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Témoignage J094

L’Abbé Oscar, l’Abbé Busunyu et le séminariste Bahizi se sont organisés pour aider les Tutsi à fuir en RdC.

Avant le génocide, j’avais constaté que l’Abbé Oscar était un type ordinaire, qui accomplissait convenablement ses tâches. Il ne dérangeait personne et ne fréquentait pas les partis politiques. Ici, je veux dire qu’il ne penchait d’aucun côté. Il ne s’est jamais montré comme partisan de tel ou tel groupe. Si je ne me trompe pas, il était arrivé à la paroisse de Cyangugu en 1993.

Lorsqu’en février 1994, Monsieur Martin Bucyana, Président du parti CDR a été tué, les Tutsi d’ici à Cyangugu ont été pourchassés et ils ont pu se réfugier à la paroisse de Cyangugu.
L’Abbé Oscar, qui était chargé de la Caritas à Cyangugu, les a bien accueillis et nourris. D’ailleurs, ceux qui étaient ciblés n’a pas pu rentrer dans leurs domiciles jusqu’à l’éclatement du génocide qui les a surpris là même, à la paroisse de Cyangugu.

Le génocide a été déclenché ici à Cyangugu aussitôt après la mort de Habyarimana. Le matin du 7 avril, les Tutsi ont été recherchés pour être tués et les premières victimes de ce jour ont été le médecin directeur de la région sanitaire de Cyangugu ainsi qu’un commerçant, qui a été brûlé vif.

Les autres Tutsi ont été terrorisés et ont commencé leur exode vers la paroisse de Cyangugu. Moi, j’étais à la cathédrale et les autres se sont dirigés vers le centre pastoral. Au fur et à mesure que les jours passaient, les réfugiés devenaient de plus en plus nombreux à la paroisse.

Le 8 avril 1994, une petite attaque a eu lieu au centre pastoral et j’ai entendu dire que c’était Yusufu Munyakazi qui venait chercher son gendre qui s’y était réfugié. La jeunesse Interahamwe qui l’accompagnait a essayé de nous attaquer à la cathédrale, mais sans tarder, elle est rentrée avec Yusufu qui venait de retirer son gendre.

Cette petite attaque n’a emporté personne. Ils avaient seulement tiré en l’air, comme pour nous effrayer. Les réfugiés du centre pastoral et de la cathédrale étaient nourris par le centre pastoral et c’est l’Abbé Oscar qui fournissait des vivres à ce centre, car il était chargé de la Caritas diocésaine de Cyangugu.

Le 9 avril 1994, le Préfet Emmanuel Bagambiki, le sous-Préfet Kamonyo et les autorités de la gendarmerie se sont rendus au centre pastoral, à la cathédrale et à la paroisse de Cyangugu et ont ordonné le déplacement de tous les réfugiés vers le stade Kamarampaka, sous prétexte de mieux organiser leur sécurité.

Les réfugiés ont d’abord refusé cet ordre, de même d’ailleurs que Monseigneur l’Evêque Thaddé Ntihinyurwa, car ils voyaient en cette décision une malice des autorités pour rassembler tout ce monde en un seul lieu afin de mieux les faire tuer.

Les autorités de la gendarmerie ont alors usé de la force et les réfugiés se sont dirigés malgré eux vers le stade. Dès lors, on a commencé à les tuer. Entre-temps, le diocèse avait acheté des stocks de vivres pour venir en aide aux réfugiés massés dans toutes les paroisses, parce que la situation était la même partout. C’est l’Abbé Oscar qui essayait de pourvoir à tous ces besoins.

Quand les réfugiés ont été massés dans le stade, nous autres, qui étions restés à la cathédrale, avons continué à préparer de la nourriture et l’Abbé Oscar en assurait le transport jusqu’au stade.
Il utilisait le véhicule de la paroisse (de marque Peugeot) dans lequel nous chargions des fûts de nourriture.

Ce centre pastoral était en même temps un centre d’accueil, et c’est la raison pour laquelle la cuisine se faisait là-bas. Il était plus facile d’y trouver le bois de chauffe et quand bien même ce bois s’épuisait, l’Abbé Oscar se chargeait d’en fournir davantage au centre. C’est encore lui qui se chargeait de puiser l’eau nécessaire à la cuisson.

Les Interahamwe et les militaires se rendaient régulièrement au stade pour prendre les gens à tuer. Le Préfet venait en personne, accompagné d’Interahamwe, et il lisait nommément sur la liste les personnes recherchées pour des interrogatoires.

Une fois sorties, ces personnes ne rentraient jamais. Ils les tuaient en dehors du stade. Comme certains s’étaient rendus là avec de grosses blessures, ils restaient à l’intérieur sans soins et leurs blessures s’infectaient. L’Abbé Oscar a réussi à établir une infirmerie et les femmes qui connaissaient cet art pouvaient aider les malades et soigner non seulement les plaies, mais aussi d’autres maladies comme la malaria et la dysenterie qui s’y déclaraient.

Cet abbé y a aussi dépêché de jeunes secouristes formés par la Croix-Rouge et ils pouvaient aider ces infirmières en cas d’urgence. Parmi ces jeunes, je me souviens d’un jeune homme qui étudiait au Grand séminaire.
Les médicaments étaient fournis par l’infirmerie de la région sanitaire et par MSF (Médecins Sans Frontières). Pour les malades graves nécessitant des soins appropriés, il y avait un hôpital à la cathédrale. Ils étaient acheminés pour être suivis de près et être mieux nourris.

Bien que je fusse moi-même réfugiée à la paroisse de la cathédrale, je travaillais dans cet hôpital mais je n’osais pas sortir dehors. Les autres infirmières qui nous aidaient étaient des Hutu dont je ne me rappelle même pas les noms.

Lorsqu’un réfugié du stade était menacé et recherché, on pouvait inventer qu’il était mourant et on le transférait à l’hôpital de la paroisse de la cathédrale où il pouvait se cacher et être finalement oublié. Dans ces conditions-là, il pouvait s’évader et ne plus retourner au stade, qui était encerclé par des gendarmes, au point qu’il était très difficile d’en sortir pour aller se réfugier ailleurs.

Dans la constitution des listes noires des personnes à tuer, les génocidaires tenaient d’abord compte du rang social des Tutsi. On ciblait en premier lieu les intellectuels, les commerçants et les Tutsi aisés. Les simples paysans étaient réservés pour la fin.
Les rescapés qui arrivaient à l’hôpital nous racontaient comment les personnes mouraient. De toute façon, beaucoup mouraient fusillés. Ceux qu’on tuait à coups de machettes étaient normalement ceux qu’on obligeait à creuser d’abord leur propre tombe et qu’on précipitait ensuite dans ces trous.

L’Abbé Oscar essayait de remonter le moral des réfugiés en leur célébrant la messe du matin, mais aussi en leur amenant de la nourriture. Lorsque les réfugiés sont devenus très nombreux, il a été difficile d’amener la nourriture cuite et l’Abbé Oscar a opté pour un autre système.
Il leur fournissait des vivres et du bois de chauffe et eux-mêmes préparaient. Cet abbé faisait transporter les vivres vers d’autres paroisses grâce à un chauffeur Hutu, qui conduisait un camion du diocèse de Cyangugu.

Le même abbé, constatant que la situation se détériorait davantage, a pris la décision de commencer à faire fuir les gens vers la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Il s’est rendu à Kamembe pour aller y chercher des matelots, afin qu’ils viennent avec leurs pirogues faire traverser clandestinement les Tutsi.

L’Abbé Oscar avait trois voies pour faire parvenir les Tutsi en RdC. Il avait d’abord trouvé un Hutu qui habitait près du lac Kivu. Ils avaient convenu que ce Hutu ferait traverser les réfugiés par le lac et que l’Abbé Oscar lui donnerait quelques récompenses. Ce Hutu l’a réellement fait, sans exiger quoi que ce soit de nous. L’Abbé lui donnait quelques fois un peu d’argent.

Voici la méthode qu’on suivait. L’Abbé Oscar et un Grand séminariste Hutu, Félicien Bahizi, se mettaient d’accord sur des Tutsi à évacuer. Un secouriste de la Croix-Rouge dans le stade signait le transfert de ces Tutsi – prétendus malades – vers l’hôpital de la paroisse de la cathédrale.

Quand l’Abbé venait pour la messe au stade, il repartait avec ces malades et les hospitalisait à la paroisse de la cathédrale. De là, il les prenait dans sa voiture Suzuki et les conduisait dans la forêt qui surplombe le lac Kivu. Le Hutu les y attendait et les conduisait par sa ruse vers sa pirogue. De là, ils traversaient le lac. Ce chemin a pu sauver beaucoup de gens, dont certains me reviennent à l’esprit. Lorsqu’ils parvenaient à Bukavu, ils trouvaient des gens que l’Abbé Oscar avait prévenus et qui les attendaient pour les accueillir.

La deuxième voie inventée par l’Abbé Oscar en personne était celle d’un Interahamwe. Il avait tué tellement de Tutsi. L’Abbé Oscar l’avait trouvé et avait conclu un marché avec lui pour qu’il l’aide à sauver des gens. Ce meurtrier renommé avait déclaré que ceux qu’il avait tués lui suffisaient et qu’il ne voulait plus tuer. Il avait accepté le marché au prix de 30.000 francs rwandais par personne.

Pour savoir s’il avait bien fait parvenir les gens à destination, on lui remettait un objet à remettre à un des hôtes de l’autre côté du lac : c’était le plus souvent une enveloppe contenant un morceau de bois, une aiguille, etc. En retour, l’hôte remettait quelque chose aussi : c’était le plus souvent une enveloppe contenant un peu d’argent ou un grain d’arachide. Il nous la faisait parvenir et nous savions que les gens avaient pu traverser. Cette voie a pu sauver aussi beaucoup de Tutsi reconnus, car il y avait le risque qu’on les lui arrache pour les tuer.

La méthode qu’on suivait consistait en ceci. L’Abbé Oscar ramenait des Tutsi du stade sous prétexte de les faire hospitaliser à la paroisse. Le Hutu connaissait les heures auxquelles ils seraient là. Ces Tutsi l’attendaient au centre pastoral où il venait les prendre. Alors, il les acheminait jusqu’au lac où les piroguiers l’attendaient et naviguaient jusqu’à l’autre rive.

L’argent que nous donnions pour faire traverser les gens jusqu’en RdC provenait en grande partie des prêtres. Je connais précisément des prêtres qui donnaient de leur argent. Une partie de l’argent provenait aussi des réfugiés qui avaient déjà atteint la RdC, surtout ceux qui avaient fui bien avant et qui sollicitaient de l’aide parmi les gens de RdC. Tout l’argent qu’ils envoyaient parvenait à l’Abbé Oscar qui d’ailleurs, avait pris l’initiative de demander de l’aide pour les réfugiés.

Le Grand séminariste, Félicien Bahizi, allait aussi demander de l’argent parmi certains Hutu d’ici, à Cyangugu, et il apportait tout ce qu’il obtenait à l’Abbé Oscar pour augmenter le nombre de gens à sauver. Au fait, l’Abbé Oscar et le Grand séminariste Bahizi collaboraient en tout pour sauver des gens.

La troisième et dernière voie qui a été suivie pour sauver des gens était celle de la paroisse de Nkanka où l’Abbé Busunyu a joué un rôle très important. Cette voie a encore été imaginée par l’Abbé Oscar et le Grand séminariste Bahizi avec notre collaboration.

Elle consistait en ceci. L’Abbé Oscar et Bahizi choisissaient parmi les réfugiés ceux qui avaient la morphologie des Hutu et les acheminaient à la paroisse de la cathédrale. L’Abbé Busunyu venait à pied également à la paroisse, en plein jour. Il connaissait très bien les sentiers par où passer pour éviter les Interahamwe.
Il prenait ces Tutsi comme pour une promenade et si par malheur, il rencontrait des Interahamwe, il leur disait que ces gens étaient ses cousins ou ses neveux venus de Gisenyi ou de Ruhengeri. Ainsi, on les laissait continuer.

Lorsqu’ils étaient parvenus à la paroisse de Nkanka, il les cachait dans une maison qu’il gardait lui-même avec un vieux prêtre du nom de Théodose Nkizamacumu. A des heures convenues pendant la nuit, l’Abbé Busunyu les acheminait par les sentiers au lac, où les attendait un piroguier qui les embarquait dans sa pirogue pour l’autre rive. L’Abbé les accompagnait jusqu’à Bukavu et il rentrait en étant sûr qu’ils étaient sauvés. Il a accompli cette mission à maintes reprises jusqu’à la fin du génocide.

Pour dire à l’Abbé Busunyu qu’il y avait des gens à prendre à la paroisse, je lui téléphonais moi-même. Mais pour que les autres ne sachent pas la réalité, je lui parlais dans un langage codé : je parlais de " ses lettres " qu’il devait venir prendre.
Dès son arrivée ici, l’Abbé Oscar et Bahizi lui montraient les gens préparés et il rentrait immédiatement par cette voie. L’Abbé Busunyu apportait des sacs vides qu’il remettait à ces gens, pour montrer aux Interahamwe qu’ils rencontreraient que c’étaient des réfugiés de chez lui qu’il conduisait chez lui.

Une fois, cet Abbé a été attaqué par une patrouille sur le lac Kivu alors qu’il rentrait de Bukavu où il venait de déposer des réfugiés Tutsi. Il a été tabassé et fouetté, mais il a donné de l’argent pour se racheter et a été relâché. Cela ne l’a cependant pas découragé. Au contraire, il a été stimulé par cette bastonnade et il a multiplié les voyages de sauvetage.

Ces trois hommes, l’Abbé Oscar, l’Abbé Busunyu et le Grand séminariste Bahizi, se sont offerts de façon extraordinaire pour nous sauver. Ils étaient tous des Hutu mais ils ont essayé de sauver des Tutsi. Les rescapés de Cyangugu ne peuvent pas oublier qu’ils ont été sauvés par eux.

L’Abbé Busunyu avait comme père un Interahamwe de grand renom de la commune de Karengera. Si son père avait su ce que faisait son fils, il aurait pu le tuer de ses propres mains. Cet Interahamwe, père de l’Abbé Busunyu, s’appelait Michel Busunyu. Il est pour le moment en prison.

L’Abbé Baudouin Busunyu a fui et malheureusement, il est mort au camp de réfugiés en RdC. Nous ignorons les circonstances de sa mort. Toutefois, nous prions pour lui, en mémoire de tout le bien qu’il a fait pour nous.

L’Abbé Oscar a poursuivi son effort, jusqu’au moment où les autorités locales ont décidé de conduire tout le monde à Nyarushishi pour célébrer la messe et pour encourager les gens.
Les autorités ont commencé à conduire les gens à Nyarushishi le 11 mai 1994. Les Français de l’Opération turquoise sont parvenus ici à Cyangugu le 22 juin 1994 et se sont rendus à Nyarushishi pour protéger les gens dans ces montagnes.

L’Abbé Oscar est encore en vie, mais sa mère et sa sœur ont été tuées. Sa mère était Tutsi et sa sœur avait épousé un Tutsi. Même si elle était Hutu, sa sœur a été tuée pour avoir pris un mari de la mauvaise tribu.

Cet Abbé Oscar est actuellement en Italie où il se fait soigner. Nous espérons qu’il retrouvera la santé. Tous les rescapés de Cyangugu aiment cet abbé qui s’est donné pour eux, et Dieu l’a protégé puisque personne n’a pu l’agresser.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 7 avril 2000,
Par Pacifique Kabalisa.