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Témoignage J099

L’Abbé Célestin ne les a pas livrés et a fait tout ce qu’il pouvait pour les protéger.

Le 7 avril 1994, mon fils a téléphoné à l’Abbé Célestin pour lui demander s’il pouvait le cacher. Célestin lui a répondu : « Si tu peux arriver ici, viens ». Mon fils est parti immédiatement. Il était avec Callixte Kabera, qui est actuellement sous-Préfet à Nyabisindu, dans la préfecture de Butare.
Ils sont arrivés à Saint-Paul le jour même.

Une semaine après son arrivée, mon fils a demandé à Célestin de venir nous évacuer. J’étais restée à la maison avec mon mari et nos six enfants. Célestin a accepté. Il a envoyé Segikwiye pour venir m’en avertir.
Segikwiye était un Tutsi mais qui avait la physionomie d’un Hutu. Il pouvait se déplacer facilement.

Il est venu chez moi le 12 avril 1994 pour me donner le message de Célestin. J’ai pris quelques habits. Vers midi, Célestin est venu. Il est d’abord passé chez les voisins pour demander si nous étions toujours là. Les voisins lui ont répondu que oui. Il est entré dans la maison et m’a demandé de faire vite mes bagages. J’étais déjà prête. Nous sommes immédiatement montés dans son véhicule jusqu’à Saint-Paul. Mon mari est resté à la maison. Il a refusé de fuir. Je l’ai revu après le génocide.

Quand nous sommes arrivés à Saint-Paul, Célestin nous a donné des nattes et des couvertures. Les Interahamwe venaient tous les jours et prenaient les gens à aller tuer. Célestin ne ménageait aucun effort pour les dissuader et les ramener à la raison. Ils prenaient au moins cinq personnes par jour. Chacun attendait son tour.

Vers la fin du mois de mai, les Interahamwe ont coupé l’eau et l’électricité. Célestin a pris son véhicule pour aller nous chercher de l’eau dans la vallée, à Kinamba et à Kimisagara. Je me rappelle qu’un jour, les militaires de Habyarimana ont tiré sur lui. Au retour, il nous a réunis et nous a interdit d’acheter l’eau que les Hutu nous amenaient. Il nous disait que ces Interahamwe pouvaient nous empoisonner. Célestin nous donnait tout.

Parmi les Interahamwe qui venaient prendre les gens à tuer, il y avait François Seburimbwa alias Compétent, Odette Nyirabagenzi et le Préfet Tharcisse Renzaho.

La date inoubliable pour moi fut celle du 13 ou 14 juin 1994. Ce jour-là, les Interahamwe sont venus avec une liste. Ils ont appelé 70 personnes dont mon fils, qui venait de terminer l’école secondaire, et le fils de la directrice de l’école primaire Sainte-Famille. Je ne connais pas les conditions dans lesquelles ils ont été tués.
Ce jour-là, les Interahamwe n’ont pris que des hommes. Mais avant de partir, ils nous ont dit qu’ils allaient revenir nous tuer le lendemain. Le jour où ils devaient venir, les militaires du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) sont venus nous libérer.

Les militaires du FPR-Inkotanyi sont venus libérer les réfugiés de Saint-Paul dans la nuit du 16 au 17 juin 1994. Nous sommes arrivés dans la zone du FPR-Inkotanyi à Kabuye vers 6 heures du matin.
Après notre départ, les Interahamwe sont devenus fous. Ils étaient enragés. Même Célestin a eu peur. Il est allé à la paroisse Saint-Michel.

Nous l’avons revu en juillet 1994. Moi je rentrais de Kabuga, où les Inkotanyi avaient regroupé tous les réfugiés. Célestin est vraiment un " prêtre de Dieu ". Je le connaissais bien avant. Il avait étudié avec mon fils aîné. C’était un enfant pauvre mais qui savait vivre avec tout le monde. Pendant le génocide, il a fait tout pour sauver les Tutsi qui étaient à Saint-Paul. Seulement, les Interahamwe étaient plus forts que lui.

Non seulement Célestin ne nous a pas livrés, comme le faisait Munyeshyaka à la Sainte-Famille, mais il ne nous a pas abandonnés. Il est resté avec nous jusqu’au 16 juin 1994. Nous lui sommes toujours reconnaissants.
Chaque 16 juin, il est avec nous pour commémorer la mémoire de ceux que les Interahamwe sont venus enlever quand nous étions à Saint-Paul.

Témoignage recueilli à Kigali le 17 février 1995,
Par Pacifique Kabalisa.