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Témoignage J108

S’il avait eu le soutien des autorités ou d’autres étrangers, les actions du docteur Blam n’auraient pas été vaines.

Avant que n’éclate le génocide, je travaillais à l’Hôtel Golfe récemment construit et dont la clientèle était nombreuse. Le 6 avril 1994, jour de la mort de Habyarimana, j’étais également à cet hôtel.

Le 8 avril, j’ai pu converser avec les gens de Kigali au téléphone et ils m’on dit que le génocide faisait rage là-bas. J’en ai conclu que sans nul doute, cela nous arriverait à nous aussi, compte tenu des entraînements d’Interahamwe que nous avions constatés et puis les gens disaient aussi qu’au moment venu, nous serions tués.

Cela nous a causé une grande panique mais nous avons attendu ce qui arriverait. Sur les routes, devant l’hôtel, les gens passaient, armés de machettes, de lances et même de massues. Les gendarmes passaient près d’eux et ne leur disaient rien. Sans tarder, ces miliciens ont tué toute une famille et d’autres, dont j’ai oublié les noms.

J’ai essayé de téléphoner ici dans les environs de la ville pour être informé de la situation, mais toute personne qui me parlait, me disait que les gens avaient commencé à fuir les lieux pour des raisons de sécurité. J’ai fini par apprendre qu’une attaque de l’hôtel était en préparation puisque plusieurs Tutsi y logeaient et qu’ils n’avaient pas voulu partir parce qu’ils craignaient d’être tués en cours de route.

Dès que j’ai appris cette nouvelle, j’ai fait tout mon possible pour sortir de l’hôtel. Puisque c’était chez moi, je savais par où aller et je suis passé en deçà de l’hôtel. J’ai traversé toute la forêt de Gaturaro et je suis parvenu au stade. C’était le 14 avril ; les autres étaient restés à l’hôtel.

Arrivé au stade, j’y ai trouvé beaucoup de gens en provenance de Mabanza et d’autres localités de Kibuye. Ils avaient de sérieux problèmes de nourriture. Mais là, il y avait un Blanc appelé Blam.

A mon arrivée, il avait déjà commencé à assister ces réfugiés. Je l’ai trouvé en train de distribuer des vivres aux enfants et aux femmes, surtout allaitantes et enceintes. Il leur donnait des bouillies et même des biscuits. Il préparait ces bouillies à l’hôpital et les transportait dans des fûts, de sorte que chacun recevait une quantité proportionnelle au nombre d’enfants qu’il avait à charge.

Blam était aidé par le personnel de l’hôpital mais j’ai oublié leurs noms. Entre-temps, j’ai vu qu’au stade, le docteur Blam, en collaboration avec la Croix-Rouge, avait rétabli un accès à l’eau pour les réfugiés parce que l’autre avait été coupée par les miliciens Interahamwe.
Pour leur faire parvenir cette eau, il s’était alimenté à l’hôpital et se servait de tuyaux en plastique qu’il avait introduits au stade. Il avait installé deux robinets. Pour boire, nous nous mettions en rangées. Et comme nous étions très nombreux, nous faisions la file jusqu’au soir.

Le Préfet Clément Kayishema a fini par le savoir et il a dit qu’il ne voulait plus voir un Blanc s’introduire au stade. Comme le stade était gardé par des soldats et des gendarmes, il a été nécessaire que ce Blanc n’apporte plus de bouillie, mais il venait en compagnie de la Croix-Rouge soigner les malades ou prendre les blessés pour aller les suturer à l’hôpital.

Le 15 avril, la guerre à commencé à Yamishaba ; ils ont commencé à brûler les maisons et à poursuivre les gens sur les collines. On entendait des cris toute la journée. En même temps, ils pillaient le bétail.
Les cris nous parvenaient au stade mais nous voyions aussi brûler les maisons. Comme la situation s’aggravait, j’ai compris qu’une attaque imminente serait lancée au stade puisque c’était l’endroit qui hébergeait le plus de Tutsi.

J’ai pris la résolution d’aller me cacher dans la brousse de Nyabidahe, tout près de la résidence du Préfet. En partant, j’ai rencontré le docteur Blam en train de ramasser tous ceux qui avaient été blessés à Nyamishabe. Il m’a dit qu’il essayait de trouver le moyen de les soigner. Après ce jour, je n’ai plus revu le docteur Blam. Ce sont les dernières nouvelles que je garde de lui.

Entre le 16 et le 17 avril 1994, je ne me rappelle plus exactement de la date, les Interahamwe ont attaqué le stade et ils ont complètement massacré tous les réfugiés qui s’y trouvaient. Ils étaient venus de Nyabidahe, près de la résidence du Préfet, car c’est en fait là que logeait la plupart d’entre eux.

De ma cachette, le bruit des tirs me parvenait du stade, ainsi que les cris de ceux qu’on tuait. Je suis resté dans ces brousses jusqu’au moment où je me suis refugié à Idjur (île du Congo). Par chance, un vieux qui résidait près de ma cachette aidait les gens en les faisant traverser le lac Kivu jusqu’à l’île Idjwi. Je lui ai demandé de me faire traverser moi aussi et il a accepté.

Même avant le génocide, je connaissais le docteur Blam comme un Blanc qui s’exprimait parfaitement en Kinyarwanda, gentil envers tout le monde et qui tenait à cœur son travail plus qu’à tout autre chose. Les gens ne pouvaient le voir qu’après les heures de service.
Je ne l’ai jamais vu faire partie de la politique, par exemple tenir une longue conversation avec le Préfet ou les Bourgmestres. Tout son temps était en grande partie occupé par son travail.

Le docteur Blam a fait de son mieux pour venir en aide aux Tutsi menacés, mais ce qui nous a le plus attristé, c’est que les Interahamwe venaient chaque fois prendre les blessés qu’il avait soignés pour les tuer ou les torturer encore.

Il a tout fait pour nous protéger mais les autorités civiles et militaires se sont montrées plus fortes que lui. Il a essayé, alors qu’il était étranger. Ce qui était encore très étonnant chez lui, c’est que tous ses compatriotes se sont réfugiés, mais lui n’a pas voulu nous abandonner alors qu’il voyait bien que la situation était dramatique. Cela est une preuve de courage.

Nous, nous sommes incapables de le remercier, que Dieu le récompense pour nous. A présent, nous n’avons pas de ses nouvelles. S’il est au Rwanda, nous pouvons le remercier, mais nous gardons espoir qu’il soit encore en vie.
Rares sont ceux qui ont pu se comporter comme lui. S’il y avait eu d’autres gens pour l’aider, surtout les autorités, le génocide n’aurait pas atteint les limites que nous lui connaissons.

Témoignage recueilli à Kibuye le 19 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.