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Témoignage J095

Outre le courage qu’il lui a fallu, l’Abbé Oscar a donné son argent et perdu la santé pour sauver des Tutsi.

Je connaissais l’Abbé Oscar Nkundayezu bien avant que lui ne me connaisse, c’est-à-dire quand il était encore au Grand séminaire. Il est originaire de la commune de Gatare, dans le secteur qui héberge le siège de la paroisse de Nkanka.

En 1994, je faisais la première année du Grand séminaire – que l’on appelle « année propédeutique » – mais la mort du Président Habyarimana est survenue quand j’étais chez mes parents à Mubumbano pour les vacances de Pâques.
Après avoir entendu le communiqué du Ministère de la Défense rapportant le crash de l’avion de Habyarimana et sa compagnie, je suis parti le matin du 7 avril 1994 à la paroisse de Nyamasheke pour parler avec les prêtres à ce sujet. En attendant ce qui allait suivre, je suis resté à la paroisse et je n’ai plus quitté celle-ci suite à l’arrivée, à partir du vendredi 8 avril 1994, des Tutsi qui fuyaient les tueries et les incendies qui venaient d’être déclenchés.

Un certain Wellars Muberanziza, directeur d’un centre scolaire, est mort lors de la première attaque. J’ai aussi assisté l’Abbé Ubald Rugirangoga dans l’enterrement de l’une des victimes, un ex-magistrat, en aidant en même temps les fuyards à s’installer à la paroisse.

Toujours en collaboration avec l’Abbé Ubald, nous avons cherché de quoi nourrir ces déplacés, en commençant par les dons du Frère Ladislas – directeur du groupe scolaire de Nyamasheke – constitués de riz, de haricots, de farine de maïs jaune, de sucre et d’huile. Les Sœurs pénitentes nous ont à leur tour donné du lait de vache pour les nourrissons.

Entre-temps, il y a eu deux grandes attaques : l’une peut-être le 12 avril 1994, tandis que l’autre est survenue le 13 avril. A l’attaque du 13 avril, lancée contre nous par les miliciens vers 9 h 30 du matin, nous avons pu résister en utilisant des pierres. En même temps, les gendarmes qui assuraient notre sécurité ont tué quatre agresseurs par balle. L’attaque a pris fin vers 13 heures, sans une seule perte humaine dans notre camp.

J’allais oublier de vous dire que ma tâche principale à ce moment, était le soin des malades, notamment des blessés. Dans cette tâche, je me faisais aider par les filles déplacées qui en avaient une notion similaire à la mienne – que je tirais seulement de mes connaissances en secourisme acquises au sein de la Croix-Rouge.

Prenant fin vers 13 heures, l’attaque du 13 avril 1994 a été suivie de l’arrivée, vers 13 h 30, de l’Evêque de Cyangugu Thaddée Ntihinyurwa, du Préfet Bagambiki et d’autres compagnons – dont des militaires.

Ces autorités se sont d’abord entretenues avec les leaders des Interahamwe, dont le nommé Marcel Murwanashyaka, enseignant et Président communal de la CDR (Coalition pour la Défense de la République) ; ils ont ensuite organisé notre rassemblement, au cours duquel nos agresseurs ont exigé qu’une fouille recherchant les armes à feu soit menée dans les maisons des prêtres, ainsi qu’au couvent des Frères joséphites.

Le commandant Samuel Imanishimwe, que j’ai identifié parmi les autorités présentes, a fait remplacer le jour même les bons soldats qui nous protégeaient par d’autres moins bons, qui venaient de Gatare et de Kirambo, où ils avaient déjà pris part aux tueries.

Après les différentes accusations formulées contre notre camp, l’Evêque a pris la parole et a demandé à l’Abbé Ubald de partir à l’évêché, promettant que lui allait rester avec nous et les déplacés. L’Abbé Ubald a alors pris la parole, dans laquelle il exprimait qu’il plaçait ces déplacés Tutsi entre les mains de ces autorités.

Les Frères joséphites, qui se sentaient menacés, ont voulu partir avec l’Abbé Ubald, mais leur supérieur Ladislas leur refusa le véhicule, croyant qu’ils auraient la paix suite à cette intervention des hautes autorités.
Cependant, j’ai conseillé à ces Frères (au nombre de cinq, dont quatre Tutsi et un Hutu) de passer cette nuit à la paroisse, non loin de l’évêque qui lui, a passé cette nuit dans la chambre réservée aux visiteurs.

Suite à de multiples détonations d’armes identifiées ici et là pendant la nuit, l’évêque s’est réveillé pour téléphoner à l’Abbé Epaphrodite Kayinamura et l’a invité à aller chercher des soldats pour l’escorter et venir le prendre à Nyamasheke cette nuit.

La peur n’a pas permis à l’Abbé Kayinamura de venir et on a attendu 8 h 30 du jour suivant, lorsque deux véhicules sont arrivés sur le lieu. L’un, un Mitsubishi Pajero, conduit par l’Abbé Kayinamura (Tutsi) et l’autre, une camionnette pick up, conduite par l’Abbé Laurent Ntimugura, avec deux gendarmes à bord.

Les Frères, suspectés de posséder des armes à feu, ont décidé de partir avec l’évêque, de même que moi qui avais déjà reçu un tract me menaçant de mort – probablement écrit par quelqu’un comme Murwanashyaka. Avant de s’en aller, l’évêque a dit aux déplacés qui ne voulaient pas qu’il les abandonne, que les autorités avaient promis d’assurer leur sécurité.

Nous sommes donc montés dans ces deux véhicules comme suit : l’Evêque, l’Abbé Augustin Rushita (Hutu) et un gendarme sont montés dans le Pagero avec l’Abbé Epaphrodite Kayinamura (Tutsi) comme chauffeur ; dans le second véhicule, sont montés le Fratri Evariste Nambaje, l’Abbé Appolinaire, assis à côté du chauffeur Laurent Ntimugura, les cinq Frères joséphites – Anaclet, Guillaume, Gustave, Majyambere, un autre et moi-même.
Le Frère supérieur, nommé Ladislas, un Tutsi de la commune de Gisuma, n’a pas voulu quitter le groupe scolaire de Nyamasheke, gardant encore son courage. Et il est resté dans cette école, où il a été tué plus tard.

Nous sommes partis, croyant qu’il n’y avait pas de barrière sur notre route, mais arrivés à l’endroit dit ku Kinini, dans la commune de Kagano, dans le secteur de Ngoma, nous avons trouvé sur place un barrage fait d’arbres de gréviléa et beaucoup de gens munis de différentes armes traditionnelles.

Quand un gendarme a voulu tirer dans cette foule qui refusait toute négociation, Monseigneur l’en a empêché, préférant continuer les négociations pourtant refusées par la foule qui scandait : « Nous allons laisser l’évêque et l’Abbé Rushita seulement ». L’Abbé Rushita est cousin de Habyarimana. Par après, suite aux négociations, les tueurs ont accepté de laisser passer tous les Hutu et de ne rester qu’avec les Tutsi.

Entre-temps, l’Abbé Laurent Ntimugura avait quitté notre groupe et approché nos agresseurs avec qui il conversait. Ils nous ont forcés à nous séparer selon les ethnies : Hutu ici et Tutsi là-bas. Nous avons refusé, et c’est ainsi qu’ils ont décidé de trier eux-mêmes les Tutsi, sur la base de leur physionomie.

Ils ont d’abord pris le Frère Anaclet qui a tenté de courir vers l’évêque mais en vain, car c’est immédiatement, près du véhicule de l’évêque, qu’il a été tué. Voyant cela, l’évêque s’est enfermé dans son véhicule et a caché son visage, ne voulant pas voir comment on commettait le forfait, puis les tueurs ont fait descendre du second véhicule le Frère Guillaume et le troisième, dont je ne me rappelle toujours plus le nom.

Ils les ont amenés pour les tuer un peu plus loin. Entre-temps, j’ai moi-même foncé vers le véhicule de l’évêque et je suis entré dedans, car c’est de notre véhicule, le second, que l’on triait les Tutsi.
D’un coup, l’Abbé Kayinamura a démarré le véhicule et a foncé en avant sur conseil du gendarme, tandis que le second véhicule est venu à notre suite ; à son bord, se trouvaient les Frères Gustave et Majyambere ainsi que le Fratri Evariste et il était conduit par l’Abbé Laurent Ntimugura.

Arrivés à l’endroit dit Ku Cyapa, nous y avons trouvé une petite barrière qui ne nous a pas inquiétés. Arrivés à Ntendezi, nous avons croisé un Père blanc, curé de Mwezi, qui nous a dit : « Les tueries sont graves et généralisées ».

Nous sommes passés à Giheke où nous avons trouvé beaucoup de corps, ainsi qu’à Kadasomwa où nous sommes arrivés après que des Tutsi, qui fuyaient vers la paroisse, venaient d’être froidement massacrés – je pense que ce sont ceux-là qui venaient de Mutimasi et d’ailleurs. Nous avons escaladé le Mont Cyangugu et sommes arrivés à la paroisse de Cyangugu.

Le groupe de l’Abbé Laurent Ntimugura est venu plus tard, car nous étions séparés par une longue distance. Deux Tutsi n’ont pas été tués dans notre contingent : il s’agit de l’Abbé Kayinamura qui véhiculait l’évêque – et je pense que c’est pour ça que l’évêque n’a pas été tué – et du Frère Majyambere qui a été sauvé grâce à sa physionomie – il n’a pas été reconnu comme Tutsi lors du triage.

Arrivé à la paroisse de Cyangugu, j’y ai trouvé beaucoup de déplacés Tutsi. Je me souviens que je m’occupais des soins des mêmes gens à Nyamasheke ; j’étais membre de la Croix-Rouge où j’avais appris certaines techniques de secours.
Je me suis alors dit qu’il fallait assister ces déplacés en cette matière. Il y avait des médicaments laissés par MSF (Médecins Sans Frontières) et une fille m’a indiqué d’autres médicaments, appartenant à la Caritas.

Le jour suivant, tous les déplacés ont été évacués de la paroisse de Cyangugu et emmenés au stade Kamarampaka, où j’ai érigé une tente servant d’infirmerie le 16 avril 1994. Dès lors, je passais toute la journée au stade et rentrais le soir à la pastorale.

Comme les nécessiteux étaient nombreux – surtout les blessés et ceux souffrant de la dysenterie amibienne – j’ai dû initier d’autres personnes, notamment les déplacés, pour m’aider dans cette assistance médicale. Les malades graves étaient transportés à la paroisse dans la salle de réunion pour y rester jusqu’à leur guérison.
C’est moi qui dressais la liste de ces malades graves et l’Abbé Oscar venait les y amener en véhicule. Ces malades graves étaient régulièrement assistés par trois femmes Tutsi.

Nous avons quand même tenté de bien mener notre action jusque vers fin mai 1994, quand le CICR (Comité International de la Croix-Rouge) est arrivé sur le terrain, en provenance de Bukavu.

J’ai travaillé étroitement avec l’Abbé Oscar Nkundayezu car c’est nous qui avions la bonne volonté. L’Abbé Oscar, lui, s’est surtout chargé de célébrer chaque matin la messe à l’attention de ces déplacés, de chercher, collecter et apporter les vivres et le bois de chauffe.
Il faisait cela non seulement pour les réfugiés du stade, mais aussi pour ceux de la paroisse Mibilizi où, trois fois, si je me souviens bien, il a envoyé un camion transportant du bois de chauffe et des vivres.

Avant l’arrivée du CICR, on s’arrangeait pour trouver des vivres composés de haricots et de maïs, provenant essentiellement de la Caritas diocésaine. Après cette intervention, l’Abbé Oscar a entrepris d’assister ceux qui désiraient fuir en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Mais comme c’étaient des opérations très délicates et coûteuses, il a dû collaborer avec moi et d’autres personnes.

Au début, certains réfugiés Tutsi qui avaient de l’argent à la BCR (Banque Commerciale du Rwanda) sise à Kamembe donnaient des chèques à l’Abbé Oscar pour qu’il aille négocier cet argent. Le gérant de cette banque lui donnait cet argent, qu’il livrait à son tour aux ayants-droit. Cette opération a été connue plus tard par les génocidaires et a été suspendue.

L’Abbé Oscar, l’Abbé Jean Ndorimana et Kayinamura ont contribué à fournir de l’argent pour payer les piroguiers qui faisaient traverser les gens vers la RdC à Bukavu, certains déplacés étant très menacés.

N’ayant moi-même pas d’argent, je suis une fois allé voir un de mes proches, un commerçant Hutu, résidant à Kamembe, et il m’a donné 180.000 francs rwandais. Cet argent m’a entre autres, permis de faire arriver une fille à Bukavu. Nous donnions cet argent aux Interahamwe piroguiers, dont j’ignore les noms, qui les embarquaient pendant la nuit.

De l’autre côté du lac Kivu, c’est-à-dire à Bukavu, se trouvaient des prêtres qui y avaient fui dans un premier temps et qui contactaient certains commerçants Tutsi pour collecter d’autres fonds, qu’à leur tour ils payaient aux piroguiers. Il s’agit des Abbés Fabien Kabanda, Ubald et Gérald.

Ils ont cherché deux piroguiers congolais qui faisaient traverser les fuyards sur la partie du lac Kivu située entre les résidences des Pères rogationistes au Rwanda et le monastère des Pères blancs à Bukavu (RdC) pendant la nuit.
L’Abbé Oscar et moi-même nous chargions de faire arriver les fugitifs concernés dans les bâtiments des Rogationistes où ils devaient attendre l’arrivée, pendant la nuit, de ces piroguiers.

Certains de ceux qu’Oscar et moi avons fait parvenir au lieu de départ sont les membres de la famille Gapfumu (Jean-Marie Vianney Habimana) ; les Abbés Ubald et Jean Ndorimana ; Jean-Claude Nkubito, journaliste à RNA à Kigali ; certains Frères maristes et des religieuses venues de Butare, possédant leur propre argent pour payer les piroguiers ; Madame Anne Karemera et ses enfants, que nous avons fait arriver à l’aéroport de Kamembe où l’Abbé Busunyu est venu les prendre ; Madame Eularie Nagapfizi et ses trois enfants ; Géneviève Kamugwera de la paroisse Mushaka – morte plus tard ; le prénommé Valentin ; et un politicien venu de Kigali avec ses deux enfants.

D’habitude, nous les prenions à la paroisse de Cyangugu entre 19 heures et 20 heures et les emmenions, souvent par véhicule, chez les Rogationistes près du lac d’où ils devaient partir pour Bukavu à 23 heures.
Souvent, l’Abbé Oscar rentrait à la paroisse et moi, je restais avec ces personnes en attendant qu’elles partent.

Un groupe, composé de dames et d’un politicien, a été surpris sur le lac par des tueurs de sorte que, pour éviter le danger, il nous a fallu payer près de 450.000 francs rwandais. Sinon, ils seraient morts. Il y en a eu d’autres, mais je ne peux pas tous les connaître.

En fait, nous avions quatre voies possibles pour l’évacuation de ces gens vers Bukavu.
La première était donc celle-là, dont le point de départ était le monastère des Pères rogationistes – ceux-ci avaient fui – et dont l’arrivée était le monastère des Pères blancs à Bukavu.

La seconde se situait à Mururu et les concernés étaient pris par le piroguier lui-même à la cathédrale de Cyangugu et acheminés à pied jusqu’à la rivière Ruzizi afin d’embarquer pour Bukavu. C’est par exemple par là qu’est passée une « Auxiliaire de l’Apostolat ».

La troisième voie est celle que tu connais, celle par laquelle nous t’avons fait passer. Elle se situe en bas de l’école APPEDUC et tous ceux qui sont passés par là ont, pour y arriver, été transportés par l’Abbé Oscar dans une jeep Suzuki ou par un motocycliste de Kamembe.
La quatrième voie est celle qui a été établie à la rivière Ruzizi, près de chez Léopold. C’est par exemple par là qu’est passé l’Abbé Jean Ndorimana.

Le véhicule utilisé par l’Abbé Oscar dans ces actions était une jeep Suzuki de couleur bleue. Je ne peux pas savoir combien de son propre argent il a donné pour le sauvetage des Tutsi. C’est son secret, mais il y en a eu.

L’Abbé Oscar Nkundayezu a un père Hutu, qui est encore en vie et qui réside à Hanika, et une mère Tutsi. Néanmoins, des rumeurs disaient que son père était d’origine Tutsi et qu’il avait, plus tard, acquis l’identité Hutu. La mère d’Oscar a été tuée pendant le génocide, ainsi que les membres de la famille du coté de sa mère.

Je reconnais surtout l’Abbé Oscar par le courage qu’il a, lui seul, manifesté au milieu d’autres prêtres tels que l’Abbé Laurent Ntimugura – emprisonné – l’Abbé Aimé Mategeko – emprisonné – et l’Abbé Apollinaire avec qui nous sommes venus de Nyamasheke – ce dernier a quand même aidé, mais pas autant qu’Oscar.

Le grand courage de l’Abbé Oscar s’est surtout manifesté quand, suite à la nécessité, imposée par la situation, d’assister les gens, il a dû apprendre à conduire. Pourtant, il ne savait pas conduire avant avril 1994.

Mais curieusement, comme tu le sais, c’est lui qui conduisait quand il transportait des personnes devant fuir vers la RdC et qui prenait le risque de les transporter dans la journée ; il conduisait aussi chaque matin pour célébrer la messe à l’attention des déplacés du stade ; il a transporté des vivres, etc.

Pourtant, ses collègues Hutu plus sûrs, tels que Ntimugura, étaient là, affichant un caractère d’insouciance. La fatigue qu’il a endurée durant toute la période de génocide, lui a causé une crise du dos, dont il a souffert de la fin du génocide jusqu’au moment où il a été obligé d’aller se faire soigner en Europe, où il se trouve actuellement. Je pense en fait que son courage était un don de Dieu.

Quand les Français de l’Opération turquoise étaient sur place, lui et moi avons connu un jour un accident de roulage à Shagasha, alors que nous rentrions de Hanika. Il en a souffert. Je pense alors que son actuelle santé précaire résulte de la fatigue endurée pendant le génocide et de cet accident.

A la fin des événements, il est resté affecté à la paroisse de Cyangugu avant d’être muté à Nyamasheke. Bien qu’il soit malade, il gardait toujours de bonnes relations avec les gens et je pense qu’aucun autre prêtre que je connais ici ne l’égale.

Témoignage recueilli à Kamembe le 13 janvier 2002,
Par Pacifique Kabalisa.