi.
Karuhije est allé vers ces militaires et leur a dit : « Cet homme, j’ai caché sa femme ; mais maintenant, les miliciens vont la tuer ». Ils sont venus en courant.

Quand les miliciens ont vu les militaires du FPR-Inkotanyi, ils ont pris le large. Karuhije leur a montré notre tranchée. Les militaires m’ont fait sortir. C’est à ce moment-là que j’ai vu cette femme qui avait été cachée dans la bananeraie. Karuhije l’avait couverte de feuilles de bananier et de branches d’arbres. Personne ne pouvait deviner sa cachette.

En tout, Karuhije a caché treize Tutsi : cinq hommes, trois femmes, deux jeunes filles et trois enfants. Tous ceux qui se cachaient chez lui ont survécu. Moi, j’ai passé plus d’un mois chez Karuhije. Je ne me souviens pas du moment où je suis allé chez lui. C’était probablement au début du mois de mai. Quelques personnes sont arrivées un jour après mon arrivée. Une autre est arrivée trois semaines après. Je ne me rappelle plus des dates. Je sais que le FPR-Inkotanyi est arrivé le 2 juin 1994.

Karuhije a tout fait pour nous. Il a creusé lui-même les tranchées pour nous cacher. Là où il creusait, il labourait le lendemain et cultivait les patates pour tromper la vigilance des tueurs.
Quand les miliciens passaient, ils lui demandaient pourquoi il n’allait pas manger les vaches des Tutsi. Il leur répondait qu’il voulait d’abord cultiver un peu mais qu’il les rejoindrait aussitôt. Il n’y allait pas.

Mais il allait de temps en temps au cabaret pour avoir toutes les informations auprès des miliciens. Il ne quittait pas souvent sa maison. Il était tout près de notre tranchée et quand quelqu’un toussait, il venait lui dire de le faire doucement.

Même la nuit, il dormait dehors. Je me rappelle qu’un jour, il nous a surpris. Nous étions sortis pour respirer pendant la nuit. On délibérait pour savoir s’il fallait quitter cette tranchée. Alors, quand nous nous sommes avancés, il a entendu nos pas et nous a dit : « Où allez-vous ? » Il a continué : « Si on vous tue, mes efforts auront été vains ». Nous sommes retournés dans la tranchée.

Loin de moi l’idée de penser que Karuhije pouvait faire du bien à un Tutsi. Je le connaissais comme maçon et pas plus. Personne ne pouvait le croire, d’autant plus que d’autres Hutu qui pouvaient le faire ne l’ont pas fait. Il ne fallait pas attendre de bonnes actions d’un maçon comme Karuhije.
La plupart des Tutsi qu’il a cachés, il ne les connaissait pas : les jeunes de Ruhango par exemple. Ils étaient chez Eugène. Pourtant, c’est Karuhije qui a creusé la tranchée pour eux.

Après le génocide, je n’ai pas vu Karuhije très souvent. Quand je suis allé lui rendre visite chez lui à Remera, il n’était pas là. Il était à Kigali. Il est à la recherche de moyens pour vivre. Nous lui sommes toujours reconnaissants.

Témoignage recueilli à Gitarama le 12 février 2002,
Par Pacifique Kabalisa.