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Témoignage J106

Même si ses actions n’ont servi à rien, ils veulent remercier le docteur Blam, cet étranger qui les aidait tandis que leurs frères les massacraient.

Avant le génocide, je connaissais le docteur Blam. Bien que je fusse encore petite, je me rendais à l’hôpital et je le voyais là. Comme sa maison était non loin de là, je le voyais aussi souvent. J’étais enfant et je ne peux pas dire si quelqu’un était bon ou mauvais. Ainsi, je ne saurais porter un jugement sur le docteur Blam avant le génocide.

Cependant, en considérant la façon dont il s’est comporté pendant les évènements du génocide et d’après ce que j’ai entendu sur lui, je dois reconnaître qu’il était un homme de bien car il a mis sa personne en danger en essayant de sauver des personnes vouées à la mort.

J’ai appris la mort de Habyarimana par mes parents. Comme rien ne s’était encore passé, je suis restée chez moi avec toute ma famille. La situation s’est très vite détériorée car aux environs du 9 avril, les incendies des maisons des Tutsi ont été déclarés dans les communes de Mbanza et de Karongi. Nous avons même entendu des cris sur nos montagnes et on a vidé la maison pour ne pas être assassinés.

On s’est dirigés à la paroisse avec nos parents. Avant de quitter la maison, nous avons entendu des cris qui s’approchaient de plus en plus de chez nous, en provenance des endroits dits de Kibaya et de Burunga, contrées voisines de la commune de Mabanza. Nous sommes restés à la paroisse. Personne ne nous a attaqués. Il y avait cependant des rumeurs relatives à une éventuelle attaque. Des Interahamwe passaient sournoisement par là mais sans rien faire.

Le 16 avril, ces Interahamwe et des militaires nous ont attaqués ici à la paroisse. Ils ont massacré la plupart des gens à coups de machette. Des militaires ont fusillé ceux qui tentaient de s’enfuir et personne ne pouvait croire qu’il puisse y avoir un seul rescapé. Je ne sais pas par quelle chance j’ai pu sortir sans savoir que j’étais vivante et par après, je me suis miraculeusement retrouvée avec ma petite sœur en dehors de la paroisse.

Une fois parvenues sur la grand-route en fuyant la mort et en quête d’une cachette, nous avons rencontré le docteur Blam qui prenait des photos des personnes en train de massacrer les autres.
En tentant de le fuir puisque je ne savais pas ce qu’il visait, il m’a appelée avec un geste mais moi, j’ai hésité alors qu’il cherchait à me sauver en me conduisant au stade ou à l’hôpital, comme il l’a fait aussi pour d’autres qu’il ramassait malgré leurs blessures saignantes et les acheminait pour aller les faire soigner et leur donner à manger.

J’ai donc continué à me cacher dans les champs et les forêts de la paroisse. Suite à la faim qui me torturait les intestins, je me suis décidée à rentrer à la maison pour essayer d’y chercher à manger. Je n’y ai rien trouvé. Mais j’ai été découverte par un certain Antoine qui, à ce moment-là, poursuivait un homme pour le tuer. J’ai pu échapper à la mort de cette façon, mais j’ai appris par la suite que l’homme en question, tué par Antoine, était mon père qui cherchait aussi à se cacher.

Quant à moi, j’ai donc continué à me cacher dans les champs de sorgho des environs jusqu’en mai. Il n’y avait plus de mouvement de gens chez nous et personne ne pouvait imaginer qu’il y avait des survivants dans ma famille. La faim et la soif m’ont obligée à me rendre à l’hôpital car quelque chose me disait que les rescapés de l’hôpital étaient bien logés et nourris. Je n’ai eu aucune difficulté pour l’atteindre.

Dès que je suis arrivée, j’avais vu le docteur Blam, qui m’a bien accueillie et logée à hôpital, prétextant que j’étais gravement malade. Chaque jour, je voyais qu’il venait opérer et suturer les gens gravement blessés ou fusillés dans le ventre ou autres endroits non mortels.

Tout en procédant à ces actes de sauvetage, il s’est confronté aux Interahamwe qui venaient régulièrement prendre les convalescents pour les tuer. Il suppliait les Interahamwe de laisser ses malades. Ce qui m’a sauvée, c’est mon âge en fait (j’étais encore petite) et de plus, j’étais une fille.

Il y a une femme dont je ne me rappelle pas le nom, qui est venue à l’hôpital avec ses enfants. Comme le docteur Blam s’apprêtait à les prendre pour les hospitaliser, les Interahamwe se sont présentés et les ont arrachés. Ils les ont alors coupés en morceaux devant le docteur qui pleurait, incapable de faire quoi que ce soit.

Ils lui ont dit d’ailleurs, à ce même docteur, que s’ils voulaient, ils pouvaient le tuer puisqu’il défendait des Tutsi, que lui-même avait une épouse Tutsi et qu’il cherchait à protéger sa belle-famille. L’étranger s’est étonné et était vraiment troublé devant les atrocités commises devant lui. Il est entré à l’intérieur de l’hôpital sans savoir que faire. D’autres personnes, que le docteur Blam avait continué à cacher à l’intérieur de l’hôpital, ont été tuées après leur guérison.

A l’intérieur de l’hôpital, nous n’étions pas du tout affamés ni assoiffés. Le docteur Blam nous faisait préparer à manger de la bouillie de sorgho-soja-maïs. Après quelques temps sans le voir, des gens nous ont dit qu’il s’en était allé. Mais, je ne sais pas comment.
De toute façon, on raconte qu’il a pris la décision de partir lorsque les Interahamwe ont tué ses beaux-frères qu’il avait cachés chez lui et que sa femme était également menacée de mourir. J’ignore le chemin qu’ils ont pris et le moyen qu’il a utilisé.

Une semaine après son départ, des Français sont venus et nous ont extraits de l’hôpital. Ils nous ont conduits à Nyarushishi, dans la préfecture de Cyangugu. C’est de cette façon que nous avons été sauvés.

Le docteur Blam, tel que je l’ai vu et connu, était un homme formidable. Cependant, il donnait avec tout son cœur mais sans collaborateurs. Toutes les autorités étaient des assassins. Les habitants aussi assassinaient leurs voisins. Toutes les œuvres du docteur Blam ont donc été inutiles vis-à-vis de ce peuple.

Nous autres, les rescapés, nous le gardons dans notre mémoire, même si nous ne pouvons pas lui exprimer notre reconnaissance. Il s’est chargé de notre détresse alors qu’il était étranger, au moment où nos frères nous massacraient.

Nous aimerions que le gouvernement actuel fasse quelque chose en faveur d’un étranger comme celui-ci qui a sauvé des gens. Par contre, le même gouvernement devrait prendre d’autres mesures à l’encontre des étrangers qui n’ont rien fait pour protéger des gens alors qu’ils en avaient les moyens.

Témoignage recueilli à Kibuye le 18 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.