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Témoignage J097

Les religieux avaient de l’influence sur les gens, ils auraient donc pu empêcher le génocide.

Je connaissais l’Abbé Célestin comme prêtre à Saint-Paul. Je travaillais au garage de la Gemeca. Ce garage appartenait à l’archidiocèse de Kigali. Je le voyais quand il amenait leur véhicule au garage.
Au début du génocide, j’étais chez moi à Gakinjiro. Tout a commencé après la mort du Président Habyarimana. Je ne pouvais pas m’imaginer que ces massacres allaient se généraliser dans tous les quartiers de Kigali.

Le 15 avril 1994, les Interahamwe ont attaqué notre maison. Lors de cette attaque, ils ont exterminé toute ma famille. Par chance, j’ai réussi à me sauver. J’ai passé deux jours dans une cachette non loin de la maison.
Pendant ces deux jours, je cherchais comment atteindre Saint-Paul ou la paroisse Sainte-Famille. Je suis arrivé à Saint-Paul le 18 avril 1994. Il y avait beaucoup de réfugiés. A chaque minute, les réfugiés arrivaient. Il y avait des gens dans toutes les pièces de Saint-Paul.

L’Abbé Célestin allait nous chercher à manger. On mangeait une fois par jour. Il y avait parmi nous des gens qui avaient de l’argent. Ils allaient acheter des vivres ou du pain à l’alimentation, près de Saint-Paul.

Comme le nombre de réfugiés croissait chaque jour, l’Abbé Célestin est allé chercher les gendarmes pour nous garder. Mais ces gendarmes n’ont pas fait grand-chose pour nous. Malgré leur présence, les Interahamwe venaient prendre des gens à aller tuer. Ils n’ont rien fait pour empêcher ou pour décourager ces Interahamwe.

Je sortais de temps en temps, surtout quand ils m’appelaient pour aller actionner le groupe électrogène. C’est comme ça que j’ai vu les gens qui nous attaquaient et les responsables des attaques.

Parmi ces chefs des attaques, j’ai pu identifier le Lieutenant-Colonel Munyakazi, le Colonel Tharcisse Renzaho et le Conseiller Odette Nyirabagenzi. Ils ont parlé avec l’Abbé Célestin. Ils venaient chercher des gens à tuer. Célestin a longuement négocié avec eux, puis ils sont repartis.

Mais ils sont revenus le lendemain. Nous avons compris que la situation était devenue grave. Célestin a eu peur. Il a pris les gens qui étaient recherchés et il est allé les cacher ailleurs. Les Interahamwe disaient que parmi les réfugiés, l’un était un lieutenant du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

Les Interahamwe pouvaient aussi évacuer certaines personnes vers l’Hôtel des Mille Collines, moyennant une somme de 30.000 francs rwandais. Célestin donnait son argent pour que les gens menacés soient évacués soit par les Interahamwe, soit par les miliciens de Habyarimana. Je ne sais pas combien d’argent Célestin a donné aux Interahamwe.

Beaucoup de gens menacés ont quitté Saint-Paul grâce à l’Abbé Célestin. Les Interahamwe en voulaient à mort à Célestin. Ils le qualifiaient de « complice des Inkotanyi » parce qu’il protégeait les Tutsi qui étaient à Saint-Paul.

A plusieurs reprises, il a failli être tué par les Interahamwe. Par exemple, quand il est allé puiser pour les réfugiés, les Interahamwe l’ont arrêté et l’ont frappé jusqu’à ce qu’il leur donne de l’argent. Malgré les menaces qu’il recevait, Célestin ne nous a pas abandonnés. Monseigneur Vincent Nsengiyumva lui a demandé de laisser les réfugiés à l’Abbé Wenceslas Munyeshyaka mais Célestin a refusé.

A ce moment-là, tout le monde allait à Kabgayi. Célestin a répondu à Monseigneur Nsengiyumva qu’il ne pouvait pas abandonner les brebis qui étaient venues chercher refuge chez lui. Célestin est resté avec nous malgré le fait que les Interahamwe venaient chaque jour prendre des gens à aller tuer. Il tentait de les dissuader mais les Interahamwe étaient plus forts. En plus, ils avaient le soutien du gouvernement de Kambanda.

Le 14 juin, les Interahamwe sont venus avec une liste de Tutsi à tuer. C’était Renzaho qui leur avait donné cette liste de 200 personnes. Ils les ont pris et sont allés les tuer dans le secteur de Rugenge. Célestin a vraiment supplié ces Interahamwe qui avaient reçu cet ordre de Renzaho.

A ce moment-là, nous nous attendions à tout. Les Interahamwe nous avaient dit qu’ils allaient revenir le lendemain. Par chance, les militaires du FPR-Inkotanyi sont venus nous libérer dans la nuit du 16 juin 1994. Ceux qui n’ont pas pu être sauvés, Célestin les a amenés à la paroisse Saint-Michel.

Nous avons survécu grâce à l’Abbé Célestin. S’il avait été comme l’Abbé Munyeshyaka de la Sainte-Famille, très peu de gens auraient survécu. Munyeshyaka les tuait lui-même de ses propres mains au moment où Célestin faisait tout pour que tout le monde survive.

Même après le génocide, il est resté le même. C’est un homme bon, même si les gens disent qu’il aurait changé. On dit qu’il ne peut pas engager un Tutsi là où il travaille, à la Gemeca ; ils n’engagent que les Hutu. Mais je n’ai aucune preuve.

De toute façon, il a fait bien des choses pour nous pendant le génocide. Si les autres prêtres avaient été comme lui, personne n’aurait osé tuer parce que les gens respectaient beaucoup les prêtres.

Témoignage recueilli à Kigali le 15 février 1995,
Par Pacifique Kabalisa.