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Témoignage J092

Ils ont tué le Bourgmestre Gisagara de façon atroce pour dissuader les autres Hutu de cacher des Tutsi.

Au début du génocide, j’étais ici à Nyanza. Deux semaines après la mort du Président Habyarimana, les Interahamwe ont commencé à brûler les maisons des Tutsi dans le secteur de Nyarusange.
Le Bourgmestre Gisagara est allé intervenir et stopper l’attaque de ces Interahamwe qui venaient de Gikongoro. Je pense que ces Interahamwe sont arrivés à Nyarusange entre le 17 et le 19 avril 1994 .

Gisagara a pris les policiers de la commune de Nyabisindu et ils sont allés les repousser du côté de la rivière de Mwogo. C’était une semaine et demie après la mort du Président Habyarimana.
Entre le 6 et le 15 avril 1994, la situation était plus ou moins calme ici à Nyanza. Je pensais que ces tueries n’allaient pas arriver chez nous. Mais les gens de Kigali arrivaient en masse. Le Bourgmestre Gisagara a réuni les Conseillers des secteurs pour leur demander de ne pas céder à l’intoxication des extrémistes Interahamwe.

C’est à ce moment-là que toutes les autorités de Nyanza ont commencé à se méfier de lui et à vouloir l’éliminer. Il est allé se cacher à Busasamana. C’est là que les miliciens sont allés le chercher pour le tuer.

Les Interahamwe l’ont pris, l’ont lié et l’ont traîné dans une camionnette dans toute la ville de Nyanza et les environs. Après, ils sont allés le tuer en présence de la population Hutu. Les miliciens Interahamwe voulaient montrer à la population que toute personne qui tenterait de s’opposer, comme Gisagara l’avait fait, serait tuée de manière atroce.

Beaucoup de Hutu ont eu peur. La plupart d’entre eux ont chassé les Tutsi qu’ils avaient cachés. Ils ont tué Gisagara parce qu’il avait refusé de donner le coup d’envoi du génocide.

Gisagara était membre du PSD (Parti Social Démocrate). Il était dans l’opposition. Gisagara avait réussi à convaincre les Conseillers et les avait empêchés de faire le génocide. Ces derniers avaient accepté.

Il y a un Conseiller qui a respecté cette consigne. Il a caché huit personnes de ma famille – mes enfants, ma femme et ma sœur – et d’autres Tutsi que je ne connaissais pas. Il nous a cachés dans sa maison à Gahondo. Il nous donnait à boire et à manger.
Nous sommes arrivés chez lui le jeudi 21 avril 1994 et nous l’avons quitté le mardi de la semaine suivante. Ce jour-là, nous nous sommes dispersés parce que les Interahamwe étaient devenus furieux et fouillaient partout, même dans les plafonds.

En plus, après la mort de Gisagara, les responsables des Interahamwe ont décrété une loi selon laquelle tout Hutu qui cacherait un Tutsi devrait le tuer lui-même. Depuis lors, aucun Hutu n’acceptait plus de cacher un Tutsi.

Celui qui nous avait caché était avec moi. Nous nous sommes séparés quand il est allé à Butare chez une connaissance. Il est resté là jusqu’au début du mois de juillet 1994.
Mais vers la fin du génocide, les Interahamwe l’ont trouvé chez cette connaissance et sont allés le tuer à Gikongoro.

A ce moment-là, tous les Hutu fuyaient vers la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Moi, je suis resté à Nyanza. Je changeais de cachette presque chaque jour. Je passais la nuit dans la brousse.
Je suis resté à Nyanza jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi), le 29 mai 1994.

Si les Hutu avaient voulu cacher les Tutsi, le génocide n’aurait pas eu la même ampleur. Gisagara a essayé. Malheureusement, il y a laissé la vie.

Témoignage recueilli à Nyanza le 5 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.