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Témoignage J098

L’Abbé Célestin a accueilli les réfugiés et corrompu les miliciens pour tenir le coup jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi.

Je connaissais l’Abbé Célestin. D’ailleurs, comme d’autres prêtres, je le trouvais peu bavard et consciencieux. Je ne connaissais pas son caractère, ni le milieu dans lequel il avait évolué car je l’ai vu pour la première fois à Saint-Paul. Comme j’étais jeune et que je le respectais, je n’osais pas converser avec lui.

Lorsque Habyarimana est mort le 6 avril 1994, j’étais au home de la JOC (Jeunesse Ouvrière Catholique) où je logeais. Je n’ai rien envisagé d’anormal car pour moi c’était un homme qui venait de mourir comme tant d’autres hommes meurent.

Le lendemain matin de bonne heure, les miliciens ont commencé à tuer des gens dans presque tous les quartiers de Kigali. Lorsque nous avons réalisé la gravité de la situation, nous avons envisagé de fuir. Et comme nous habitions tout près de Saint-Paul, nous avons escaladé la clôture de l’enclos en fils barbelés. Nous sommes entrés à Saint-Paul à midi le 7 avril 1994.
Nous étions parmi les premiers. L’Abbé Célestin nous a bien reçus : il nous a donné des chambres et des vivres. A chaque minute, des réfugiés arrivaient, fuyant les Interahamwe.

Nous devenions de plus en plus nombreux, au point de manquer de chambres. L’Abbé a logé certains dans la salle de conférence, d’autres dans la chapelle. Même si nous étions nombreux, chacun trouvait de quoi manger, même une seule fois par jour, généralement le soir. Je ne sais pas où il trouvait à manger. Il savait aussi trouver à manger pour les nourrissons.

A cause de l’insécurité, des gendarmes nous gardaient ; il semble que c’est lui qui les avait placés là. Ces gendarmes ne nous ont été d’aucune utilité car on venait enlever des gens pour aller les tuer sous leur barbe, sans réagir.

Lorsqu’on a commencé à trier les gens pour aller les tuer, l’Abbé n’a pas eu un rôle facile car il suppliait les miliciens ou leur donnait de l’argent mais le lendemain, ils revenaient. Parfois, ils revenaient très excités et agités et lorsque l’Abbé tentait de les supplier, ils lui jetaient de la boue et enlevaient les personnes qu’ils voulaient.

Remarquant que la situation devenait difficile, l’Abbé a caché ceux qui étaient les plus recherchés de sorte que même nous, on ne savait pas où ils étaient ; lui seul leur apportait à manger. Parmi ces jeunes il y avait un homme, que les Interahamwe avaient surnommé le « lieutenant des Inyenzi ».

Au milieu des massacres, quelqu’un est venu demander à ceux qui voulaient aller du côté du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) de s’inscrire sur une liste et à ceux qui voulaient rester du côté de l’Etat de s’enregistrer sur une autre. L’Abbé Célestin s’y est opposé et a proposé qu’on achemine les gens dans des camions vers les endroits de leur choix car il pressentait que ces listes étaient conçues pour trier les gens à tuer.

Les véhicules ne sont venus qu’une fois car nous n’avions aucune confiance dans les forces de la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda) qui devaient nous escorter.

Au mois de mai, ils ont inventé une histoire selon laquelle nous avions des armes, mais c’était pour vérifier combien nous étions et la force que nous avions pour pouvoir nous tuer en conséquence. L’Abbé a refusé la perquisition de Saint-Paul pour éviter qu’on trouve ceux qu’il avait cachés et qui étaient fortement recherchés.

Il nous a fait sortir et leur a finalement donné l’autorisation de chercher ce qu’ils voulaient. Certains sont entrés dans les maisons, d’autres ont commencé à aligner les gens selon les ethnies. Ils n’ont trouvé aucun fusil à l’intérieur mais je sentais qu’ils avaient le projet de nous tuer. Le prêtre a continué à supplier, voyant que la situation devenait impossible jusqu’à ce qu’il appelle l’un des leurs pour – je pense – lui donner un peu d’argent.
Ainsi, ils sont partis et nous sommes rentrés à l’intérieur.

Le prêtre a continué à se dévouer pour nous et en même temps, il empêchait les jeunes les plus recherchés de sortir. Même lui a été frappé lorsqu’il allait puiser de l’eau pour nous. Ils l’ont appelé « complice des Inyenzi ». Il a eu la vie sauve grâce à l’argent qu’il leur a donné.

Il a corrompu des soldats et des miliciens pour qu’ils lui amènent des gens à l’Hôtel des Mille Collines. Il payait 30.000 francs rwandais par course, de Saint-Paul aux Mille Collines. Je ne me souviens plus de tous les gens qu’il a fait partir par cette voie-là.

Le 14 juin 1994, des miliciens sont arrivés, très agités, avec une liste de plus de 200 personnes (tous des jeunes). Ils prétendaient que c’est Tharcisse Renzaho qui leur avait donné cette liste. Il y avait l’écriture du Conseiller de Rugenge, Odette.
Le prêtre a continué à supplier mais en vain, car les gens ont été pris et ont été abattus au siège du secteur de Rugenge. Parmi eux, je me souviens d’un professeur de la JOC et d’un homme d’affaires.

Par chance, la nuit du 17 avril 1994, les forces du FPR-Inkotanyi sont venues nous faire sortir de Saint-Paul. Même s’ils nous ont libérés, certains ne l’ont pas su à temps et ont été achevés par les Interahamwe, enragés car nous venions de leur échapper.
D’autres ont été amenés à Saint-Michel par l’Abbé Célestin car il y avait encore un peu de sécurité là-bas.

Je l’ai revu après la victoire du FPR-Inkotanyi, lorsque nous sommes rentrés à Kigali.
Nous lui avons manifesté notre gratitude et jusqu’à aujourd’hui, nous pensons toujours à lui. Si tous les prêtres s’étaient comportés comme lui, on n’aurait pas tué autant de monde car les prêtres étaient craints et respectés.

Jusqu’à aujourd’hui, nous voyons en l’Abbé Célestin l’héroïsme, la bonté et le courage. Selon moi, il n’a pas changé, sauf que j’ignore ce qui s’est passé dans son cœur.

Témoignage recueilli à Kigali-Ville le 16 février 1995,
Par Pacifique Kabalisa.