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Témoignage J109

Le docteur Blam, allemand, est un des rares étrangers à avoir été témoin des atrocités puisque la plupart ont fui.

J’ai connu le docteur Blam quand j’ai quitté Ruhengeri à la suite de l’insécurité, pour venir travailler à l’hôpital de Kibuye, ma préfecture d’origine. A l’hôpital de Kibuye, j’y ai donc rencontré le docteur Blam et d’autres médecins et j’ai commencé à travailler avec eux.

Le Docteur Blam était un Allemand qui venait de passer plusieurs jours au Rwanda. Il avait travaillé successivement à Butare, à Bushenge, à Cyangugu et à Kibuye. Le docteur Blam connaissait la langue rwandaise et s’exprimait correctement, de sorte que causer avec les Rwandais n’était pas un problème pour lui.

Le docteur Blam, qui séjournait depuis longtemps au Rwanda, s’était marié avec une rwandaise, ressortissante de la commune de Gishyita. Le docteur Blam était un homme très gentil, qui aimait son travail et donnait des conseils. Il aimait également les Rwandais. Il était un coopérant allemand qui était venu aider les Rwandais dans le domaine de la santé. Presque tous les gens de Kibuye l’aimaient et il en était de même des régions dans lesquelles il avait travaillé avant.

Après la mort de Habyarimana, les choses ont changé ici à Kibuye et il y a eu une méfiance entre les gens. Cette mauvaise humeur a tellement gonflé que nous avons vu les massacres arriver.
Cette situation n’a pas duré car le 13 avril 1994, a commencé le premier massacre et la victime était Jean-Marie Vianney Rwasubutare, licencié en économie. A partir de cette date, les massacres ont été généralisés et concernaient surtout les hommes d’affaires, ainsi que les intellectuels.

Le 14 avril 1994, les massacres ont éclaté publiquement dans la commune de Gitesi et les Tutsi ont été tués, tandis que d’autres se voyaient détruire leurs maisons. Les rescapés fuyaient vers la préfecture, la commune et la paroisse. Le même jour, des réfugiés venus de la commune de Mabanza sont arrivés à Kibuye et tous se dirigeaient vers la préfecture et la paroisse.

Le 15 avril 1994, à la suite du nombre croissant des réfugiés dans tous les coins de la ville de Kibuye, une décision a été prise de regrouper tout le monde au stade de Gatwaro.
Les tueries dans les collines avoisinant Kibuye étaient tellement graves, que chaque minute, on voyait arriver au stade plus ou moins 200 réfugiés.

Le stade de Gatwaro est situé juste à côté de l’hôpital de Kibuye et certains réfugiés sont allés à l’hôpital. Personne n’a voulu s’occuper de ces nombreux réfugiés entassés dans le stade de Gatwaro et le risque de maladies mortelles était énorme.

Devant cette situation et comme il pleuvait beaucoup (encore un danger en plus), le docteur Blam et moi avons pris la décision d’aller les assister. On leur parlait de l’hygiène et de la manière dont on pouvait creuser des toilettes, afin de prévenir les maladies contagieuses.
Dans ces actions, nous nous faisions aider par des intellectuels parmi les réfugiés, notamment les professeurs. Aussi, nous nous sommes fait assister par les gens de la Croix-Rouge dans ces moments difficiles et tous ces gens étaient recrutés parmi les réfugiés.

Nous avons essayé de séparer les vieux, les enfants et les vieilles, afin de nous occuper spécialement d’eux. On donnait du sérum aux malades très graves dans des bidons et dans toutes ces tâches, nous étions assistés par les gens de la Croix-Rouge. Il y a des gens qui venaient avec des blessures très graves et ceux-là, le docteur Blam et moi les prenions à l’hôpital pour les soigner. Les blessés moins graves étaient soignés sur place.

Entre-temps, le 16 avril 1994, les gens qui s’étaient réfugiés à Nyamishaba ont tous été tués, mais nous ne nous sommes pas découragés. C’est nous qui nous occupions de la ration des réfugiés du stade.
A un certain moment, le stock était épuisé et nous avons demandé secours aux missionnaires du Home Saint-Jean, qui nous ont donné du riz et des haricots pour ces réfugiés.

A partir de cette date, les gendarmes ont commencé à encercler le stade et nous pensions qu’ils venaient pour la sécurité des réfugiés, vu les tueries graves. Mais le lendemain, ils ont commencé à interdire aux infirmiers d’entrer dans le stade et quand nous voulions entrer nous-mêmes, on nous demandait des explications. Vu la situation et les massacres qui perduraient, nous en avons conclu qu’ils venaient attaquer le stade.

Le 17 avril 1994, de graves massacres ont été opérés à l’église catholique de Kibuye. Les rescapés de ces massacres sont venus au stade de Gatwaro, tandis que les blessés graves ont été emmenés à l’hôpital. On essayait de leur donner des soins primaires urgents, comme arrêter les saignements et leur faire des pansements.
Durant cette période, nous n’avons jamais vu ni un agent de la préfecture, ni un militaire, venir voir la situation.

Le 18 avril 1994, quand je me trouvais à l’hôpital, j’ai vu la colline de Gatwaro remplie d’Interahamwe, de gendarmes et d’une grande partie de la population. Immédiatement, ils ont commencé à tiré dans la foule de Tutsi au stade. Ils sont même entrés dans le stade et ont commencé à couper les gens avec des machettes. Ce jour-là, il y a eu 4.000 morts.

Comme l’habitation du docteur Blam était à côté de l’hôpital, il est vite parti chez lui pour qu’on ne tue pas sa femme qui était Tutsi. Les tueries ont continué et lorsqu’un réfugié courait vers le stade, on le pourchassait et on le tuait avant qu’il n’y parvienne.

Le 21 avril 1994, quand les Interahamwe étaient en train de tuer, le docteur Blam et moi ne savions plus que faire. J’ai pris un véhicule de l’hôpital et j’ai circulé pour voir s’il y avait des blessés pour que je les prenne à l’hôpital afin de les soigner.

Arrivé à Nyamishaba, j’ai trouvé la situation grave, le nombre de cadavres était énorme, mais j’ai pu récupérer parmi eux, une maman et son bébé. Je les ai pris à l’hôpital et nous les avons soignés. Ensuite, je suis allé voir le docteur Blam pour demander conseil. De son côté, il avait pris un véhicule et était allé voir sur place. Il a été scandalisé, tellement c’était dur.

Le docteur Blam s’était marié à une fille rwandaise mais n’avait pas encore légitimé le mariage. Quand les choses se sont compliquées, il a été décidé que les étrangers vivant au Rwanda, rentrent provisoirement chez eux. Mais le docteur Blam ne pouvait pas partir en abandonnant son épouse ; les autres sont partis mais lui a refusé.

Les tueurs ont cherché par tous les moyens de tuer sa femme. Ils ont attaqué son domicile et ont pillé tous ses biens. Mais le docteur Blam leur disait : « Au lieu de tuer ma femme, tuez-moi d’abord. Ensuite, ça sera son tour ». Mais les tueurs continuaient de les déranger.

Le 27 avril 1994, constatant que le docteur Blam risquait de mourir avec sa famille, j’ai décidé de lui donner un véhicule de l’hôpital. Il a chargé sa famille et ses biens et nous avons décidé qu’il passerait par Cyangugu, où il traverserait la frontière vers Bukavu.

Arrivé à Mugonero, dans la commune de Rwamatamu, il a rencontré une barrière et a été stoppé. Ils ont pris Madame Blam pour la tuer mais le docteur s’est mis devant eux et leur a dit : « Au lieu de tuer ma femme, commencez par me tuer moi-même ».

Immédiatement, ils les ont fait rentrer à Kibuye pour qu’ils voient d’abord le Bourgmestre de Gishyita, Charles Sikubwabo, qui a essayé de leur faire comprendre que le Rwanda n’avait pas de conflit avec les Allemands. Et ils ont donc décidé de rentrer à Kibuye. Après cela, je les ai vus retourner à l’hôpital de Kibuye.

Dans la maison du docteur Blam, il n’y avait plus rien ; tout avait été pillé. J’ai alors eu peur. Je sentais qu’ils allaient le tuer. Je l’ai pris avec moi pour aller voir le Préfet et lui expliquer ses problèmes mais le Préfet n’a rien pu faire pour nous. Il a dit qu’il n’y pouvait rien et nous a envoyés au Guest House. Le gérant de l’hôtel a ensuite refusé de l’accueillir.

Devant cette situation, je ne savais pas quoi faire et je me suis résolu à aller voir le Bourgmestre de Gitesi, Monsieur Karara. Je lui ai exposé tout le problème et il m’a alors dit que je pouvais aller le loger chez moi, à la maison.
Mais comme j’habitais à Cyumbati dans le centre-ville, nous devions passer par une barrière et par ailleurs, le docteur Blam était recherché, je me donc suis retrouvé face à un dilemme.

J’ai décidé de le mettre sous le coussin du véhicule et je suis parti comme si j’étais seul. Arrivé à la barrière, j’ai salué les Interahamwe et je leur ai fait comprendre que je rentrais du travail tard. Ils ont ouvert la barrière et nous avons pu passer. Nous avons alors passé la nuit ensemble.

Le lendemain matin, je les ai reconduits à l’hôpital et le docteur Blam et sa famille ont pu regagner leur maison bien que les portes aient été enlevées. La maison n’était pas fermée mais ils ont accepté de l’occuper dans cet état.
Pendant ce temps, en Allemagne, ils commençaient à se rendre compte des problèmes que vivait le docteur Blam au Rwanda, la nouvelle ayant été transmise par d’autres ressortissants allemands qui avaient quitté le Rwanda.

Le 29 avril 1994, je me suis rendu à Gishyita, dans la commune natale de Madame Blam pour essayer d’avoir une attestation de mariage et tenter une nouvelle fois de les faire évacuer. Mais le Bourgmestre Charles Sikubwabo a refusé et nous a donné un rendez-vous à une date impossible, soit le 10 mai 1994. Là aussi, ce n’était pas certain et je suis retourné les mains vides.

Le 30 avril 94, le Préfet Kayishema a convoqué une réunion pour préparer la visite de Théodore Sindikubwabo qui était Président lors du génocide.
Lors de cette réunion, on a parlé de l’évacuation des cadavres du stade, de l’hôpital et des rues. Dans ces opérations, on a trouvé 72 jeunes Tutsi au home Saint-Jean, qui respiraient encore. Ils ont été conduits à l’hôpital et nous avons commencé à les soigner et leur donner le nécessaire pour retrouver la vie.

Le 3 mai 1994, Sindikubwabo n’est pas venu, mais à sa place est venu Jean Kambanda qu’accompagnaient Edouard Karemera, Eliezer Niyitegeka, Donat Murego et Ndindabahizi, alors tous ministres.
La réunion s’est tenue au stade. J’y ai assisté et j’y ai pris la parole en demandant à l’Etat d’aider les gens que nous avions à l’hôpital.

A la fin de la réunion, je suis retourné à l’hôpital et j’ai découvert que 72 enfants venaient d’être tués. Le docteur Blam lui, n’était pas parti à la réunion, il était resté à l’hôpital et ces enfants ont probablement été tués en sa présence.

Le docteur Blam avait ses deux beaux-frères qui vivaient chez lui. Nous les avions cachés près de sa maison, croyant que personne ne les verrait. Mais par la suite, ils ont été découverts et tués.
A côté de l’habitation du docteur Blam, il y avait une forêt et c’est là que nous avions caché les enfants. Le docteur Blam est resté dans cette situation à Kibuye sans biens, sans frères, sans même les moyens de communication avec les gens de chez lui.

En Allemagne cependant, ils avaient de ses nouvelles par le canal du consulat installé à Bukavu. Ils se sont alors arrangés avec les autorités de Cyangugu et un sous-Préfet a convenu avec les autorités de la place de la date à laquelle ils pourraient venir chercher le docteur Blam et sa famille. C’est ce jour-là qu’il s’est senti un peu plus sécurisé.

Le 20 mai 1994, les Allemands sont venus prendre le docteur Blam et sa famille. Ses biens en revanche, sont restés là mais le docteur Blam a ainsi pu être sauvé.

Après son départ, je suis resté avec beaucoup de problèmes. Les gens disaient que j’étais à l’origine des démarches qui avaient permis son évacuation, mais le problème le plus grave était que nous avions caché certains des amis du docteur Blam dans une maison à côté de la sienne. Personne ne les avait jamais vus. J’étais le seul, avec le docteur Blam, à connaître cette cachette.

Parce qu’à Kibuye, ils commençaient à ne plus avoir confiance en moi. J’ai décidé de louer une vedette à 80.000 francs rwandais et j’ai chargé ces personnes et moi-même et nous sommes allés à l’île Idjwi. Tous ces gens vivent encore. Nous sommes retournés au pays lors de la prise du pouvoir par le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

Le docteur Blam a donc été un homme courageux. Il a lutté pour la cause des Rwandais ; il les soignait pendant le génocide alors que les médecins rwandais s’étaient rangés du côté des génocidaires. Le docteur Blam aimait beaucoup ses malades et il a lutté pour que sa femme ne soit pas tuée, bien que ses beaux-frères, réfugiés chez lui, aient tous été massacrés.

Le docteur Blam était un homme très simple et très gentil et nous espérons qu’il est resté le même.

Le docteur Blam a été un véritable ami. Arrivé chez lui, il nous a toujours écrit et nous échangions des correspondances. Il est même revenu ici et a travaillé à Butare après la guerre.
Il aimait toujours qu’on se souvienne des choses que nous avons vécues pendant le génocide. Jusqu’à aujourd’hui je suis en contact permanent avec lui.

Témoignage recueilli à Kibuye le 19 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.