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Témoignage J101

L’Abbé Célestin a été tabassé, mais ça ne l’a pas empêché de continuer à prendre soins des réfugiés.

Moi, je me suis caché au CELA (Centre d’Etude des Langues Africaines) pendant longtemps, avec beaucoup d’autres hommes. J’avais envoyé ma femme et mes enfants à Saint-Paul.
C’est l’attaque de Renzaho qui nous a délogés jusqu’à la brigade de Ruhima, où nous avons passé cinq minutes dans le cachot pour être ensuite livrés aux Interahamwe.

Lorsque nous avons quitté le CELA, le Colonel Renzaho était de ceux qui nous y avaient chassés. Les Interahamwe nous ont conduits en dessous du péage, vers le secteur de Rugenge. C’est là qu’ils ont abattu les premières victimes.

De notre côté, on nous a conduits à un endroit appelé « CND » : c’est là qu’on tuait tout le monde du secteur de Rugenge. Ils y ont abattu 9 personnes. J’ai fui jusqu’à la JOC (Jeunesse Ouvrière Catholique) me cacher chez un vieux voisin.

Le soir, je suis allé à Saint-Paul. J’ai dû sauter l’enclos et j’ai appelé un docteur qui était là, car je ne voyais pas ma famille. Je lui ai demandé de ne signaler ma présence qu’à mon épouse. Après avoir conversé avec lui, ma femme est allée voir l’Abbé Célestin qui lui a donné les clés d’une chambre où je suis allé. L’Abbé m’y a trouvé et je lui ai raconté mes misères.

Il m’a promis qu’il allait en parler avec ses confrères pour voir ce qu’il y aurait à faire. A son retour, il m’a donné la chambre 35, me disant de chercher un autre endroit dès le lendemain matin car l’on fouillait. Je lui ai dit que je n’avais nulle part où aller. Il m’a alors proposé de le retrouver vers 11 heures.

J’y étais à 11 heures, caché dans un véhicule en panne jusqu’à ce qu’il m’y trouve à 11 h 30. Il m’a conduit au kraal, a conversé avec le berger, lui demandant s’il n’avait vu personne. Le berger lui a dit que non. Il lui a aussi dit que j’étais un frère et que je pouvais passer la journée dans la maison des bergers. La nuit, je suis rentré à Saint-Paul dans la chambre 35. Je ne l’ai plus quittée. Célestin en a convenu avec Madame pour qu’un consacré (dont je tais le nom) me ravitaille la nuit.

Personne ne savait que je me cachais à Saint-Paul, sinon on m’aurait tué car j’étais très recherché. C’est l’Abbé qui s’occupait de tout le monde (vivres et eau). Célestin allait à Ruhengeri nous chercher des pommes de terre. Quand il n’avait rien à nous donner, il allait à l’économat chercher des biscuits pour les enfants et les personnes faibles.
A Saint-Paul, les premiers jours, on ne nous a pas attaqués car Célestin avait chassé les tueurs, disant qu’il n’y avait que des orphelins.

Le 24 avril 1994, des soldats fuyant le front à Kibungo sont arrivés à Saint-Paul, où ils ont commencé à nous diviser, Hutu et Tutsi. Célestin a amené les gendarmes pour qu’ils disent qu’eux aussi étaient chargés de chasser les Inyenzi. Et que là, il ne s’agissait que de simples réfugiés. Les soldats sont partis et c’est ainsi que nous avons été sauvés.

Les Interahamwe sont venus avec la lettre de Renzaho, une liste des gens recherchés. Ils sont entrés par la force mais le premier jour, ils n’ont pris personne. Ils revenaient, enlevant des personnes à tour de rôle pour les tuer. Cela leur a permis de savoir le nombre de ceux qui y étaient.

Le 13 juin 1994, craignant une fouille sérieuse, l’Abbé a demandé à Madame où on allait me cacher. Ne trouvant pas de solution, il m’a mis dans son bureau, emportant les clés et en en laissant une à ma femme. Cela m’a permis de fuir après les autres, lorsque le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) nous a libérés le 16 juin.

Le 14 juin, nous avons été attaqués ; je regardais à travers la fenêtre 40 jeunes que les gens de Renzaho allaient tuer. Ils ont promis de revenir en prendre d’autres le lendemain. Ça n’a pas eu lieu car le FPR-Inkotanyi nous a emmenés.

Célestin se dévouait beaucoup car en pleine guerre, quelqu’un lui a téléphoné pour lui demander d’aller à la barrière ; on l’a frappé, le fracturant et l’accusant d’être un complice des Inkotanyi.
Malgré tout, Célestin nous soignait bien ; il avait rassemblé les infirmiers à qui il avait donné des médicaments pour soigner les gens.

On ne se connaissait pas de façon particulière, sauf qu’il était un prêtre de notre paroisse. On ne se parlait pas fréquemment mais plutôt de façon normale.
Mais ce qu’il a fait pour moi et ma famille est extraordinaire. C’est d’un héroïsme exceptionnel. Nous sommes devenus de grands amis et il est même le parrain de notre enfant d’après le génocide. Il s’est dévoué au point de risquer sa vie pour nous.

Après le génocide, nous lui avons donné une vache pour le remercier. Lorsque nous commémorons le génocide, nous l’associons car il est devenu comme notre frère. On ne le voit plus aussi facilement à cause des tâches que le diocèse lui a confiées. Nous lui reconnaissons beaucoup d’humilité.

Témoignage recueilli à Rugenge le 24 janvier 1995,
Par Pacifique Kabalisa.