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Témoignage J083

Alors que d’autres ont chassé leurs voisins ou même leurs proches, Karuhije a pris le risque de cacher des gens qu’il ne connaissait même pas.

Après la mort de Habyarimana le 6 avril 1994, le Bourgmestre Charles Kagabo nous a rassemblés au bureau de la commune de Ntongwe. Les Interahamwe ont commencé à attaquer les maisons des Tutsi le lendemain de la mort de Habyarimana.
La population a fui, aussi bien les Hutu que les Tutsi. Quand Kagabo a remarqué la présence des Hutu parmi les réfugiés, il a dit : « Le problème concerne les Tutsi ; que les Hutu rentrent à la maison ».

Vers le 21 avril 1994, la situation est devenue très grave. Les Interahamwe ont commencé à tirer sur nous. Chacun a pris le chemin de la brousse. Je suis allée chez un voisin avec ma fille. Ce voisin nous a chassées. Nous sommes allées chez une autre connaissance qui habitait à Rusunga, dans le secteur de Kinazi. Il a accepté de nous cacher pendant quatre jours.

Nous avons quitté cette connaissance quand les Interahamwe sont venus fouiller sa maison. Nous sommes allées chez un autre voisin, dans une autre famille Hutu, à Kabuharara, toujours dans le secteur de Kinazi. Nous avons passé trois jours chez lui.
Après trois jours, les Interahamwe ont su que nous nous cachions là-bas. Il m’a demandé d’aller ailleurs mais il a accepté de cacher ma fille.

Après, je suis allée chez un de ses voisins. Malheureusement, les Interahamwe l’avaient attaqué. J’ai rebroussé chemin. Je suis allée immédiatement chez le Bourgmestre Kagabo. Il était ami de mon mari. Il m’a chassée.

Je suis alors allée chez une voisine. Cette femme m’a cachée, mais quand les Interahamwe ont su que j’étais là, ils sont venus attaquer sa maison. Ils m’ont trouvée là-bas. Quand ils ont voulu me jeter dans la fosse commune, un des Interahamwe qui me connaissait, les a suppliés de ne pas le faire. Ce milicien s’appelait Hardi Mutima. Il gardait les vaches non loin de chez moi à Shyogwe. Il connaissait très bien mon père.

Le lendemain, le 2 mai 1994, ils m’ont emmenée à Shyogwe chez le directeur Ngirinshuti. Il y avait des militaires qui avaient fui Kigali et qui étaient chez Ngirinshuti.
Un Major, qui s’appelait Anne-Marie Nyirahakizimana, a refusé que Ngirinshuti me prenne chez lui. Il lui a dit de m’envoyer à Mukoto où il y avait d’autres réfugiés Tutsi.

Je suis restée là-bas pendant quelques jours, puis je suis allée chez une femme. Je suis restée chez elle pendant une semaine.
Une semaine après, je suis allée chez les Pasteurs Célestin et Berchmans. Célestin a demandé à Karuhije de nous cacher. Il y avait d’autres personnes qui étaient chez lui. Karuhije avait proposé à Célestin de venir se cacher chez lui à Mukingi. Célestin lui a demandé de nous prendre. Karuhije a accepté. Nous étions six.

Quand nous sommes arrivés à Remera, certains sont allés chez Karuhije, une autre est allée chez Hitabatuma, tandis que moi, je suis allée chez Thomas Ngirabakunzi.
Quand la situation s’est détériorée, Thomas m’a demandé d’aller me cacher ailleurs. Les Interahamwe fouillaient partout. Ils venaient de tuer mon frère.

Je suis allée chez Karuhije. Karuhije m’a dit : « Si tu retournes à Shyogwe, c’est la mort qui t’attend. Reste ici, je vais voir ce que je peux faire ». Il avait creusé une tranchée pour les Tutsi qui étaient arrivés avant nous. Il nous a rassurés en nous disant qu’il cachait d’autres Tutsi. Il nous a montré cinq jeunes garçons. J’en connaissais trois parmi eux.

J’étais grasse et géante. Karuhije a décidé de creuser une deuxième tranchée. Il a creusé toute la nuit. Il a commencé à 21 heures et a terminé à l’aube. Quand il a eu terminé, il a mis les femmes dans une tranchée et les hommes dans une autre.
Une des femmes dans la tranchée est venue un peu après. Quand elle nous a vus, elle a pleuré d’émotion. Elle disait : « Quel amour ! Même si on meurt, Dieu le récompensera. Quelqu’un qui accepte de cacher des gens qu’il ne connaît pas ! ». Dans la tranchée des hommes, ils étaient sept au total.

Karuhije faisait tout pour nous trouver de la nourriture. Nous mangions très souvent des patates. Pour nous apporter à manger, il devait d’abord surveiller pour s’assurer que les Interahamwe n’étaient pas tout près. Puis, il venait avec un petit seau – où il mettait la nourriture – et un petit jerrican d’eau. Il laissait discrètement tomber le seau et le jerrican dans la tranchée puis repartait. Il revenait les récupérer plus tard.

Il donnait aussi le pot – pour nos besoins – et venait le récupérer le matin pour aller jeter les déchets. Après la patrouille des Interahamwe, nous sortions. Nous allions chez Karuhije pour étirer nos muscles. Nous nous lavions puis nous allions nous réchauffer auprès du feu. Il pleuvait très souvent, presque chaque jour.

Vers la fin du mois de mai, Karuhije a croisé mes enfants qui venaient de Ruhango. Ils allaient à Shyogwe chez une connaissance. Il leur a dit que je me cachais chez lui. Les enfants ne l’ont pas cru. Il est venu prendre mon bracelet pour le montrer à mes enfants. Quand les enfants ont vu mon bracelet, ils ont accepté de venir avec lui jusqu’à Mukingi.

Ce jour-là, une autre femme est arrivée avec son enfant. Elle était enceinte. Karuhije n’a pas osé la cacher avec les autres dans la tranchée. Il l’a mise dans la maison, l’a cachée dans une rigole et l’a couverte de feuilles de bananiers et de branches d’arbres. Il est revenu avec sa fille au dos puis l’a donnée à sa sœur. Sa sœur a hésité. Karuhije l’a giflée et lui a dit : « Si tu dis le nom de la mère de cet enfant, je te tuerai ».

Le dernier jour, le 2 juin 1994, l’enfant est sorti de la tranchée. Il ne supportait plus les conditions de vie. Il avait plu et il y avait beaucoup de boue dans la tranchée. Quand l’enfant a voulu rentrer dans la tranchée, les Interahamwe l’ont vu. L’enfant a eu peur, il est venu en courant et s’est jeté dans la tranchée.

Les Interahamwe sont venus derrière lui et ont fait sortir tout le monde. Ils étaient très nombreux. Karuhije a eu peur ; il a pris la fuite. Quand les Interahamwe nous ont sortis, ils ont commencé à se départager les filles pour les violer. Ils nous ont demandé comment nous étions entrés là-dedans.

Heureusement pour nous, Karuhije a croisé les militaires du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) à la grande route. Ces militaires étaient avec les réfugiés de Kabgayi.
Ces derniers ont frappé Karuhije ; ils l’ont pris pour un Interahamwe. Karuhije leur a dit qu’il n’était pas milicien mais au contraire, qu’il avait caché les Tutsi chez lui et que les Interahamwe allaient tuer ces Tutsi. Les réfugiés n’y croyaient pas.

Mais quand Karuhije a insisté, ils ont accepté de venir. Ils nous ont trouvés chez Karuhije. Les Interahamwe ont immédiatement pris le large. Karuhije est venu avec le mari d’une des femmes. Karuhije nous a donné de l’eau pour nous laver. Après, il s’est rappelé qu’il avait caché une autre femme. Cette femme se trouvait dans une rigole.

En tout, Karuhije a caché plus de dix Tutsi. Ils ne le connaissaient pas. Moi non plus, je ne le connaissais pas. Je connaissais son père par contre ; il avait caché mon père en 1973.

Ce que je peux dire sur Karuhije, c’est que c’est un homme bon et courageux. Il était pauvre mais il a accepté de nous cacher et de nous nourrir pendant plus d’un mois et demi. Il nous a cachés gratuitement. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.
Je sais que c’est un maçon. Karuhije s’est donné pour nous pendant le génocide. Dieu seul peut le récompenser. Imaginez qu’il a même détruit le plafond de sa maison pour pouvoir couvrir la tranchée où il nous cachait.

Témoignage recueilli à Kigali le 10 mars 2002,
Par Pacifique Kabalisa.