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Témoignage J102

Lorsqu’on commémore le génocide, l’Abbé Célestin est invité et on salue son courage et ses actions.

C’est le 22 avril 1994 que je suis arrivée au centre pastoral Saint-Paul. Je venais d’un autre centre de missionnaires proche de là. Dans ce centre que nous avions quitté, on venait de prendre un certain nombre de gens qui allaient être tués. Les Pères Blancs aussi avaient fui le centre, sans doute à la suite de ce qui se passait.

Arrivés au Saint-Paul, nous y avons trouvé l’Abbé Célestin qui nous a bien accueillis et nous a logés. Il y avait beaucoup de gens qui étaient là et depuis longtemps.
L’Abbé Célestin a fait tout son possible pour qu’aucun Interahamwe ne pénètre là où nous étions. Ce que j’ai pu remarquer personnellement, c’est qu’il était chaque jour au portail pour refouler les Interahamwe.

L’Abbé Célestin a essayé de cacher les gens les plus recherchés d’une manière spéciale. C’est notamment le cas d’un jeune Tutsi qu’on prenait pour un lieutenant du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi). C’était aussi le cas de son frère jumeau, ainsi qu’un autre Tutsi de Rugenge, qui lui, a échappé à la mort le 22 avril 1994. Il était en effet déjà sur une tombe et Dieu aidant, il a été sauvé miraculeusement.

Les trois personnes ci-dessus, ainsi que d’autres, étaient réellement en danger et l’Abbé Célestin a tout fait pour les cacher loin, là où personne ne pouvait le savoir, y compris nous autres, les réfugiés.

Bien que nous ayons été très nombreux à Saint-Paul, l’Abbé Célestin a tout mis en œuvre pour nous trouver à manger. Il s’est surtout occupé des petits enfants, des vieux et des autres personnes faibles. A ceux-là, il a donné du lait, des biscuits et d’autres vivres favorables à la santé.

A Saint-Paul, nous avions des gens de diverses catégories : il y avait des infirmiers et des médecins. Ce sont eux qui s’occupaient de l’hygiène et soignaient les malades.
A leur tête, se trouvait un Docteur Hutu qui s’était également réfugié à Saint-Paul. Ils étaient tellement sérieux que même les officiers de l’armée venaient faire soigner leurs proches chez nous, ainsi que les gens qui s’étaient réfugiés à l’église Sainte-Famille.

La confiance envers l’Abbé Célestin était telle, que même les hautes autorités Hutu venaient cacher leurs amis à Saint-Paul. L’Abbé Célestin nous empêchait d’aller à l’extérieur afin de ne pas y rencontrer les Interahamwe qui pouvaient nous tuer. A in certain moment, l’eau a commencé à manquer et c’est l’Abbé Célestin lui-même qui est allé en chercher pour nos divers besoins.

L’Abbé Célestin avait pour nous de la pitié et de l’amour. Quant la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda) a commencé à évacuer les gens vers la zone du FPR-Inkotanyi, l’Abbé Munyeshyaka s’y est opposé fermement et a voulu entraîner l’Abbé Célestin dans ce sens. Mais l’Abbé Célestin est cependant resté ferme parce qu’il voyait que Munyeshyaka avait de mauvaises intentions.

L’Abbé Célestin a fait tout son possible pour nous protéger bien qu’au mois de juillet, ils aient pris parmi nous sept personnes pour aller les tuer. Cette action a rendu l’Abbé Célestin malade mais il ne s’est pas découragé pour autant.

Le 14 juin 1994, les Interahamwe sont devenus fous et ils ont pris 60 jeunes gens chez nous pour aller les tuer. Ils s’en sont surtout pris aux gens qu’ils connaissaient bien.
Dans cette attaque, la Conseillère de Rugenge, Odette Nyirabagenzi, ainsi que la Présidente des Interahamwe de la région, Angéline Mukandutiye, et beaucoup d’autres autorités de la place sont venues. Nous avons eu très peur ce jour-là parce que le pire nous attendait, surtout qu’eux-mêmes nous ont dit qu’ils allaient revenir sans tarder.

Le 16 juin 1994, le lieutenant Colonel Renzaho, ainsi que le Colonel Munyakazi et d’autres autorités sont venus à Saint-Paul, officiellement pour nous sécuriser. Mais en réalité, ils sont venus estimer le nombre de gens qu’il restait, parce qu’à ce moment-là, ils n’ont rien fait de bon pour nous.

L’Abbé Célestin ne s’est pas découragé et a continué à s’occuper de nous, bien que nous n’ayons aucun espoir de survivre. Il paraît que l’Abbé Célestin a évacué certaines personnes vers l’Hôtel des Milles Collines, mais moi, je ne connais pas ces gens. Cette vision est cependant fort possible, car l’Abbé Célestin est une personne qui parle peu et qui ne livre pas beaucoup de secrets.

C’est dans la nuit du 16 au 17 juin 1994 que les forces du FPR-Inkotanyi sont venues nous évacuer de Saint-Paul. Ils ont commencé à tirer pour nous sauver. A ce moment-là, nous avons même cru que c’étaient des Interahamwe qui venaient, parce qu’ils nous avaient promis de revenir, et par chance, ce n’étaient pas eux, les diables.

L’Abbé Célestin n’est pas parti avec nous. Il est resté avec d’autres personnes, dont Elie Mpayimana ainsi que d’autres Abbés Tutsi qu’il avait cachés depuis bien longtemps. Avec tous ces gens, l’Abbé Célestin s’est réfugié à l’église Saint-Michel. Ils ont ensuite été tous sauvés.

Après le génocide, j’ai eu plusieurs occasions de rencontrer l’Abbé Célestin et nous nous rendons mutuellement des visites pour songer aux moments difficiles que nous avons vécus ensemble.

L’Abbé Célestin est toujours resté courageux. Quand nous organisons des fêtes, nous l’invitons, surtout quand il y a l’anniversaire de notre séjour à Saint-Paul avec lui. En guise de remerciement, nous lui avons donné une vache que nous avons baptisée la « Vache du Héros ».

Quand vous observez, vous constatez que l’Abbé Célestin a été d’un courage exceptionnel. Il a œuvré pour que les gens qu’il a cachés dans des endroits très secrets ne soient pas découverts, car il savait que ces gens allaient être tués en même temps que lui.
Pendant qu’il mettait tout en œuvre pour sauver les gens, de l’autre côté, à l’église Sainte-Famille, le curé faisait massacrer publiquement les réfugiés. Les actes héroïques qu’a posés l’Abbé Célestin sont attribuables à très peu de gens au Rwanda. L’Abbé exerce actuellement son travail dans la paix et la sagesse.

Témoignage recueilli à Kigali le 24 janvier 1995,
Par Pacifique Kabalisa.