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Témoignage J103

Tous louent le courage exceptionnel de l’Abbé Célestin mais lui, dit qu’il n’a fait que son devoir.

Avant le génocide, je ne connaissais pas assez l’Abbé Célestin Hakizimana. Je le connaissais comme un prêtre ordinaire qui exerçait son ministère comme il faut, bref, un prêtre qui faisait tout simplement son devoir.

Moi, j’étais élève au lycée Notre-Dame de Cîteaux. Il arrivait que je serve la messe que l’Abbé Hakizimana présidait. C’était une simple coïncidence puisque je n’avais pas d’autres relations avec lui.
En outre, l’Abbé Hakizimana était responsable de l’enseignement catholique dans l’archidiocèse de Kigali. Je pouvais alors le voir lorsqu’il nous rendait visite. Je ne pouvais pas le rencontrer ailleurs.

Grâce à ces simples contacts, je remarquais que l’Abbé Célestin était un homme impartial. Il aidait toute personne qui lui demandait secours, sans tenir compte de son appartenance ethnique. De plus, il ne s’est pas intéressé aux partis politiques en vogue à l’époque (1990-1994).

Le jour de la mort du Président Habyarimana, j’étais à la maison. J’ai appris cet événement en écoutant des radios internationales et la radio rwandaise le 7 avril 1994 à 5 heures. J’ai capté cette dernière lorsqu’elle diffusait un communiqué émanant du Ministère de la Défense qui nous interdisait de sortir de nos maisons. A la maison, j’étais avec mes quatre frères et sœurs, ainsi qu’un hôte.

Le même jour, à 8 heures, j’ai vu des policiers passer calmement tout près de la maison. Les gens, surtout les Hutu, avaient changé de mine, tandis que les Tutsi étaient complètement envahis par la peur. La veille, la nuit, les bruits de tirs d’armes ont retenti à partir de Kacyiru, Remera et Kanombe.

A part ces policiers, un un homme qui semblait être un agent du service de renseignement de la RTLM (Radio Télévision Libre des Mille Collines), ainsi qu’un milicien Interahamwe appelé Shitani (Satan), circulaient également autour de la maison, à plusieurs reprises. Ils étaient armés de grenades et on voyait qu’ils s’apprêtaient à faire quelque chose.

A 9 heures, mon grand frère et un autre homme, qui était logé dans les homes de la JOC (Jeunesse Ouvrière Catholique), sont allés sur la route principale pour voir comment était la situation. Arrivés aux bâtiments de la J.O.C, ils ont rencontré les militaires de la Garde Présidentielle qui venaient de fusiller cinq filles, dont j’ai oublié les noms.

Ils sont vite rentrés à la maison et nous ont dit : « La situation est devenue préoccupante, partons d’ici ». Tout de suite, nous avons percé la clôture pour nous réfugier chez les Pères Blancs. Ils habitaient au CELA (Centre d’Etudes des Langues Africaines) situé non loin d’ici. Nous y sommes entrés à 10 h 35 et nous y avons passé deux semaines.

Pendant ces deux semaines, nous avons souvent été attaqués mais nous avons essayé de nous défendre, de sorte que toutes les attaques n’ont finalement occasionné aucune mort. Par la suite, les Pères Blancs sont rentrés en Europe et nous sommes restés seuls au CELA. Je ne me rappelle pas la date de leur départ.

Le 22 avril 1994, après le pilonnage de la RTLM, une attaque « finale », comme on disait, a été lancée contre nous. Elle était commandée par le Préfet de la ville de Kigali, le lieutenant Colonel Tharcisse Renzaho, le Bourgmestre de la commune de Nyarugenge, Bizimana, l’Inspectrice Angéline Mukandutiye et la Conseillère du secteur de Rugenge, Madame Odette Nyirabagenzi. Ils étaient accompagnés de beaucoup de militaires et de civils. Ces derniers étaient armés de houes usées [udufuni] et de machettes.

Ils sont alors entrés au CELA et ont sélectionné des hommes. Ils étaient munis d’une liste. Celui qu’ils appelaient devait s’avancer et se mettre à genoux. Ce jour-là, il me semble qu’ils ne voulaient que les hommes. Je me souviens de quelques uns parmi eux. Moi, je m’étais caché avec d’autres personnes. Ils ont emmené ceux qui devaient mourir et les autres réfugiés sont allés au centre pastoral Saint-Paul.

A la tombée de la nuit, nous sommes sortis de notre cachette. Un gardien du CELA nous a accompagnés jusqu’au centre pastoral Saint-Paul. Mais il est mort plus tard, d’une maladie. Nous y sommes arrivés à 19 heures. Nous avons été accueillis par l’Abbé Célestin Hakizimana. Il avait ouvert toutes les maisons afin que tous les réfugiés ne passent pas la nuit sous la pluie. Tout le monde a trouvé où se mettre.

Quant à ceux qui étaient les plus menacés, il leur cherchait des cachettes relativement sûres. Nous ne savions pas où ils étaient cachés. L’Abbé Célestin nous disait la messe chaque matin. Puisque je le servais, j’étais chaque jour en contact avec lui.

Malgré notre nombre exorbitant, l’Abbé Célestin nous a trouvé de quoi manger. Il s’est approvisionné dans le stock de Caritas. Il nous a donné des haricots, du maïs et des biscuits pour les enfants. Il nous a servi un repas déjà préparé par ses travailleurs. Par souci d’efficacité, il nous a divisés en équipes et chacun se servait l’un après l’autre. Nous mangions une fois par jour.

Pour préparer notre repas, il allait puiser de l’eau à Mpazi, vers Gitega et à Nyakabanda, tout en cherchant du bois de chauffage. Il se déplaçait dans sa camionnette Mazda de couleur blanche. Il mettait toujours sa soutane.

A cause de cette situation misérable, les réfugiés ont attrapé différentes maladies comme le paludisme et les maladies de la peau. L’Abbé Célestin est allé chercher des médicaments et nous a soignés, aidé par quelques autres.

Là, au centre pastoral Saint-Paul, il y avait des gendarmes. Je ne sais pas qui les avait appelés. On disait que c’était l’Abbé Célestin qui cherchait à assurer notre sécurité. Néanmoins, leur présence n’a pas empêché les Interahamwe de nous attaquer et d’en tuer quelques-uns parmi nous.

Le 24 avril 1994 a été un jour d’attaque des assassins. L’Abbé Célestin les a suppliés de nous épargner mais ils ont refusé. Ils avaient une liste nominative. Arrivés où nous nous étions retirés, ils ont pris huit jeunes gens. Il a vigoureusement insisté pour qu’ils les laissent, jusqu’à ce qu’il se dispute avec eux, mais malheureusement c’était peine perdue. Je ne me souviens pas de ces tueurs puisque je ne les connaissais pas avant.

Le 25 avril 1994, une autre attaque, mais beaucoup plus terrible que celle de la veille, a eu lieu. Il s’agissait surtout de militaires du camp Gako. Je ne sais pas comment il les a amadoués mais à un moment, ils sont partis. Puis il nous a dit : « Continuez à prier ». Les gendarmes qui étaient là n’ont été que des figurants. Ils n’ont pas stoppé toutes ces attaques. Ils nous ont donc trahis.

Les tueurs ont attaqué à plusieurs reprises et ont emmené à chaque fois des Tutsi à abattre. Mais l’Abbé Célestin a toujours fait de son mieux pour nous protéger. Chaque fois qu’il les voyait venir, il téléphonait à la gendarmerie. Le Préfet est parfois venu là où nous étions mais il ne pouvait pas nous sauver car il était à la tête de ces attaques.

L’attaque qui a découragé notre protecteur est celle du 14 juin 1994. A cette date, les tueurs ont sélectionné 70 jeunes gens. Ils étaient commandés par le Préfet de Kigali-Ville, le lieutenant Colonel Tharcisse Renzaho et la Conseillère de Rugenge Odette Nyirabagenzi.
Comme toujours, l’Abbé Célestin a fait, en vain, tout son possible en notre faveur. Mais les tueurs avaient, eux aussi, une liste. Parmi ceux qu’ils ont tués, je me souviens de quelques personnes.

Cette attaque est survenue le matin. L’Abbé Célestin a failli être fusillé lorsqu’il négociait avec les tueurs afin qu’ils nous laissent. Tous ces jeunes ont été conduits au lieu qu’ils avaient baptisé « C.N.D. ».

Remarquant que la situation devenait insupportable, il est allé chercher les militaires de la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda) mais il a été bloqué par son confrère, l’Abbé Munyeshyaka.
C’est ainsi qu’il a recherché d’autres astuces, comme donner de l’argent aux gendarmes pour qu’ils aident certains parmi nous à arriver à l’Hôtel des Milles Collines ou ailleurs. Je ne connais pas ceux qu’il a aidés à partir, ni les gendarmes qui les ont accompagnés. Seulement, j’ai remarqué la réduction de notre nombre.

Le 16 avril 1994, le Bourgmestre de la commune Bizimana Nyarugenge et l’Inspectrice Angéline Mukandutiye nous ont annoncé au cours d’une réunion que les militaires de la MINUAR ne pouvaient pas venir.

Après leur départ, la Conseillère Odette Nyirabagenzi a dit à l’Abbé Célestin : « Si tu ne fais pas sortir tous ces Tutsi, nous allons chercher de l’essence pour mettre le feu à tous ces bâtiments du centre pastoral Saint-Paul ». L’Abbé lui a répondu : « Faites ce que vous voulez. Moi, je suis au service de Dieu ».

Avant que ce projet macabre ne soit traduit en action, les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) sont venus nous sauver. Nous étions 2.000 personnes mais ceux qui sont partis avec eux étaient 1.500. L’Abbé Célestin a cru que c’étaient des Interahamwe. C’est pourquoi le lendemain, il est parti avec ceux qui étaient restés là vers la cathédrale Saint-Michel. Tout le monde y est arrivé sain et sauf.

La bravoure de l’Abbé Célestin Hakizimana dépasse l’entendement humain. Une fois, Monseigneur Vincent Nsengiyumva a exigé de lui qu’il abandonne ces Tutsi pour aller à l’évêché mais il a refusé. Il a dit qu’il ne pouvait pas trouver le courage de laisser une telle foule de malheureux qui s’étaient réfugiés chez lui : « C’est mon devoir de m’occuper d’eux », a-t-il dit.

Une autre chose qui nous a fortement étonnés, c’est que lorsqu’on lui a annoncé le décès d’un de ses parents, il a dit à ceux qui avaient apporté cette triste nouvelle : « Allez, inhumez-la, elle ne vaut pas mieux que cette foule de gens à la merci des tueurs. Si je pars, ils seront tous exterminés ».

L’Abbé Célestin s’est sacrifié pour nous protéger. La preuve en est que le nombre de ceux qui ont survécu au centre pastoral Saint-Paul dépasse 1.500 personnes.
Son héroïsme doit être loué et diffusé partout.

Jusqu’à aujourd’hui, il n’a pas changé. Il a toujours de l’amour, de la charité, bref, le cœur qu’il avait au moment de notre détresse, à moins qu’il nous cache quelque chose qui est difficile à deviner.

Pour le remercier, chacun parmi nous lui a donné une vache. Moi aussi, je lui en ai donné une. A chaque anniversaire du jour de notre libération, nous ne pouvons pas oublier de louer l’héroïsme de l’Abbé Célestin Hakizimana.

De plus, nous demandons au gouvernement et à l’Eglise du Rwanda de le remercier également. Il a fait des miracles, contrairement à ses supérieurs. Sa bravoure est incomparable. Il a risqué sa vie car on disait de lui qu’il abritait les Inkotanyi, qualifiés d’ennemis. Si quelques Hutu avaient agi comme l’Abbé Hakizimana, le génocide n’aurait pas connu une telle ampleur.

Témoignage recueilli à Rugenge le 17 février 1997,
Par Pacifique Kabalisa.