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Témoignage J105

Le docteur Blam a continué de soigner les blessés, sachant très bien qu’ils risquaient d’être tués par après.

Avant de venir à Kibuye, j’ai d’abord travaillé au centre de santé de Gisovu, puisque c’est là que travaillait mon mari, au MINAGRI (Ministry of Agriculture and Animal Resources). Mon mari a été muté à Kibuye et je suis partie avec lui. Nous y sommes arrivés en octobre 1993 et je suis allée travailler à l’hôpital de Kibuye, où j’ai rencontré le docteur Blam.

Je le connaissais même avant puisque son épouse était la sœur de la femme de mon frère. Le docteur Blam est un type qui savait vivre en bonne harmonie avec tout le monde. Il connaissait très bien le Kinyarwanda pour avoir vécu longtemps au Rwanda. Il avait d’abord vécu à Bushenge, à Cyangugu, en travaillant pour le projet allemand G.T.Z.

Le docteur Blam était surtout chargé de la médecine rurale, pour laquelle le Préfet était coordinateur. Il s’agissait de donner des fonds de soutien destinés aux soins médicaux aux paysans et de les sensibiliser à l’entraide en cas de maladies.
C’est de cela qu’il était surtout chargé à Kibuye, mais il travaillait aussi dans la salle d’opérations. Ce type était toujours au travail. Après les heures de service, il rentrait directement chez lui car son habitation était proche de l’hôpital.

Il ne s’intéressait pas à la politique, n’entretenait pas de relations particulières avec les autorités et n’allait jamais dans les meetings des partis politiques. Quand le génocide a éclaté ici à Kibuye, je travaillais avec le docteur Blam.

Juste après la mort de Habyarimana, le génocide a éclaté à Kibuye. Mais ce n’était apparemment pas grave et nous avions l’impression que cela allait vite cesser. Nous avons commencé à suturer les blessés qui nous parvenaient et comme ceux-ci perdaient beaucoup de sang et avaient faim, nous avons tenté de leur trouver des vivres, surtout de la bouillie. C’est surtout moi, le docteur Blam, le docteur Léonard Hitimana et les agents de la Croix-Rouge qui étaient à Kibuye, qui nous occupions de cela.

Le génocide s’est accentué et les blessés nous parvenaient de plus en plus nombreux. Le docteur Blam, ainsi que le docteur Léonard, ont décidé de prendre l’ambulance de l’hôpital. Ils parcouraient tous les quartiers, ramassaient les blessés qui n’étaient pas encore achevés et les amenaient à l’hôpital pour les suturer.

Durant ces jours-là, nous avons eu beaucoup de malades à l’hôpital mais c’est surtout le service de chirurgie qui avait du travail. Nous recevions des blessés chaque jour et de plus en plus nombreux au fur et à mesure que le temps passait.
Ce qui nous attristait le plus, c’est que nos blessés, même en convalescence, continuaient d’être tués : nous voyions venir des miliciens Interahamwe les chercher, portant une liste qu’ils détenaient des autorités, et ils allaient les tuer. Nous étions découragés.

Le docteur Blam, tout étranger qu’il était, nous demandait de ne pas perdre courage. Il disait : « Peut-être que parmi ceux que nous soignons, il y aura quelques rescapés ». Le fait que les autorités ne nous venaient pas en aide était clairement le signe qu’ils avaient une part de responsabilité dans tout cela.

Dans les jours qui ont suivi, au stade Gatwaro, se sont présentés beaucoup de réfugiés, surtout en provenance de Mabanza et de l’est de Gitesi. Le Préfet leur aurait dit d’aller au stade Gatwaro pour qu’on veille sur leur sécurité. En fait, le Préfet y a mis des gendarmes pour les garder.

Dès leur arrivée au stade, les Interahamwe ont coupé l’eau et les ont fait mourir de faim. Au stade, il y avait plus de douze mille personnes. Les maladies épidémiques les ont attaqués et ils ont commencé à mourir. D’autres ont commencé à brouter comme les animaux. Le service de l’hôpital dirigé par le docteur Blam a pris la résolution de secourir ces gens.

Nous avons donc préparé des bouillies que nous allions distribuer au stade, aidés par les agents de la Croix-Rouge. J’ai oublié les noms de ces agents. Ces bouillies étaient surtout distribuées aux plus nécessiteux : les enfants, les femmes enceintes et allaitantes.

Comme il y avait un problème d’eau, le docteur Blam s’est fait aider par les agents de la Croix-Rouge, s’est servi de tuyaux en plastique et a fait parvenir l’eau au stade. Ensuite, il a installé deux robinets, de telle sorte que chacun pouvait trouver de l’eau à boire.

Nous leur avons aussi distribué des couvertures parce qu’il faisait très froid. Nous nous rendions au stade pour soigner ceux qui souffraient de maladies bénignes et ceux qui étaient gravement malades, nous les conduisions à l’hôpital.

Durant ces jours-là, les gendarmes ont lancé une attaque chez le docteur Blam. Le docteur avait caché ses deux beaux-frères chez lui et il possédait aussi une très grande somme d’argent de sa famille qu’il gardait à la maison. Cet argent a été pillé et ses beaux-frères ont été tués ; les tueurs disaient que le docteur Blam était complice des Inyenzi. Je ne sais pas si ces jeunes gens ont été tués par balles ou par baïonnettes et j’ai même oublié les noms de ses enfants.

Avant d’attaquer le stade et l’hôpital, les autres étrangers ont été obligés de retourner chez eux, mais le docteur Blam a refusé de partir parce qu’il n’imaginait pas que le génocide pouvait être si accentué. Il disait qu’il ne pouvait pas abandonner ces blessés qui avaient besoin de ses soins.

Je ne me rappelle pas exactement de la date, mais c’est entre le 16 et le 17 avril 1994 que le stade Gatwaro a été attaqué : tous les gens qui s’y trouvaient ont été tués. Ils sont venus tuer ceux que nous avions hospitalisés et les quelques rescapés sont des gens qu’ils n’avaient pas remarqués.
Ces assassins étaient très nombreux : des soldats, des gendarmes, des Interahamwe… Ils se sont rassasiés de sang ce jour-là. Nous nous sommes directement découragés. Moi, je suis immédiatement rentré. On venait de tuer ceux que j’avais soignés, que pouvais-je faire encore ?

Le docteur Blam a rencontré pas mal de difficultés ici à Kibuye. Il a caché la famille du directeur de région sanitaire dans une maison abandonnée. Le docteur Blam a caché sa femme et ses enfants. Il les nourrissait et leur assurait tous les soins nécessaires.

L’un de nos collègues les a dénoncés et les Interahamwe sont venus les tuer en présence du docteur Blam. Lorsqu’ils sont venus les tuer, le docteur Blam s’y est opposé : il a nié qu’il était en possession des clés de cette maison.
Comme les Interahamwe insistaient, le docteur Blam a adressé une lettre au directeur de l’hôpital. Il espérait que lui aussi allait nier, puisqu’il savait en fait que cette famille était cachée dans cette maison.

A sa grande surprise, le directeur de l’hôpital est venu avec les Interahamwe et a demandé au docteur Blam d’ouvrir la maison. Il a refusé. Ils ont forcé les portes, ont fait sortir toutes ces personnes et les ont tuées en présence du docteur Blam, lui disant : « Tu nous mentais alors que tu cachais les Inyenzi ».

Lorsque le docteur Blam a constaté qu’il s’était donné de la peine pour rien, il a pris la décision de fuir. Il a pris sa femme, son enfant et son chauffeur – actuellement en détention – et ils se sont dirigés vers Cyangugu. Dès qu’il a quitté sa maison, ces Interahamwe sont directement allés la piller et ne lui ont rien laissé.

Arrivés à Mugonero, ils ont été arrêtés à une barrière. Les Interahamwe étaient dirigés par Obed Ruzindana. Ils voulaient tuer sa femme parce qu’elle était Tutsi. Le docteur Blam a refusé. Il les a suppliés, mais en vain. Ils ont dit que s’il ne livrait pas sa femme, ils allaient les tuer ensemble.
Ils l’ont obligé à retourner à Kibuye chez le Préfet Clément Kayishema pour qu’il décide lui-même de leur sort. Ils l’ont dépouillé de tout, même de la paire de souliers qu’il portait. C’est le chauffeur qui les a conduits qui nous a tout raconté.

A son arrivée à la préfecture, le Préfet lui a donné un laissez-passer. Il aurait envoyé un message à ses compatriotes résidant à Bukavu et ils seraient venus le prendre. Ils ont apporté une pirogue grâce à laquelle il s’est rendu au Congo avec sa femme. Voilà la vie du docteur Blam à Kibuye durant le génocide.

Le docteur Blam a tout fait pour sauver les gens, mais les autorités locales qui avaient l’intention d’exterminer les Tutsi – comme elles l’ont fait d’ailleurs – l’ont découragé.

Le docteur Blam s’est dépensé ; il a failli être tué lui-même ; il a été dépouillé de tout. Il a fait preuve de courage lorsqu’il n’a pas voulu abandonner les Tutsi au moment où d’autres les tuaient.

Tout ce dont nous sommes capables, c’est de demander la bénédiction divine pour lui et si possible, qu’il revienne nous aider à nous occuper des malades puisque nous n’avons plus de docteur ici à Kibuye. Nous souhaitons qu’il reste toujours courageux comme il en a fait preuve dans ces moments difficiles.

Témoignage recueilli à Kibuye le 15 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.