Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage J084

Témoignage J084

Karuhije s’est donné de la peine et a été très courageux.

J’étais à Butansinda quand j’ai appris la mort du Président Habyarimana le 7 avril 1994. J’étais chez moi, en famille. Je suis resté à la maison jusqu’au 12 avril 1994. Il y avait interdiction de quitter son domicile.
Le 12 avril 1994, je suis allé à Ruhango chercher de l’essence. Je suis retourné chez moi. On se disait que ce qui se faisait à Kigali n’allait pas arriver chez nous. Pourtant à ce moment-là, les réfugiés venaient en masse en provenance de Kigali.

Le 19 avril 1994, mon père a vu que la situation s’aggravait de plus en plus. Il est allé à Butare pour voir les possibilités de traverser. Mais il n’a pas pu passer la barrière à Rwabuye. Il est revenu. Il est allé voir du côté de Mayaga, c’était impossible de traverser. C’était trop tard.

Les massacres ont commencé chez moi le 22 avril. Les miliciens venaient de Nyanza, où les massacres des Tutsi avaient commencé le 21 avril. Le 22 avril 1994, vers 13 heures, j’ai tenté d’aller à Byimana chez Eugène, un Hutu qui était ami de notre famille. Nous sommes partis à sept dans une voiture. Il y avait mon cousin, mon petit frère et d’autres Tutsi.

Eugène avait caché d’autres tutsi ; nous sommes restés chez lui jusqu’à la mi-mai. Quand les miliciens venaient fouiller, Eugène nous cachait dans son plafond. Nous étions neuf. Nous changions très souvent de cachette. Quand la situation devenait grave, il allait nous cacher chez les voisins. C’est ainsi qu’il est allé nous cacher chez Karuhije. Karuhije avait appris à creuser les tranchées chez les réfugiés burundais qui étaient dans la commune de Ntongwe.

Karuhije avait deux tranchées chez lui : une tranchée pour les femmes et une autre pour les hommes. Moi, j’étais dans la tranchée des femmes. Nous sommes restés dans ces tranchées jusqu’au 2 juin 1994. J’ai passé trois semaines dans cette tranchée.

Karuhije nous apportait à manger ; il apportait du manioc, des patates, bref, un petit rien pour tromper la faim. Il cherchait de la nourriture partout. Deux fois, il est arrivé qu’il ne trouve rien du tout. Nous nous cotisions et lui donnions de l’argent pour qu’il aille acheter quelque chose à manger.

Personne ne pouvait soupçonner que ces tranchées existaient. Il les avait creusées dans la bananeraie et mettait de la terre autour des bananiers, comme quelqu’un qui sarcle sa bananeraie.
Karuhije donnait notre nourriture à un enfant. Ce dernier venait à côté de notre tranchée et faisait descendre la corbeille, puis allait sur la deuxième tranchée et faisait la même chose. Il avait commencé à cacher ces femmes qui étaient avec moi, au début du mois de mai. Il s’est occupé de nous jusqu’à la fin, jusqu’à ce que le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) arrive à Mukingi.

Je ne connaissais pas Karuhije. Je connaissais seulement Eugène. C’était un célibataire qui vivait chez ses parents. C’est Eugène qui m’a aidé le premier. Il a même vendu sa vache pour nous acheter à manger.
Mais c’est surtout Karuhije qui a manifesté le plus de courage. Il s’est donné la peine de creuser des tranchées pour les Tutsi. Pourtant, les Hutu burundais lui avaient dit que c’étaient plutôt les Tutsi du FPR-Inkotanyi qui allaient faire un génocide des Hutu. Karuhije ne nous a jamais abandonnés. Il suivait l’évolution de la situation et venait nous avertir.

Karuhije a caché plus de dix personnes. Je me rappelle de quelques noms seulement. Nous sommes sortis de ces tranchées le 2 juin 1994. Ce jour-là, il y a eu beaucoup de tirs. On entendait partout des coups de feu. Nous avions peur et nous sommes allés chez Eugène. Seuls les femmes et les enfants sont restés dans la tranchée chez Karuhije.

Ce jour-là, les miliciens ont su que Karuhije avait caché des Tutsi. Ils sont allés les sortir. Quand Karuhije a vu que les miliciens avaient découvert qu’il cachait des Tutsi, il a fui. Il est allé voir si les Inkotanyi étaient réellement à Ruhango, comme on le disait.

Par chance, il a vu le mari d’une des femmes qui se cachaient avec moi. Il est allé vers eux et leur a dit que les miliciens allaient tuer les personnes qu’il avait cachées. Il est revenu avec les militaires du FPR-Inkotanyi et ce sont eux qui nous ont libérés.

Témoignage recueilli à Kigoma le 22 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.