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Témoignage J096

Les gens que l’Abbé Oscar a nourris, soignés, aidés à fuir, lui sont reconnaissants.

Auparavant, je ne connaissais pas l’Abbé Oscar. Seulement, j’avais entendu qu’il avait été ordonné prêtre étant vieux. Il n’a jamais été dans notre paroisse pour que je puisse le connaître ; ma paroisse était Shangi, située dans la commune de Gafunzo.
J’ai pu connaître l’Abbé Oscar pendant le génocide, lorsque nous nous sommes réfugiés à la cathédrale de Cyangugu pour être envoyés par après au stade Kamarampaka.

Lorsque le génocide a commencé, j’étais en vacances de Pâques à la maison. J’étais avec mon frère et ma petite sœur. Nous avons appris la mort de Habyarimana par notre voisine qui l’avait entendu à la radio. Nous n’avons pas eu peur immédiatement.

Cependant, l’attitude a changé, vu les mouvements de va-et-vient de la population et la concentration des Interahamwe qui commençait. Non seulement nous avons eu peur, mais nous avons aussi songé à nous réfugier. Nous avons voulu nous réfugier à la paroisse de Nyamasheke ou de Shangi, mais il y avait plus de risques, car pour y arriver, nous aurions pu rencontrer beaucoup de gens qui nous connaissaient.

Lorsque nous pensions à nous réfugier, deux personnes, à savoir Emmanuel Mvunabandi et Oswald Sendashonga, ont été tuées. Le besoin de nous réfugier devenait alors plus pressant. C’était le 8 avril 1994.

Nous nous sommes réfugiés chez notre beau-frère. Nous y avons laissé son enfant qui vivait avec nous à la maison. Du fait qu’il voyait que la situation se compliquait de plus en plus, il n’a pas voulu que nous passions la nuit chez lui. C’était dans la soirée. Nous avons continué le chemin. Entre-temps, les incendies ont commencé sur la colline de Gabiro et signifiaientt que le génocide allait commencer.

Nous sommes allés à la paroisse de Muyange où nous pourrions être moins soupçonnés. Nous étions 12 personnes, parmi lesquelles je me souviens de ma petite sœur et de mon petit frère ainsi que de nos voisins.

A la paroisse de Muyange, il y avait deux prêtres Tutsi, à savoir l’Abbé Pierre Habarurema et l’Abbé Fabien, qui nous ont accueillis.
A ce moment-là, beaucoup de gens nous y ont rejoints ; les uns avaient reçu des coups de machette et les autres des coups de massue. Non loin de la paroisse, il y avait un centre de santé où l’on s’occupait de ces blessés. Dans la soirée du 9 avril 1994, nous étions 3.000 personnes.

Le 11 avril 1994, nous étions 3.500 personnes et notre approvisionnement devenait difficile. Les prêtres nous ont amenés au centre de santé, afin de nous donner des vivres que nous préparions nous-mêmes.
Après que nous ayons reçu ces vivres et le bois de chauffe, les Interahamwe ont lancé une attaque, là où nous étions. Ils ont donné un coup de massue à ma petite sœur sur son bras, qui s’est fracturé. Les autres ont reçu des coups de machette.

Pendant ce temps, nous avons pu nous réfugier au presbytère, où nous nous sommes enfermés avec l’Abbé Fabien car les tueries étaient vraiment terribles.

Nous avons été évacués de la paroisse par les gendarmes envoyés par Monseigneur Thaddée Ntihinyurwa. Arrivés à l’évêché, Monseigneur est resté avec ses prêtres et nous, nous avons été amenés à la cathédrale de Cyangugu. C’était le 12 avril 1994.

A la cathédrale, il y avait beaucoup de monde. Les uns étaient blessés, les autres fracturés, d’autant plus qu’ils venaient de différents horizons. Cependant, ils avaient eux aussi des armes traditionnelles, prêts à se défendre contre les Interahamwe qui les menaçaient. Certaines personnes avec lesquelles nous nous étions réfugiés s’occupaient des blessés.

Le 15 avril 1994, Monseigneur Thaddée, le Préfet Emmanuel Bagambiki et certains officiers sont venus là où nous étions. Monseigneur a pris la parole et a dit : « Vous êtes tous priés d’aller au stade où vous serez protégés. C’est là qu’il y a la sécurité. Celui qui n’ira pas, s’il est tué, cela ne nous regarde pas ». Nous avons tous obéi et nous sommes allés au stade. Cependant, Monseigneur a sélectionné certaines personnes avec lesquelles il est resté.

C’est au stade que nous avons commencé à voir l’Abbé Oscar. Je voyais l’Abbé Oscar chaque matin, lorsqu’il nous amenait de la nourriture et de la bouillie dans son véhicule. Je ne sais pas où cette nourriture était préparée, mais je pense que c’était au centre Inshuti.

L’Abbé Oscar nous disait la messe chaque matin. Cela nous montrait qu’il avait un amour extraordinaire envers nous. Beaucoup de gens affluaient vers le stade, venus de tous les horizons. Certains étaient avec leur bétail, comme ceux originaires de Nyarushishi.

Le 16 avril 1994, les militaires et les Interahamwe sont venus prendre les gens pour aller les tuer. Ils ont pris ceux qui nous défendaient. Ce jour-là, ils ont pris 17 personnes dont un certain Gipfumu, Dominique Mugabo et d’autres, dont je ne me souviens pas.

Le 29 avril 1994, d’autres Tutsi ont été amenés à l’abattoir. L’Abbé Oscar essayait de nous moraliser, disait les messes en nous exhortant à être contre toutes les catégories.

Le matin, il donnait le porridge aux enfants. A un certain moment, notre nombre s’est accru, de sorte qu’il était difficile de nous préparer la nourriture. Alors, il nous a amené des haricots, du maïs, du riz et du bois de chauffe pour que nous les préparions nous-mêmes. En fait, il s’occupait de tout, tandis qu’aucun autre prêtre ne se donnait la peine de le faire.

Au stade, il y avait beaucoup de malades. Le Fratri Bahizi et l’Abbé Oscar les soignaient. Ils avaient érigé une infirmerie au stade ; ils étaient aidés par les secouristes. Ils ont également érigé un hôpital à la paroisse de Cyangugu, où ils transféraient les malades qui avaient besoin de soins intensifs.

L’Abbé Oscar a fait beaucoup de choses, même en pleine période de tueries. Il a également aidé certains parmi nous à atteindre Bukavu. Il usait de son propre argent ou de celui des Abbés Fabien et Pierre qui avaient réussi à arriver à Bukavu bien avant. Nous ne savions pas comment il se débrouillait pour que ces malheureux franchissent la frontière.

Le 11 mai 1994, la décision de nous amener à Nyarushishi a été prise. Mais ce sont seulement ceux qui étaient originaires des communes situées loin de Nyarushishi. Ce sont eux qui avaient le plus de chances de survivre. A Nyarushishi, il y avait la Croix-Rouge qui s’occupait de nous. Elle nous donnait des tentes, de la nourriture et il y avait des militaires qui nous gardaient.

L’Abbé Oscar est venu nous y rendre visite. Il m’a dit que mon petit frère était arrivé à Bukavu. Après quelques jours, l’Abbé Oscar a envoyé Fratri Bahizi pour me voir. Il m’a dit que le 29 mai 1994, un certain homme muni d’un petit mot de l’Abbé Pierre viendrait nous prendre pour nous amener à la paroisse où nous devrions passer pour aller à Bukavu, en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre).

Comme prévu, cet homme est venu et nous a donné un petit mot écrit par l’Abbé Pierre. Il nous a priés de partir avec lui et nous l’avons suivi. Nous lui avons demandé son nom, mais il a refusé de nous le révéler. Après, il nous a dit qu’il était surnommé Rutanga. Et puis, il nous a dit qu’il avait tué beaucoup de personnes et que cette fois-là, il avait décidé de sauver ceux qui restaient en les amenant en RdC.

Chemin faisant, nous avons rencontré une barrière et nous avons perdu ma petite sœur qui par après, est arrivée chez Rutanga. A la barrière, Rutanga s’est expliqué jusqu’à ce qu’on nous laisse partir. Mais j’avais très de peur, me disant que ma petite sœur avait été tuée.
Rutanga m’a aidé à arriver chez l’Abbé Oscar mais j’étais malade. Bahizi m’a donné des médicaments et on m’a défendu de dire à Rutanga que j’étais malade car il ne conduisait pas les malades.

Le 30 mai 1994, l’Abbé Oscar nous a cachés dans un buisson, tout près de la paroisse où Rutanga devait nous prendre. J’étais avec ceux avec lesquels je devais me rendre en RdC. Rutanga nous y a rejoints à 20 heures. Nous étions près de chez lui vers 22 heures.
Là, il y avait d’autres personnes qu’il devait prendre. Nous sommes partis tout de suite en passant par les buissons, seulement jusqu’à Rusizi, de nuit. A Rusizi, il y avait un passeur qui nous a fait traverser le lac Kivu. Il était de connivence avec Rutanga.

Le matin du 31 mai 1994, nous sommes arrivés à Bukavu. L’Abbé Pierre a donné son argent à Rutanga. Puis nous sommes partis avec l’Abbé Pierre. Le passeur Kayumba, lui, n’est pas descendu en RdC ; après avoir atteint la RdC, il est retourné au Rwanda.

Voilà ce que je sais de l’Abbé Oscar et de ses ennemis. Au retour, je suis allé voir l’Abbé Oscar pour le remercier. Mais il était parti en Italie pour se faire soigner le dos. Cependant, tous les gens de Cyangugu qui ont été dans le stade pensent à lui et aucun ne l’oubliera.

Témoignage recueilli à Kigali-Ville le 8 mai 2000,
Par Pacifique Kabalisa.