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Témoignage J088

Déjà avant le génocide, parce qu’il était contre les discriminations, le Bourgmestre Gisagara a reçu des lettres injurieuses et a évité de justesse l’explosion d’une grenade lancée contre lui.

Je connaissais Jean-Marie Vianey Gisagara depuis bien longtemps, avant même qu’il ne devienne Bourgmestre de la commune de Nyabisindu. En 1990, il travaillait dans un projet dont je ne me souviens pas l’appellation, mais à Butare. En ce temps-là, moi, je travaillais ici, à l’hôpital de Nyanza.

Nous étions devenus des amis, jusqu’à sa nomination comme Bourgmestre en 1993. Il provenait du parti PSD (Parti Social Démocrate). Habituellement, Gisagara était bon. Il s’entendait très bien avec beaucoup de monde, sans distinction de classe. Il était d’origine ethnique Hutu, mais d’aucuns disaient que sa mère était Tutsi. Lui-même avait une physionomie Tutsi.

Des sa nomination comme Bourgmestre, il a été combattu par les partisans du MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement) et par le CDR (Coalition pour la Défense de la République) qui disaient qu’il était Tutsi. Cette persécution de Gisagara émanait des politiciens, mais les habitants l’aimaient bien.
Le multipartisme n’était pas encore bien accueilli par les gens simples qui, malgré l’hostilité du MRND et du CDR, acceptaient leur Bourgmestre.

Comme on était amis, il me racontait tout ce qu’on tramait contre lui et les lettres injurieuses qu’il recevait. A la tête de ceux qui le combattaient, se trouvait le Commandant militaire Pascal Barahira qui était chef des opérations dans ce groupement.
Il y avait également le Président des Interahamwe de Nyarusange qui s’appelait Basabose, le Président du CDR de Nyanza qui se dénommait Docteur Célestin Higiro et le directeur de l’école secondaire de Nyanza, l’Abbé Hormisdas.

Tout ce groupe était solidaire contre le Bourgmestre Gisagara. Mais lui, il continuait à faire son travail auprès de la population qui lui avait manifesté son soutien et continuait à l’aimer. D’autant plus que ceux qui le combattaient provenaient d’autres préfectures, notamment Gisenyi, Ruhengeri et Byumba.

Lorsque les partisans du MRND et du CDR, afin d’échauffer les esprits, hissaient les drapeaux de leurs partis et faisaient des meetings pour amener la population à se diviser, les amis de Gisagara, après ces meetings, descendaient et incendiaient ces drapeaux. A cause de ces tensions, Gisagara a été pris pour un Tutsi qui combattait les Hutu.

Une fois d’ailleurs, il aurait été convoqué par les autorités militaires pour s’expliquer sur " son ethnie ". Il leur a expliqué qu’il était Hutu et a donné sa généalogie pour montrer que son origine n’était pas douteuse. Il en a profité pour leur signifier qu’il ne soutenait pas la division et qu’il ne supporterait pas le désordre et la criminalité au sein des Rwandais. Gisagara a continué malgré tout à souffrir, avant le génocide comme après.

Le 19 mars 1994, Gisagara a été attaqué chez lui et un gendarme que je connaissais très bien lui a lancé une grenade du genre strim. Il a échappé de justesse, alors que ses assassins l’ont laissé pour mort. Le lendemain de l’attaque, il a fui.

Suite à cette grenade qui a éclaté dans l’enclos de Gisagara, s’est tenue une grande réunion de sécurité à Nyanza. Je ne me souviens plus des dates, mais c’était au lendemain de la détonation de la grenade. Au cours de cette réunion qui regroupait les autorités militaires et administratives ainsi que des commerçants et des juges, il fut constaté qu’il n’y avait pas d’insécurité et que celle-ci était exclue.

Suite à l’explosion de cette grenade, des gens avaient fui de chez eux, mais après la réunion de sécurité, ils sont rentrés. La décision d’incarcérer celui qui a lancé cette grenade n’avait pas été exécutée et cela nous a davantage fait peur.

A un moment, des inconnus ont fait l’inventaire des maisons des Tutsi pendant la nuit et le matin, on a remarqué que des signes avaient été marqués sur toutes les maisons des Tutsi, sans savoir pourquoi ni par qui.
Nous avions cependant tiré une conclusion : le pire se préparait pour les Tutsi.

Après la mort du Président Habyarimana le 6 avril, tout le monde ici a eu peur. Le mouvement suspect d’identification des habitations des Tutsi a continué. Certains Tutsi ont commencé à fuir vers l’hôpital et la paroisse, voire même vers les écoles. Les autres se sont réfugiés dans les forêts.

Malgré notre peur, nous avons reçu des refugiés en provenance de Kigali et de Gitarama, qui croyaient qu’ici, à Nyanza, ces atrocités ne parviendraient pas. Pendant ce même moment, des Interahamwe provenant de Kigali louaient des maisons ici, sous prétexte de faire du commerce, mais apprenaient aux jeunes Hutu la façon de tuer les Tutsi du sud, car le nombre de ceux de Kigali étaient de moins en moins grand.

Entre le 19 et le 20 avril 1994, les Interahamwe de Gikongoro ont attaqué notre commune, à un endroit appelé Nyarusange et qui est un secteur contigu à Gikongoro. Ces assassins provenaient de Muwogo, nom d’une rivière qui sépare la préfecture de Butare de Gikongoro. Ils ont commencé à piller les biens des Tutsi et à les frapper à mort.

Témoignage recueilli à Nyanza le 5 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.