Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage J085

Témoignage J085

Pour être sûr de garder le secret de sa cachette, Karuhije a dû se méfier de ses voisins et de ses propres frères.

Mon nom, c’est Frodouard Karuhije. J’étais à Ntongwe au début du génocide. J’ai appris la mort du Président Habyarimana le 7 avril 1994. Ce jour-là, le climat était tendu dans mon secteur de Gitore. Il y avait interdiction de circuler.

Les massacres ont commencé le 8 avril 1994 dans la région du Bugesera. Je suivais tout de là où je labourais mon champ. Je me disais au fond de moi que ces événements allaient arriver chez nous. Je pensais que c’étaient des nordistes qui voulaient tuer les sudistes. C’est ainsi que j’ai pris la décision de creuser une tranchée où je pouvais me replier avec toute ma famille. Cette tranchée mesurait 4 mètres sur 2 mètres.

Une semaine après la mort du Président Habyarimana, le secteur de Rutabo s’est embrasé. Les Interahamwe ont commencé à brûler les maisons des Tutsi. Je suis allé dire à mon voisin, qui avait une femme Tutsi, de venir se cacher dans la tranchée que j’avais creusée. Nous sommes allés nous cacher dedans le lendemain.

Nous sommes sortis, sauf la femme de Grégoire Ndagijimana, qui était Tutsi. Cette femme est restée là-bas jusqu’à la fin du génocide. Même son frère l’a trouvée là-bas. Tous les deux ont survécu.

Vers le 21 avril, les Interahamwe ont voulu tuer mon neveu parce qu’il n’avait pas sa carte d’identité. J’ai décidé de l’accompagner juqu’à Mukingi, ma commune natale. Quand je suis arrivé chez moi, j’ai creusé encore une tranchée. Je me disais que, de toute façon, le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) allait arriver chez moi et que je devrais me cacher dans cette tranchée.

Personne n’a su quand et comment je creusais. Je le faisais comme quelqu’un qui cultive son champ. Les gens qui passaient à côté de moi me disaient : « Pourquoi cultiver pendant la guerre ? Penses-tu que tu récolteras ? » Je ne répondais pas. Je leur racontais d’autres histoires pour détourner leur attention.

Je suis arrivé à Mukingi le 28 avril 1994. Deux jours après, je suis allé du côté de la station Electrogaz de Shyogwe. Je voulais suivre l’évolution de la situation. J’étais allé chercher des informations.
Quand je suis arrivé là, j’ai entendu Rwanazima et Munyaburanga en train de dire que ce soir-là, les Interahamwe allaient aller chez le Pasteur Célestin Hategeka. Comme ils avaient des doutes sur son identité, ils ont envoyé des Interahamwe dans sa commune natale pour vérifier sa véritable identité.

Je savais que Célestin était Tutsi et que toute sa famille avait été décimée quand j’étais à Gitovu. J’ai compris que la situation allait mal tourner. Je suis allé le voir à Shyogwe. Célestin Hategeka était secrétaire de Monseigneur Samuel Musabyimana, de l’église épiscopale de Shyogwe. Il vivait avec un autre pasteur qui s’appelait Berchmans Mutimura. Ce dernier était Hutu.

Quand je suis arrivé chez eux, Berchmans a refusé de me dire où était Célestin. Il m’a demandé pourquoi je le cherchais. Je ne lui ai pas répondu parce qu’à ce moment-là, on n’avait confiance en personne.
Avant de repartir, je lui ai dit que je m’appelais Karuhije et que j’avais un message pour le Pasteur Célestin. C’est alors que Berchmans m’a dit : « Viens, je vais te montrer où il est ».

Berchmans m’a pris et m’a emmené dans la chambre où se cachait le Pasteur Célestin. J’ai rapporté les propos de Rwakazima. Je lui ai dit également que j’étais passé chez lui et que j’avais vu que toutes les maisons avaient été détruites. Célestin m’a demandé ce que je pouvais faire pour lui. Je lui ai dit que j’avais creusé une tranchée et que j’avais envie de le cacher dedans. Il m’a demandé de revenir le soir.

Je suis revenu le soir vers 17 heures. Je ne me rappelle pas de la date. Je sais que ce jour-là, les Interahamwe avaient tué deux familles. Ces mêmes Interahamwe étaient venus chercher le Pasteur Célestin, mais ils ne l’ont pas trouvé, parce qu’il se cachait dans une des chambres de l’église.

Quand je suis revenu pour évacuer Célestin, j’ai pris un autre chemin pour tromper les Interahamwe. Je suis allé immédiatement au lieu convenu avec le Pasteur Célestin. Il est venu et m’a dit : « J’ai un problème. J’ai des gens qui se cachent chez moi et je ne veux pas les abandonner. Comme tu voulais me sauver, prends Emmanuel Twagirayezu. Je reste avec les autres ». J’ai pris Emmanuel et je l’ai amené chez moi.

Je connaissais Emmanuel à Ntongwe. Les Interahamwe l’avaient mis sur la liste des Tutsi à tuer. Nous avons pris le chemin des marais pour éviter les barrières des Interahamwe. Quand nous arrivions à côté d’une barrière, je le devançais pour voir la situation et je revenais après pour le prendre. Nous marchions très très doucement pour ne pas faire entendre nos pas. Nous sommes arrivés chez moi après minuit. Je n’ai pas mis Emmanuel directement dans la tranchée.

Je devais d’abord l’agrandir. Le lendemain, je devais aller rapporter à Célestin les nouvelles de notre voyage. Je suis allé chez Célestin comme convenu. Quand j’ai frappé à sa porte, c’est Antoinette Murebwayire (la fille de Kabirigi) qui est venue ouvrir la porte.

La dernière fois que j’ai vu cette femme, c’était en 1974, quand elle était à l’école primaire. Ce jour-là, elle était avec ses deux enfants. Elle m’a pris et m’a dit : « Tu vas me cacher chez toi. ». Je lui ai répondu que c’était impossible parce que je ne pouvais pas cacher une dame dans une tranchée, comme je l’avais fait pour Emmanuel.

Murebwayire m’a supplié. Sa mère était là et elle aussi m’a dit la même chose. Elles étaient sûres qu’elles allaient survivre une fois arrivées chez moi. Finalement, j’ai accepté de prendre Murebwayire, ses deux enfants et sa nièce qui s’appelait Claire Bakesha.

Nous avons quitté Shyogwe à minuit. Nous avons pris le chemin des marais. J’ai pris l’un de ses enfants ; je l’ai porté au dos. Avant d’arriver chez moi, j’ai croisé Thomas Ngirabakunze, mon frère aîné et Eugène Ndayambaje. Je les ai salués. Ils allaient à Shyogwe pour évacuer la fiancée de Pascal qui était là. Bakesha a eu peur quand elle les a vus. Elle a voulu fuir mais je l’ai calmée et lui ai dit que c’étaient des amis. Elle est revenue. Nous avons continué notre route jusqu’à la maison.

Quand je suis arrivé à la maison, je les ai immédiatement mis dans les tranchées. Je n’avais plus confiance en personne. Le lendemain, mon frère Hitabatuma et Thomas sont venus chez moi. Ils m’ont demandé où je les avais cachés pour qu’ils aillent les saluer. Je leur ai dit qu’ils étaient partis ailleurs ; je ne voulais pas leur indiquer où je les avais cachés. Ils ont insisté ; j’ai refusé. Ils sont rentrés dans la maison. Ils n’ont trouvé personne.

Un problème s’est posé quand le milicien Gédéon est venu chez moi. Il m’a vu à Shyogwe. En plus, il savait que la famille de Murebwayire s’était cachée chez moi en 1973. Il est venu me demander où était Murebwayire. Il était avec son frère Minani qui était militaire. Ils avaient un fusil mais je n’ai pas paniqué outre mesure. Je savais qu’ils ne pouvaient pas les dénicher.

Claudette Nyiramhuti, qui se cachait chez mon frère Hitabatuma, a eu peur quand elle a appris que Gédéon était dans les environs. Elle est venue chez moi. Je ne connaissais pas cette fille. C’est ma belle-sœur qui est venue me demander de la prendre et de la cacher avec les autres. Elle savait que je cachais des gens, mais elle ne savait pas où exactement.

C’est moi-même qui suis allé la prendre chez Hitabatuma. Je lui ai montré les tranchées. Je lui ai dit : « Vois là ce bananier incliné ; tu y vas, tu soulèves doucement le bananier, tu entres dans la tranchée, je viendrai après pour couvrir ». Je ne voulais pas me faire voir. Elle a fait comme je lui avais dit.
Mais malheureusement, deux voisins l’ont vue entrer. Ils sont venus me demander de leur acheter de la bière, pour ne pas qu’ils la dénoncent. Je les ai suppliés et leur ai dit que je n’avais pas de sous sur moi.

Quelques minutes après, Gédéon et son frère Minani sont arrivés. Ils savaient que je cachais des Tutsi ; ils ont fouillé partout mais n’ont trouvé personne. Ils sont allés chez ma sœur Nzabamwita ; là non plus, ils n’ont trouvé personne.

Ma sœur Nzabamwita était ma complice. Mais pour tromper les voisins, je la menaçais de la frapper chaque jour. C’était elle qui leur préparait à manger. Sa fille, qui avait douze ans, apportait la nourriture chaque jour. Elle allait comme quelqu’un qui va jeter les déchets dans une corbeille. Dans cette corbeille, elle mettait un seau où il y avait la nourriture. Elle le laissait et revenait à la maison. Elle récupérait le seau plus tard.

Témoignage recueilli à Gitarama le 12 mars 1996,
Par Pacifique Kabalisa.