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Témoignage J089

En 1994, le Bourgmestre Gisagara a été tué devant les autres Hutu, pour l’exemple.

Je connaissais Gisagara. Il était Bourgmestre de la commune de Nyabisindu. Il était un homme juste. Il était dans l’opposition contre le CDR (Coalition pour la Défense de la République) et le MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement) depuis 1992. Il était Hutu. Il était originaire de la commune de Nyabisindu, dans le secteur de Busasamana.

Quand la situation politique a commencé à se détériorer, Gisagara n’a pas caché sa position. Il était contre l’idéologie du génocide. Il a dénoncé les extrémistes Hutu qui avaient acheté des machettes pour massacrer les Tutsi en 1992.
Il a dit ouvertement dans une réunion publique en 1992 – je ne me souviens pas de la date – qu’il n’était pas d’accord avec ce que Mirasano, Mbereye et Barahira faisaient. Ces derniers étaient respectivement directeur de la laiterie de Nyabisindu, directeur d’Eléctrogaz et commandant en retraite.

C’est à partir de cette date que les extrémistes du MRND et du CDR ont commencé à se méfier de Gisagara. Ils l’accusaient même de vouloir chasser les membres du MRND à Nyanza.
A ce moment-là, Gisagara était assistant Bourgmestre. Ils ont tout fait pour le chasser de ce poste ; ils ont réussi. Après son limogeage, Gisagara est allé travailler à Action Agro-Allemande à Nyanza. Il est revenu travailler comme Bourgmestre après le partage des postes entre les partis politiques en 1993.

Le Président Habyarimana est mort le 6 avril 1994. J’étais ici à Nyanza. Nous n’avons pas quitté notre domicile. La situation n’était pas aussi grave qu’à Kigali. Elle s’est détériorée vers le 21 avril 1994.
Tout a commencé le 19 avril 1994. Ce jour-là, les Interahamwe de Gikongoro sont venus tuer les Tutsi, du côté de Mwogo. C’était le Conseiller de Runga qui les avait appelés.

Quand Gisagara l’a vu, il est allé stopper cette attaque. Il a pris les policiers de la commune. Ils ont réussi à les repousser et ont même capturé des miliciens. Gisagara a emprisonné ces miliciens, mais les gendarmes les ont libérés le lendemain matin. Gisagara a tenté de résister, vainement. Trois jours après, les Interahamwe ont attaqué la maison de Gisagara pendant la nuit. Ils ont tiré sur la maison mais ne l’ont pas atteint.

Après cette attaque, Gisagara a réuni tous les conseillers et leur a dit de se désolidariser des miliciens Interahamwe. C’est au cours de cette réunion qu’on lui a dit que les miliciens Interahamwe voulaient le tuer. Il est parti aussitôt et est allé se cacher à Busasamana.

Les massacres des Tutsi ont commencé le 21 avril à Nyanza. Gisagara avait déjà compris qu’il était visé. Il est allé se cacher ailleurs. Ils sont allés le chercher et l’ont ligoté sur les carrosseries de la voiture. Ils l’ont traîné dans toute la ville de Nyanza. Les miliciens Interahamwe voulaient faire peur aux Hutu qui s’opposaient au génocide.

Après la mort de Gisagara, nous avons compris que la situation était grave. C’est à ce moment-là que nous avons décidé de nous séparer. Nous étions dans une famille de huit personnes. Chacun a pris sa direction. Moi, je suis allé me cacher à Mugonzi.

J’ai revu ma famille après le génocide. Gisagara a tout fait pour protéger les Tutsi mais les forces du mal étaient plus fortes que lui.

Témoignage recueilli à Nyanza le 5 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.