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Témoignage J091

Nombreux, ils auraient pu agir, mais c’est la peur qui a empêché la population Hutu de soutenir l’opposition du Bourgmestre Gisagara.

Feu le Bourgmestre Gisagara était mon voisin pendant le génocide. Je le connaissais donc très bien. C’était un type bien depuis son enfance. Personne ne savait du mal de lui. Avec la libéralisation des partis politiques, il est entré dans le PSD (Parti Social Démocrate) qui était le parti le plus populaire dans la commune de Nyabisindu. Et Gisagara a été élu pour nous diriger en tant que Bourgmestre.

Dès sa nomination, il a eu des difficultés avec les partis extrémistes Hutu, le MRND et le CDR, qui cherchaient à exterminer les Tutsi et les opposants politiques Hutu. Lui, s’y refusait catégoriquement. On se souviendra que dans les communes de la région du Bugesera, les massacres des Tutsi et des opposants politiques Hutu ont commencé en 1992, mais qu’ici, dans le sud du pays, ils n’ont pas eu lieu grâce à des hommes comme Gisagara.

Après la mort de Habyarimana, les massacres des Tutsi ont commencé dans les autres préfectures, mais ils ne nous ont atteints ici que bien tardivement. Des fuyards quittaient même Kigali et parvenaient ici.
Les massacres ont gagné Nyanza vers le 22 avril 1994, si je ne m’abuse.

Avant le début de ces massacres, il y a eu des petites attaques dont l’une, je m’en souviens, était venue de Mwogo (Gikongoro), en direction de Nyabisindu.
Cette attaque a ciblé davantage le secteur de Busasamana. Le Bourgmestre Gisagara a alors pris la police communale et aidé par la population, il a repoussé l’attaque de sorte qu’il a même pu capturer certains de ces bandits, qui furent amenés ici à la commune, en détention.

Ce qui nous a surpris, c’est le fait que des militaires qui étaient ici, ont libéré ces bandits deux jours après leur mise en détention. Ils les ont libérés de force, sans même expliquer à la population pourquoi ils les libéraient.
Après leur libération, le Bourgmestre Gisagara a pris peur en constatant qu’ils ne partageaient pas avec lui le souci de maintenir la sécurité. Ils ont d’ailleurs commencé à répandre des rumeurs selon lesquelles il était Tutsi, alors qu’il n’en était rien. Ils l’ont aussi menacé, sous prétexte qu’il protégeait ses frères.

A un moment donné, des militaires sont venus de Kigali. C’étaient des militaires de la GP (Garde Présidentielle). Ils ont envahi Nyabisindu et sans tarder, ils se sont mis à encercler la montagne.
Ils ont alors attaqué la maison d’un homme et l’ont massacré avec toute sa famille. Ils ont attaqué aussi la maison d’un autre type et ont massacré son épouse, ainsi que ses cinq enfants (je ne me souviens pas de leurs noms).

Ayant entendu des coups de feu, nous avons pris la fuite dans la brousse. Nous avons passé cette nuit dans la brousse pour rentrer seulement le lendemain matin. Le lendemain, tout Nyanza était rempli d’Interahamwe venus de Kigali, de sorte que c’était difficile de fuir.

Le 22 avril fut le jour décisif pour les massacres. Les assassins avaient des listes noires de gens qui devaient mourir. Ils attaquaient maison par maison des personnes recherchées.
Puis, ayant exterminé ceux qu’ils recherchaient, ils ont poursuivi les Tutsi en général et partout où ils pouvaient se trouver. Et parmi ceux qui étaient visés en premier lieu, se trouvaient le Bourgmestre Gisagara et sa famille.

Le Bourgmestre a su qu’il était sur la liste noire et a pu se cacher, mais lorsque ces assassins ont vu son épouse et leurs enfants, ils les ont massacrés sur place.

Comme notre commune n’avait plus d’autorité, le pouvoir restait entre les mains des militaires. Ceux-ci ont alors fait le tour de la commune en tuant, mais ils n’ont pas pu retrouver Gisagara. Ils ont alors promis un prix à celui qui montrerait Gisagara et que la guerre se terminerait définitivement avec sa mort.

Ce Gisagara fut finalement trouvé mais je ne sais pas dans quelle cachette. On l’a déshabillé puis on l’a attaché sur une camionnette qui a fait plusieurs tours dans les rues de la commune, avec à son bord, un groupe d’Interahamwe qui chantait : « Le plus grand de tous les méchants est trouvé ».

Ils ont tout fait pour que chaque habitant de la commune puisse le voir. Il n’avait plus de forme parce que la camionnette Hilux au bord de laquelle il était attaché, l’avait écorché contre les murs ou contre des rochers. Après tous ces tours, il a finalement été conduit dans un camp militaire où il a subi les pires atrocités. Selon ce qu’on raconte, il aurait été castré avant de mourir.

Les atrocités et les massacres ont continué jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) dans la préfecture de Butare au mois de juin.
A l’arrivée du FPR-Inkotanyi ici, tous les Hutu ont été obligés de vider la place et nous nous sommes dirigés vers Gikongoro. C’est de là que nous sommes rentrés ici en 1995.

Pour moi, le Bourgmestre Gisagara a tout fait pour arrêter ou décourager les massacres. Cependant, il a été combattu par les militaires jusqu’à le payer de sa vie, alors qu’il était Hutu. Il a essayé de rester fidèle à sa mission mais comme il n’avait pas de force, il n’a pas pu arrêter les massacres. S’il en avait eu le pouvoir, il aurait protégé les gens contre la mort et ne serait pas mort lui-même. Il était la seule autorité qui, ici à Nyabisindu, empêchait les habitants de se haïr.

Ce qui montre encore son héroïsme, c’est le fait qu’il a donné sa vie pour la paix et que toute sa famille a été exterminée à cause de son bon exemple. S’il y avait eu des Hutu dévoués comme lui, qui s’étaient opposés aux massacres ou même qui avaient caché des gens, le génocide n’aurait pas atteint une telle ampleur.
Nous aussi, nous aurions pu le faire, mais la peur nous a dominés car on disait que celui qui cacherait un Tutsi serait tué avec lui.

Nous nous reconnaissons fautifs parce que nous avons trop voulu conserver notre vie au lieu de suivre l’exemple de Gisagara. Nous ne faisons que prier pour Gisagara et sa famille, de même d’ailleurs que pour tous ceux qui ont perdu la vie durant le génocide. Que la terre leur soit légère et que le bon Dieu les accueille.

Témoignage recueilli à Nyanza le 5 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.