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Témoignage J086

Des voisins ont honte de ne pas avoir agi comme Karuhije ; il sauve l’honneur de sa contrée.

Je connais Frodouard Karuhije depuis bien longtemps. Je suis plus âgé que lui. Je l’ai vu naître et grandir. Il était un garçon docile, respectueux de ses parents et toujours en bons termes avec ses camarades. Dans son adolescence, il s’est exercé à la profession de maçon.

Il est souvent parti de sa maison familiale à la recherche d’un employeur. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’il s’est installé dans la région de Mayaga, dans la commune de Ntongwe. Il a même épousé une femme de Mayaga, toujours suite à son travail.

Dès la mort du Président Habyarimana, la situation s’est détériorée partout dans le pays. Les massacres, les pillages et les démolitions des maisons des Tutsi sont apparus avec une extrême brutalité.

Cependant, dans cette commune de Mukingi, ces atrocités y sont parvenues un peu tardivement. Elles siégeaient dans la commune de Ntongwe et de Mugina avant de nous parvenir, car c’est de là qu’on entendait des cris de guerre, des tirs désordonnés et qu’on voyait des incendies en pleine journée.

C’est pendant ces événements que nous avons vu Karuhije. Je rentrais ici, à Mukingi. Dès son arrivée, il a commencé à creuser des trous et il les creusait pendant la nuit pour que les gens ne puissent pas découvrir son projet. Ces trous étaient en fait creusés pour cacher des gens.

Lorsque ce Karuhije achevait de creuser un trou, il le couvrait de troncs d’arbres, mettait au-dessus un peu de terre et y plantait des germes de patates douces pour tromper l’attention des curieux, mais il laissait un trou par lequel il faisait passer les gens à cacher.
Cette entrée était un peu obstruée par des feuilles sèches. La plupart de ces trous étaient creusés aux abords du chemin pour éviter toute suspicion. Certains d’entre nous savaient ce que visait Karuhije, d’autant plus qu’il venait des fois nous demander conseil, lorsqu’il avait lui-même des craintes.

Karuhije a alors commencé à amener des gens dans ces trous. Nous ne savions pas d’où il ramenait ces gens, à part qu’une fois, j’ai appris qu’il les ramenait de Shyogwe et que ce sont des pasteurs qui les lui confiaient.
J’ignore les noms de ces pasteurs qui lui confiaient des Tutsi à sauver. Je sais seulement que parmi les Tutsi qu’il a cachés, il y avait une fille et un homme. Cette fille était avec sa nièce, dont je ne me rappelle pas le nom.

Dans ces trous, Karuhije a caché beaucoup de gens et si je me souviens bien, ils étaient plus de douze, sans distinction d’âge, de sexe et de rang social. Il y avait aussi bien des hommes que des femmes, des jeunes et des enfants. D’autres personnes étaient cependant cachées dans sa maison, à l’insu de nous tous.

Personnellement, je savais qu’il cachait des Tutsi chez lui, mais je laissais faire car j’estimais qu’il faisait du bien et que ces malheureux ne dérangeaient personne. Je ne sais pas où il obtenait de quoi les nourrir, d’autant plus qu’il ne nous a jamais demandé de l’aide, mais je pense qu’il partageait avec eux ce qu’il mangeait lui-même.

Il y avait une femme qu’il a cachée sous un talus et qu’il a couverte de troncs de bananiers à ma propre vue. Ses trous étaient plein de gens et comme il devait quand même la cacher, il a opté pour cette mesure sous mon regard et m’a demandé de la surveiller pour que les assassins ne la découvrent pas.

Toutes les personnes que Karuhije a cachées n’ont jamais été découvertes. Il a tout fait de telle sorte qu’aucun assassin n’a découvert ses cachettes.

Ce que Frodouard Karuhije faisait était aussi connu de son grand frère Védaste Hitabatuma. Bien souvent, ils allaient ensemble chercher des gens. Lui-même a gardé chez lui quatre personnes, mais il avait creusé pour eux un trou en-dessous de son lit. Comme les gens qu’il cachait n’étaient pas d’ici, j’ignorais leurs noms.
Il n’y avait pas de Tutsi ici, sauf un d’entre eux. C’est la raison pour laquelle aucun Tutsi n’a trouvé la mort ici, sur cette colline. Même les gens sortis de chez Karuhije y sont restés tout le temps du génocide, sans qu’aucun des assassins ne le sache, exception faite de nous autres, ses voisins immédiats.

Lorsque Karuhije a su que les soldats du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) étaient arrivés à Byimana, il s’est empressé d’aller leur dire qu’il avait des gens cachés chez lui dans des trous et qu’il craignait leur découverte par des assassins. Il les a amenés chez lui et c’est alors qu’il a montré sa cachette.

C’est à ce moment-même que nous avons su qu’il avait caché beaucoup de gens. Les soldats du FPR-Inkotanyi ont conduit les rescapés. Ils ont aussi emmené Karuhije mais nous ont laissés ici. Karuhije est rentré quelques jours plus tard, en provenance de Ntongwe, avec deux vaches qu’on lui avait données en récompense de ses bienfaits.

Pour tout dire, Karuhije s’est très bien distingué des autres Hutu, en faisant du bien. Son héroïsme nous est profitable à nous aussi, parce que ses bons actes sauvegardent l’honneur de cette contrée.

De notre côté, on doit comprendre que nous n’avons aucune complicité dans les massacres, car nous avons essayé de garder le silence sur les cachettes de Karuhije. Cette contrée a eu beaucoup de rescapés venus d’ailleurs. Nous autres, nous avons honte de n’avoir caché personne chez nous à cause de la peur. Si nous l’avions fait, notre hommage serait plus significatif car nous aurions sauvé plus de monde. Karuhije, quant à lui, mérite tous les éloges. Il a été très héroïque et ceux qu’il a pu cacher lui restent vraiment reconnaissants.

Témoignage recueilli à Gitarama le 12 mars 1996,
Par Pacifique Kabalisa.