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Témoignage J093

Contre l’avis de ses collègues qui le traitaient de complice des Inkotanyi, l’Abbé Oscar s’est débrouillé pour nourrir les réfugiés et les aider à fuir.

A la mort du Président Habyarimana, les troubles ont immédiatement commencé chez nous. Devant l’intensité de ces troubles et constatant le danger qui nous menaçait, nous avons préféré fuir. Nous avons pris la direction du centre pastoral de Cyangugu.

Après quelques jours, le Préfet Bagambiki et le commandant militaire sont venus nous déplacer pour le stade Kamarampaka où, nous disaient-ils, notre sécurité serait assurée. Nous sommes arrivés au stade Kamarampaka le 15 avril 1994.
La vie au stade était trop dure car nous n’avions personne pour nous aider, personne pour nous apporter à manger et il était quasi impossible d’en sortir pour aller au marché acheter des vivres.

Dans cette vie horrible, cependant, il y avait un abbé du nom d’ Oscar, qui essayait de nous assister. Chaque jour, il priait avec nous et nous célébrait la messe, sans oublier de nous dire de placer notre espoir dans le Christ.

Au stade, beaucoup de gens avaient trouvé refuge et on leur avait donné espoir de sécurité. Mais le Préfet Emmanuel Bagambiki, le sous-Préfet Théodore Munyangabe, ainsi que le commandant de la gendarmerie de Samuel Cyangugu Imanishimwe, venaient tous les jours avec une liste des gens qui allaient être tués.
Tous les jours donc, partait un nombre de gens à tuer et chacun de nous s’attendait à être sur la liste des gens qui seraient tués le jour-même, sinon le lendemain – cela dépendait de la volonté de ces méchants.

Alors que des gens, comme le Préfet et d’autres démons, venaient prendre parmi nous les gens qu’ils allaient tuer, l’Abbé Oscar, lui, nous apportait chaque jour de la nourriture et de l’eau à boire. Il préparait cette nourriture à la paroisse avec l’aide de ses travailleurs et la nuit, il nous l’apportait dans son véhicule.

Le lendemain très tôt, il venait à nouveau. L’Abbé Oscar prenait soin de venir la nuit et très tôt, afin d’éviter de rencontrer ces malfaiteurs qui venaient tous les jours chercher des gens à tuer.
Mais l’action de l’Abbé n’était pas appréciée par ses collègues, qui le décourageaient et lui demandaient même de ne plus venir lire la messe au stade et de cesser de nous apporter à manger. Cela n’a pas empêché l’Abbé Oscar de continuer l’action qu’il avait commencée.

A un moment donné, l’Abbé Oscar a confié à un autre abbé de la nourriture à nous apporter. Arrivé près du stade où nous étions, cet abbé s’est arrêté et est sorti de son véhicule. Il nous a regardés et ensuite a fait demi-tour sans nous laisser la nourriture. Au vu de cela, l’Abbé Oscar a pris le véhicule et nous a apporté lui-même la nourriture. A son retour à la paroisse, l’Abbé Oscar a été menacé par ses collègues, le traitant de complice des Inkotanyi.

A un certain moment, les réfugiés devenaient nombreux au stade et il devenait difficile pour l’Abbé Oscar, de nous apporter de la nourriture cuite. C’est ainsi qu’il a décidé de nous apporter désormais des vivres que nous devions préparer nous-mêmes.

Il s’est également donné la peine de nous apporter, dans le véhicule de la paroisse, du bois de chauffe que nous ne pouvions pas trouver au stade. Chaque fois, l’Abbé Oscar faisait tout cela dans le souci de ne pas nous voir mourir de faim, tandis que les autres, c’est-à-dire le Préfet Bagambiki et le commandant de la gendarmerie de Cyangugu, venaient tous les jours chercher des gens à tuer.

Les tueries se sont accélérées et nous ne trouvions pas où aller, de sorte que chacun de nous s’attendait tous les jours à être sur la liste journalière des gens à abattre. L’Abbé Oscar Nkundayezu ne nous a pas du tout lâchés. Quand il a vu que les choses empiraient, il est parti en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre).

Il a cherché des Congolais et ils se sont entendus sur la manière dont il pouvait leur donner de l’argent afin qu’ils puissent embarquer des gens pour la RdC. Ils se sont entendus sur l’heure et l’endroit où ils se rencontreraient pour prendre ces gens qui allaient tous, sinon une grande partie, périr au stade Kamarampaka de Cyangugu.

Mais il était impossible pour l’Abbé Oscar de faire l’opération dans la journée, car c’est justement la journée que les Interahamwe venaient soustraire les victimes destinées à la mort.
Il venait la nuit et les militaires croyaient qu’il venait célébrer la messe. Une fois entré dans le stade, il sélectionnait les gens les plus en danger et les mettait dans son véhicule.

Sorti du stade avec ces gens la nuit, il les cachait dans des brousses et des bananeraies et continuait avec eux jusqu’à ce qu’ils arrivent au lac Kivu, à un endroit précis où les Congolais les attendaient pour les embarquer. Là, il donnait l’argent convenu aux Congolais qui emmenaient ces gens en RdC.

Il a continué cette opération et il a sauvé beaucoup de gens, dont la plupart vivent encore ; j’en connaissais quelques-uns. Quand je suis allé lui demander de faire la même chose pour moi, il m’a répondu que la chose était devenue très difficile.
Les autorités venaient de connaître son opération et avaient mis une équipe d’Interahamwe pour surveiller chaque personne qui se déplaçait, surtout à destination du lac Kivu, de sorte qu’il devenait désormais impossible pour l’abbé de faire évacuer les gens à partir du lac, comme précédemment.

Devant cette situation, nous ne pouvions rien faire qu’attendre notre destinée, qui dépendait du préfet et du commandant militaire. Malgré que l’Abbé Oscar ne puisse plus nous aider à fuir, il ne s’est pas découragé pour autant. Il a continué à venir régulièrement nous rendre visite. Il priait pour nous et nous demandait d’avoir confiance en Dieu.

Une autre chose importante qu’il faisait pour nous, c’est qu’il sortait à l’extérieur pour recueillir des nouvelles qu’il nous donnait. C’est ainsi que nous savions avec certitude la mort de telle ou telle personne, parmi celles qui étaient prélevées parmi nous pour aller à la mort.

C’est dans ce cadre qu’il nous a raconté comment l’Abbé Joseph Boneza avait été tué à Gihundwe, à Kamembe. L’Abbé Oscar nous donnait même les nouvelles du front et nous pouvions suivre la progression du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi), mais sans espoir qu’ils nous trouvent en vie. On nous disait, en effet, qu’ils étaient à Gitarama et à Butare, alors que nous nous trouvions très loin à Cyangugu.

Nous avons passé deux mois et demi au stade de Cyangugu et comme les Français allaient venir très prochainement, on nous a fait quitter le stade pour nous conduire à Nyarushishi. Ils avaient peut-être l’intention de nous tuer là-bas. Les Français devaient arriver le 24 juin et le matin à 6 heures, le Préfet a envoyé beaucoup d’Interahamwe pour nous tuer. Ils venaient d’encercler la colline et il ne nous restait plus qu’à attendre que l’action commence.

A cette période, le commandant de la gendarmerie avait été muté et remplacé par un nouveau. Avant que les Interahamwe ne commencent à passer à l’action de tuer, le commandant est arrivé au camp avec un grand nombre de militaires et leur a demandé d’encercler le camp entier, ce qu’ils ont fait.

Alors, les Interahamwe ont commencé à reculer petit à petit et c’étaient donc les militaires qui ont assuré notre sécurité de sorte que ce jour-là, personne ne nous a touchés. Il semble que le Préfet, qui avait envoyé les Interahamwe pour nous exterminer, ne s’était pas entendu au préalable avec le commandant de la gendarmerie. Apparemment et à première vue, le commandant n’était pas favorable à notre massacre.

Le même jour à 18 heures, le premier contingent de militaires français à Nyarushishi est arrivé. Ils ont immédiatement commencé à assurer la garde d’où nous étions, tandis que les gendarmes gouvernementaux sont retournés dans leur caserne à Cyangugu.

L’Abbé Oscar nous a fait beaucoup de bien durant le génocide, des choses inimaginables.

Témoignage recueilli à Kigali le 21 décembre 1994,
Par Pacifique Kabalisa.