Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage J090

Témoignage J090

Parce qu’il était contre le génocide, le Bourgmestre Gisagara a été ligoté à une voiture et traîné dans toute la ville pour être lapidé.

Moi, je suis la tante paternelle de Gisagara ; son père et moi, on se suivait. Dans son enfance, c’était un garçon sociable et sympathique, respectueux des personnes plus âgées que lui.
Il est né dans la commune de Nyabisindu, dans le secteur de Busasamana, cellule de Gatunguru, en préfecture de Butare. La femme de Gisagara a laissé deux enfants. Gisagara avait encore sa grand-mère.

Gisagara a fait son école primaire à Busasamana, tandis que le secondaire, il l’a fait au Zaïre. Après ses études, il a enseigné, puis il est devenu Bourgmestre. Il était partisan du PSD (Parti Social Démocrate), le seul parti puissant capable de s’opposer au MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement).

Lorsque Gisagara est devenu Bourgmestre, il a été maltraité les jours qui ont suivi. Les partisans du MRND ont voulu l’entraîner dans les tueries, mais il a résisté. Il a continué à garantir la sécurité de tous les habitants, leur enseignant de ne pas s’entretuer.

Réalisant qu’il ne leur serait pas facile de l’entraîner dans les tueries, les partisans du MRND ont infiltré des jeunes, originaires de Ruhengeri et de Gisenyi, pour qu’ils s’habituent au milieu, afin de mieux tuer le moment venu, à Nyanza.
Ça s’est passé, ils ont commencé à attaquer les paisibles citoyens et même Gisagara lui-même a été attaqué mais heureusement, l’obus n’a atteint personne à part sa maman qui a été blessée.

On a commencé à l’appeler « complice des Inyenzi », puis on l’a dit Tutsi à part entière. On disait qu’il trompait, se faisant passer pour un Hutu alors qu’il était Tutsi.

Il y avait du vrai dans ce qu’ils disaient car en 1959, papa avait pris une carte d’identité Hutu pour avoir droit à la terre. Or, il avait deux femmes et pour les faire vivre, il devait se " naturaliser " Hutu. C’est ainsi que ça se passait à l’époque. C’est comme cela que nous sommes devenus des Hutu. Mais à part que ça ne nous a servi à rien car lorsqu’on tuait les Tutsi, on nous prenait aussi pour tels, surtout en 1960 et en 1973.

Lorsque le génocide a commencé, les gens du MRND ont commencé à chasser Gisagara, jusqu’à ce qu’il fuie en brousse. Des soldats aussi l’ont chassé. Ne le trouvant pas, les soldats et les Interahamwe ont enlevé les membres de sa famille pour aller les exécuter : son père, ses oncles, ses frères et ses sœurs. C’est au stade de Nyanza qu’on les a tués.

Après une semaine, un homme qui avait vu où Gisagara s’était caché, l’a livré. Ils l’ont pris, enchaîné et frappé tout le long de la route, attaché au véhicule ; les paysans l’ont lapidé jusqu’à la commune, après l’avoir fait circuler partout à travers la ville de Nyanza. Ensuite, ils l’ont tué avec des haches. Après sa mort, ils ont cherché sa femme et l’ont tuée.

Les gens fuyaient vers Gikongoro ; sa mère et sa grand-mère ont été tuées à la barrière de Rusatira. Toute la famille de Gisagara a été décimée, à l’exception de ceux qui ne se trouvaient pas au domicile ce jour-là. Ils ont pillé ses biens, détruit sa maison ; ils n’ont rien laissé, c’était la désolation chez lui. Ses deux petits-enfants dont j’ai parlé plus haut, vivent seuls chez le cousin de leur père, dont j’ignore le nom.

Gisagara a été un vaillant, gardant l’unité des habitants de Nyanza. Malheureusement, les Interahamwe ont eu le dessus sur lui et l’ont tué ainsi que sa famille également.
Selon moi, il mériterait une mention dans le livre des héros ; il mérite que son nom soit retenu. On n’a retrouvé que son corps et celui de son jeune frère ; tous les autres, nous ne savons pas où on les a jetés.

Témoignage recueilli à Nyanza le 5 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.