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Témoignage J107

Le docteur Blam a fait ce qu’il pouvait car il n’aurait pas supporté d’assister aux massacres sans rien faire.

Le docteur Blam venait de passer beaucoup de temps ici à Kibuye, mais je ne me rappelle pas bien l’année, le mois et la date de son arrivée. Il y a passé beaucoup de temps puisqu’il s’y est même marié à une fille Tutsi de Gishyita. Je ne sais pas exactement ce qu’il faisait à l’hôpital, mais je le voyais souvent à la pédiatrie et je crois par conséquent qu’il était pédiatre.

Le docteur Blam maîtrisait très bien le Kinyarwanda, si bien qu’il pouvait converser en cette langue avec n’importe qui et sans problème. Il aimait tout le monde et il passait son temps dans son service surtout. Nous ne l’avons jamais vu entretenir des relations particulières avec les autorités qui pouvaient lui inculquer de mauvaises idées politiques. Le docteur Blam habitait près de l’hôpital de Kibuye, tout près des bâtiments des projets allemands de Kibuye.

A la mort de Habyarimana le 6 avril 1994, j’étais chez moi avec mes enfants. Mon mari, lui, était décédé depuis longtemps. La radio a alors diffusé l’information et empêché à la population de circuler, soi-disant pour des raisons de sécurité.

Malgré cela, les Interahamwe, eux, ont commencé les massacres. Ces miliciens Interahamwe ont commencé dans la région de Gitarama, dans la commune de Gitesi et à Bwishyura, en brûlant les maisons. Nous avons commencé à avoir peur. En un laps de temps très court, la route était pleine de gendarmes, mais on voyait qu’ils ne s’intéressaient pas particulièrement aux actes de ces Interahamwe. Tout cela m’a causé une forte peur surtout parce que je vivais seule avec mes enfants puisque j’étais veuve.

Le soir du 7 avril, les tueries ont été perpétrées au grand jour. Des hommes ont été tués. Après leur mort, nous avons eu fort peur et nous nous sommes réfugiés dans les brousses avoisinant nos maisons. Mes enfants et moi sommes allés nous cacher sur la colline de Gatwaro, parce qu’il y avait des brousses où l’on pouvait se cacher facilement.

Après quelques jours nous avons vu venir plusieurs personnes à pied, suivis de militaires en direction du stade de Gatwaro. Les militaires disaient qu’ils allaient veiller sur leur sécurité. Ces gens venaient des communes de Mabanza, d’une partie de Rutsiro et même de Gitesi.

En fait, les premiers jours, la sécurité des gens a été assurée au stade, si bien que personne n’a été touché, alors que ceux qui se cachaient dans les brousses ou qui étaient encore dans leurs maisons ont été tués quand on les découvrait, de telle sorte qu’en dehors du stade, dans certains quartiers avoisinant la ville, les tueries ont été exécutées sans scrupules. C’est pour cette raison que tout le monde s’est réfugié au stade où nous espérions la sécurité. Moi aussi, j’ai quitté la forêt de Gatwaro pour rejoindre les autres au stade.

Au stade, nous étions environs douze mille personnes. Après notre arrivée, ceux qui nous y ont amenés nous ont fait mourir de faim et de soif, puisque l’eau qui parvenait normalement au stade avait été coupée.

Pour remédier à ce problème, le docteur Blam a apporté des tuyaux en plastique qu’il a soudés à l’endroit où l’eau avait été coupée et a même installé deux robinets, afin que nous puissions nous partager cette eau. Avant l’intervention du docteur Blam, nous léchions les herbes tôt le matin avant que la rosée ne s’évapore, pour hydrater nos gorges.

Cela n’a pas duré longtemps parce qu’avant de nous attaquer, les Interahamwe ont de nouveau coupé l’eau. Comme les enfants et les femmes enceintes étaient les plus vulnérables, le docteur Blam, en collaboration avec les agents de la Croix-Rouge, a fait tout son possible pour nous apporter de la bouillie que nous distribuions aux enfants.

Le docteur Blam lui-même a apporté un fût de bouillie qu’il distribuait à ceux qui en avaient le plus besoin. Les autres pouvaient consommer de la viande puisque nous pouvions abattre les vaches que nous avions au stade, mais certains la mangeaient crue par manque de bois de chauffage et d’ustensiles de cuisine.

Comme nous devenions très nombreux, le docteur Blam nous a recensés pour pouvoir demander des vivres à la Caritas ou ailleurs en tenant compte de notre effectif. Il a constaté que nous étions 11.800 personnes. Les agents de la Croix-Rouge qui l’aidaient portaient toujours de longues chemises blanches portant l’inscription Croix-Rouge, mais je n’ai pas pu connaître leurs noms.

Les Interahamwe ont su que le docteur Blam voulait nous venir en aide et ils ont prévenu le Préfet Clément Kayishema. Ils voulaient nous tuer et personne n’avait la force de fuir à cause de la faim. Le Préfet Kayishema a ordonné que ce Blanc et ces agents de la Croix-Rouge ne reviennent plus au stade. Il a dit que les Tutsi qui s’y trouvaient seraient nourris par l’Etat, parce que c’est l’Etat qui les avait amenés là.

A partir de ce moment, le docteur Blam et ses collègues ont perdu courage et ne sont plus venus au stade. De temps en temps, ils venaient au stade pour apporter des médicaments et soigner les blessés qui arrivaient encore.

Ce que j’ai appris encore sur le docteur Blam, c’est qu’avant qu’on nous attaque, il conduisait l’ambulance de l’hôpital, parcourant les alentours de la ville de Kibuye, ramassant tous les blessés, les amenant au service de chirurgie où il les suturait. Lorsque quelques-uns guérissaient, ils nous rejoignaient au stade et les autres restaient à l’hôpital. Ce sont ceux qui nous rejoignaient au stade en provenance de l’hôpital qui nous contaient le courage du docteur Blam.

On a commencé à le rechercher pour lui faire du mal et on a même tenté de tuer son épouse parce qu’elle était Tutsi. On disait de lui qu’il était complice des Inkotanyi.

Le docteur Blam s’est fatigué pour rien, parce que tous ceux qu’il a ramassés sur les routes et qu’il soignait, ceux à qui il distribuait des vivres au stade, ont té tués. Le 17 avril 1994, les Interahamwe, dirigés par des militaires et par le Préfet Kayishema, nous ont attaqués et tués. Ils ont tiré sur nous. Ils sont même allés tuer les malades qui étaient encore à l’hôpital.

Au stade, ils ont tellement tiré sur nous que 95 % de ceux qui étaient au stade y ont perdu la vie et d’autres sont morts en cours de route en tentant de se réfugier.
J’ai joui d’une chance exceptionnelle parce que mes enfants et moi, nous avons pu sortir du stade et retourner dans la forêt de Gatwaro jusqu’à ce que les Français viennent nous évacuer à l’ENT (Ecole Normale Technique).

Ce qui nous a encore étonnés de cet homme blanc, c’est que quand le génocide a éclaté à Kigali surtout et dans les autres préfectures, on a ordonné à tous les étrangers de retourner chez eux. Mais lui a refusé de partir parce qu’il voyait ce qui se passait et il ne parvenait pas à le supporter. Il est resté pour tenter de sauver les gens. Aussi, ses beaux-frères ont été tués chez lui alors qu’on avait aussi pillé sa maison. Il venait même de donner une somme exorbitante d’argent pour qu’on ne les tue pas mais en vain.

C’est tout ce que j’ai su sur lui durant le génocide mais après, j’ai appris qu’il avait fui et qu’il était allé au Zaïre en traversant le lac Kivu. Après le génocide, je ne l’ai plus revu, mais j’ai entendu dire qu’il travaillait à Butare. Je n’en sais pas plus.

Le peu de temps que j’ai connu ce Blanc, le docteur Blam, j’ai constaté qu’il s’était dépensé pour nous. Il avait l’intention de continuer mais il a été découragé par les autorités qui avaient l’intention d’exterminer les Rwandais. Que Dieu récompense le courage dont il a fait preuve, et nous les rescapés, nous penserons toujours à lui.

S’il y avait eu un Rwandais qui avait fait comme lui, par exemple le Préfet, personne ne serait mort. Peut-être que même le génocide n’aurait pas été si accentué. Ce Blanc a beaucoup souffert en voyant les Rwandais se comporter comme des animaux, tuant leurs propres compatriotes. Lorsqu’on tirait sur nous, il n’a su que faire et a pris des films et des photos.

Que Dieu le comble de force et de courage afin qu’il puisse toujours soutenir les malheureux.

Témoignage recueilli à Kibuye le 18 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.