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Témoignage J104

Alors que les autres Blancs ont immédiatement quitté le Rwanda, le docteur Blam est resté le plus longtemps possible pour soigner les Tutsi.

Je connaissais le docteur Blam avant le génocide, quand il travaillait à l’hôpital de Kibuye. Mais je ne me rappelle pas le service dans lequel il travaillait puisque j’allais à l’hôpital uniquement pour des raisons de santé, voulant me faire soigner moi-même ou accompagnant quelqu’un.

Je l’ai vu à Kibuye vers les années 1993-1994. Ce Blanc s’exprimait aisément en Kinyarwanda, de telle sorte qu’il conversait avec tout le monde sans problème. Je le trouvais souvent à la maternité, probablement parce que c’était son service, mais je n’en suis pas sûr.

Les gens l’aimaient beaucoup. D’ailleurs, nous considérions que s’il partait de Kibuye, ce serait une grande perte pour nous. Même si son épouse était Tutsi, nous ne lui connaissions aucun parti pris ; il considérait tout le monde de la même façon, surtout ceux qui venaient vers lui.

Le Docteur Blam avait un seul enfant. Il s’est marié ici, à Kibuye, avec une fille rwandaise Tutsi et plusieurs personnes ont participé aux cérémonies. Moi, je n’ai pas été à son mariage parce que nous ne nous connaissions pas bien. Je le voyais seulement à l’hôpital ou sur la route, en promenade.

A la mort du Président Habyarimana, j’étais chez moi. Dès que j’ai appris cette nouvelle, diffusée à la radio, j’ai eu très peur. Je pensais qu’il n’y avait rien à faire et que nous, les Tutsi, nous allions de nouveau être tués, à cause des entraînements que les Interahamwe avaient déjà suivis dans le but d’exterminer les Tutsi le jour où la permission leur serait accordée.

La radio a demandé que personne ne bouge de chez lui ; nous avons été obligés de rester à la maison. Entre le 8 et le 12 avril 1994, les incendies ont commencé et nous avons pensé que cela allait vite cesser. Ils ont commencé à piller notre bétail, dont nos vaches.
Quand ils ont commencé à nous tuer, nous nous sommes réfugiés au stade Gatwaro de Kibuye. Lorsque nous avons quitté la maison, nous avons appris qu’on venait de tuer le premier Tutsi.

Au stade, nous avons trouvé d’autres Tutsi en provenance de Mabanza et de Rutsiro. Avant de nous y rendre, les gendarmes que nous avons trouvés devant le stade sur la route nous ont répartis en deux groupes. L’un a été envoyé à l’église et l’autre, mon groupe, au stade Gatwaro.

La vie était très difficile au stade même si nous y sommes arrivés tard, exactement le 13 avril 1994. Nous n’avions ni à manger ni à boire ; certains mangeaient de la viande crue et léchaient la rosée matinale sur les herbes. C’est le docteur Blam, ce Blanc qui travaillait à l’hôpital de Kibuye, qui a essayé de nous venir en aide.

Ce Blanc est d’abord venu nous rendre visite. Il a constaté à quel point nous vivions dans des conditions déplorables et il a commencé à secourir les plus vulnérables parmi nous, à savoir les enfants, les femmes enceintes et allaitantes. Il faisait préparer de la bouillie en collaboration avec les agents de la Croix-Rouge.

Quand la bouillie était cuite, comme il ne pouvait pas la transporter seul, le docteur Blam venait demander aux gendarmes qui nous surveillaient de lui donner quelques personnes parmi nous pour le transport. Ces gendarmes aussi les accompagnaient, parce que celui qui sortait seul du stade était tué.
Ces bouillies étaient transportées dans des fûts, distribués aux enfants et aux autres personnes plus souffrantes. Le docteur Blam lui-même faisait partie du groupe qui distribuait ces bouillies parce qu’à chaque fois, il venait en compagnie de ceux qui transportaient ces bouillies ou parfois même, il s’occupait lui-même du transport.

Les hommes et d’autres personnes qui avaient de la force comme moi, abattions des vaches. Mais la viande était consommée crue puisque nous n’avions ni eau ni bois pour la cuir. Constatant ce problème de l’eau, le docteur Blam s’est servi de tuyaux en plastique et a introduit l’eau au stade dans lequel il a installé deux robinets.

Cela nous a permis d’avoir au moins de l’eau à boire chacun, alors qu’avant son initiative, nous léchions la rosée des herbes chaque matin, attendant le matin suivant. Bien avant notre arrivée au stade, il y avait de l’eau, mais l’accès à cette eau a été coupé quand ils ont remarqué que nous nous y étions réfugiés.

Ce Blanc a continué à s’occuper de nous, puisqu’il nous a recensés pour être à même de demander des aides alimentaires pour nous. Nous étions au nombre de 11.800. Il n’a pas pu nous apporter les vivres puisqu’on a directement commencé à le poursuivre en demandant pourquoi il s’intéressait à ces Tutsi. Il semble que les menaces qui lui étaient envoyées provenaient du Préfet, j’ai entendu cela au stade mais je ne peux pas préciser la véritable source de cette nouvelle.

A partir de ce jour, son épouse a été recherchée pour être tuée. Le docteur Blam donnait chaque fois de l’argent aux Interahamwe pour que son épouse reste en vie. Malgré ses problèmes familiaux, le docteur Blam prenait aussi le temps de venir chercher et soigner les blessés qui arrivaient chaque jour au stade, de plus en plus nombreux. Il suturait les blessés graves et essayait de nous envoyer des médicaments pour ceux qui souffraient de maladies bénignes.

Quelques médecins Hutu l’aidaient, comme le docteur Silas, le docteur Léonard Hitimana actuellement député, l’infirmière Charlotte et tant d’autres.

Parfois, le docteur Blam allait ramasser des blessés sur les routes et les amenait à l’hôpital où il les soignait. Malheureusement, les Interahamwe les ont tous tués par après.

Outre son épouse Jacqueline, qui était menacée, ses trois beaux-frères, qui s’étaient réfugiés chez lui, ont été tués par les Interahamwe qui ont mené une attaque chez lui, envoyés par Kayishema et dirigés par un nommé Gatete. Ce jour-là, ils ont pillé sa maison, lui ont pris tout l’argent du projet GTZ et ont tué ses beaux-frères. Je ne me rappelle pas de leurs noms.

C’est le 17 avril 1994 qu’une grande attaque a été lancée contre nous, constituée de soldats, de miliciens Interahamwe et probablement de paysans de Kibuye. Ils ont commencé à tirer. J’ai essayé de me réfugier ; je suis sorti du stade et me suis rendu chez le Bourgmestre de Gitesi, le nommé Augustin Karara. Dès mon arrivée chez le Bourgmestre, je ne suis plus sorti. Ce n’est que vers le mois de juin que j’ai reçu des nouvelles du docteur Blam.

Après la mort de ses beaux-frères, on a tenté de tuer son épouse. Il a pris un véhicule et a essayé de se réfugier ; il était conduit par un chauffeur nommé Jean-Pierre, actuellement en détention à Kibuye. Arrivée à Mugonero, il a trouvé une barrière qui l’a arrêté.

Les miliciens l’ont fait sortir du véhicule, ainsi que sa femme et son enfant. Ils lui ont demandé de prendre son enfant et de leur laisser sa femme pour qu’ils la tuent. Il a refusé et les a suppliés. Ils ont refusé de le laisser poursuivre sa route. Par contre, ils lui ont dit que s’il ne laissait pas tuer sa femme, il rencontrerait Kayishema qui la tuerait plus loin sur la route. Ils lui ont pris tout ce qu’il avait jusqu’à la paire de souliers qu’il portait.

Blam est retourné à Kibuye chez le Bourgmestre où je m’étais réfugié et je l’ai entendu lui raconter ses misères. Le Bourgmestre l’a directement envoyé à la préfecture et j’ai appris par après qu’il a été logé au Guest House.
Il en est parti pour aller au Congo en passant en pirogue par le lac Kivu. J’ai appris que ce sont des gens qui l’ont fait fuir, le docteur Léonard Hitimana notamment. Moi aussi, le Bourgmestre Augustin Karara m’a cherché une pirogue et j’ai fui vers le Zaïre.

Ce que nous avons le plus apprécié chez le docteur Blam, c’est qu’il n’a pas voulu nous abandonner jusqu’au jour où l’on nous a exterminés. Il a fait tout son possible pour nous venir en aide mais les autorités locales ont été plus fortes que lui. Il a même été menacé pour cela et a failli être tué.
Tous les autres Blancs étaient partis mais lui, il est resté là jusqu’au 17 avril 1994, date de la grande attaque. Même après, il est resté là jusqu’au mois de juin comme je l’ai signalé plus haut.

Après le génocide, je n’ai plus vu le docteur Blam pour le remercier de son courage. Nous n’avons même plus de ses nouvelles. Nous sommes incapables de le récompenser pour son bon cœur et son courage. Que Dieu le fasse à notre place.
En fait, ses œuvres dépassaient les capacités humaines : tous ses compatriotes sont partis mais lui est resté à secourir les Tutsi, même s’ils ont été exterminés par après.

Témoignage recueilli à Kibuye le 18 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.