Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V001

Témoignage V001

En 1994, pour survivre elle a dû fuir sans cesse ; aujourd'hui, elle doit encore lutter contre le sida.

Je suis née de parents Tutsi en 1970. En avril 1994, je résidais dans la ville de Kigali. Selon moi, le génocide des Tutsi a commencé en novembre 1990. A cette époque, je suivais à mi-temps, une formation de dactylographie et je consacrais le reste de mon temps à mon projet de petit commerce.

Un matin, alors que je me rendais comme d’habitude à la formation, j’ai croisé une patrouille de militaires. Ces derniers avaient érigé un barrage de contrôle d’identité en face de la brigade de Nyamirambo. Le pays était en guerre avec le FPR Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. depuis le 1er octobre 1990 et ces militaires prétendaient traquer les complices de l’ennemi, Ibyitso. Ils m’ont arrêtée et m’ont demandé de présenter ma pièce d’identité. Dès qu’ils se sont aperçus que j’étais d’origine ethnique Tutsi, ils m’ont exhortée de rejoindre le groupe de personnes qu’ils avaient capturées avant moi pour la même raison.

Nous étions environ une douzaine ; ils nous ont mis au cachot de la brigade où nous avons passé toute la journée, entassés les uns sur les autres.

Le soir, ils ont commencé à nous faire passer des interrogatoires à tour de rôle : nom et prénom, lieu et date de naissance, origine ethnique et profession, etc. Après l’interrogatoire, ils ont ordonné à tous les hommes de rentrer chez eux et ont gardé les femmes.

Nous étions au nombre de trois et nous ne nous connaissions pas. Ils nous ont accusées d’être Inyenzi ayant préparé l’attaque contre le pays. Ils ne nous ont pas frappées mais ils nous ont violées à tour de rôle. J’ai été violée par sept militaires. Cela s’est répété des soirs durant. Après, lorsqu’ils ont pensé que nous pouvions les reconnaître, ils nous ont mis des foulards sur le visage. Nous y avons passé deux semaines et, un jour, vers 14 heures, ils nous ont dit de retourner chez nous.

J’ai tout raconté à mon mari et il m’a consolée en me disant que je n’avais pas eu le choix. J’ai continué à me sentir malade ; le pus coulait de mon sexe. Au mois de mai 1991, je suis allée faire des examens au CHK Lire la définition CHK Centre Hospitalier de Kigali.  ; le médecin m’a dit que je devais subir une opération chirurgicale après treize jours d’hospitalisation.

Un mois après l’opération, le même médecin m’a appelée et m’a révélé que ma matrice avait été enlevée parce qu’elle avait été endommagée. Je ne pourrai plus avoir d’autres enfants. Tout d’abord, j’ai eu peur d’en informer mon mari mais ensuite, je me suis résignée à lui dire ce qui s’était passé. Dès lors, il a commencé à chercher des concubines et à aller passer la nuit ailleurs qu’au domicile conjugal.

Au mois de mars 1994, des militaires ont emmené des personnes prétendues Inyenzi au stade de Nyamirambo et mon époux était parmi elles. Après avoir été interrogées, elles ont reçu l’ordre de rentrer à la maison. L’assassinat du Président Habyarimana un mois plus tard a déclenché les massacres de Tutsi et nous avons commencé à nous cacher. Les tueries s’intensifiaient au fil des jours.

Vers la fin du mois d’avril, nous avons vu de grosses rafales qui tombaient sur le Mont Kigali. J’ai quitté notre domicile pour aller me cacher. J’ai vu le préfet de la ville de Kigali à cette époque, Renzaho Tharcisse, avec une foule de miliciens Interahamwe ainsi que les Tutsi qu’ils avaient capturés pour être massacrés. Je suis directement retournée chez moi pour y mourir plutôt que d’être tuée sur la route.

Après quelques minutes, les Interahamwe sont arrivés à la maison et ont obligé chacun de nous de tuer l’autre avec les machettes qu’ils nous avaient données. Mais l’un d’entre eux leur a dit de procéder d’abord au pillage et de revenir ensuite pour nous tuer. Ce jour-là, nous avons échappé à la mort.

Après leur départ, mon époux s’est caché dans les toilettes. Cependant, peu après, les tueurs l’on découvert et l’ont fait sortir. Ils nous ont demandé de les accompagner. Quand nous sommes arrivés à la maison qui appartenait à la famille Tutsi qu’ils venaient d’assassiner, ils lui ont demandé d’y entrer avec notre fils, que je portais sur mon dos. Ils m’ont exhortée de retourner à la maison. Vers 14 heures, un voisin Hutu est venu et m’a dit que tous avaient été tués. L’aîné était chez sa grand-mère à Kibuye et il a été tué là-bas avec tous les autres membres de ma famille.

Je suis restée alors avec deux enfants que mon mari avait eus avec une autre femme et ma petite sœur. Nous nous sommes réfugiés dans un orphelinat à côté mais le directeur a refusé de nous accueillir, prétextant qu’il y avait beaucoup de personnes déjà réfugiées chez lui.
Nous sommes allés dans un buisson mais un milicien nous a trouvés et nous a obligés à retourner chez nous. Nous avons couru vers le Mont Kigali où nous avons rencontré des militaires. Ces derniers ne nous ont rien fait.

Nous avons traversé le pont de la rivière Nyabarongo et nous avons continué jusque dans la préfecture voisine de Gitarama, dans la commune de Musambira. Nous avons demandé l’asile chez un Hutu mais sa femme est allée informer les Interahamwe pour qu’ils viennent nous tuer. Avant son retour, nous avons entendu des tirs et leurs voisins ont dit que c’étaient des Inkotanyi qui arrivaient. Ils ont couru et nous avons eu l’occasion de nous échapper en nous faufilant parmi la foule de Hutu qui fuyait les combats.

Nous avons franchi la rivière de Kayumbu pour nous réfugier dans la commune de Rutobwe, toujours à Gitarama. Pendant la nuit, nous avons entendu les cris des Interahamwe qui tuaient des Tutsi. Nous avons eu peur et nous nous sommes dirigés vers la commune de Nyabikenke. Nous y avons rencontré des Interahamwe, des militaires, des gendarmes et des policiers communaux qui fuyaient les Inkotanyi ; nous sommes alors partis ensemble sur la colline de Ndiza, ensuite à l’église catholique de Kanyanza. Eux occupaient l’intérieur de l’église et nous, nous étions dans la cour devant l’église. C’était au mois de juin et au bout de deux semaines, nous avons vu des bus qui emmenaient des personnes déguisées en réfugiés, mais c’étaient en réalité des Inkotanyi.

Un jour, vers 5 heures du matin, ils ont brûlé tout le camp. Seuls les gens qui pouvaient courir ont pu échapper à la mort. Nous avons continué le chemin et nous sommes arrivés dans la commune de Nyakabanda où nous avons passé la nuit. Les Inkotanyi pilonnaient le pont de Nyabarongo séparant la commune de Nyakabanda et celle de Kibirira, dans la préfecture de Gisenyi ; les Interahamwe de la région fuyaient en masse et les Inkotanyi voulaient détruire ce pont pour leur barrer le passage et les prendre en tenaille.

Nous sommes allés dans la forêt de Gishwati. Arrivés dans les plantations de pommes de terre qui appartenaient à un homme blanc qui vivait dans la région, les gardiens de ces plantations nous ont préparé le repas. Après avoir mangé, ils se sont mis à nous violer toute la nuit. Nous y avons passé trois jours et chaque nuit, ils nous violaient.

Finalement, nous nous sommes réfugiés sur le mont Nyamagumba où nous avons rencontré des Inkotanyi. Ces derniers nous ont chassés de cet endroit. Nous sommes allés demander l’asile chez un homme Hutu de la région où nous avons passé quelques jours. Un soir, il nous a dit qu’il irait le lendemain à Kibuye, une préfecture voisine pour vendre des feuilles de tabac. Je lui ai proposé de l’accompagner et en cours de route, nous avons croisé des Inkotanyi qui m’ont demandé où j’allais. J’ai répondu que je voulais m’enquérir de la situation à Rubengera, dans ma commune natale de Mabanza, afin d’aller m’y installer.

Après avoir constaté la situation à Rubengera, je suis retournée chez cet homme et vers 20 heures, j’ai pris les enfants et nous sommes partis. Nous avons passé toute la semaine suivante dans une porcherie.

Les Inkotanyi ont alors demandé aux gens de rentrer chez eux. De notre côté, nous nous sommes dirigés vers la ville de Kibuye puis avons passé la nuit devant la maison de la BCR Lire la définition BCR Banque Commerciale du Rwanda. .

Le lendemain, nous sommes allés à l’école secondaire de Nyamishaba. Les militaires français de l’Opération Turquoise nous ont emmenés dans la maison qui servait de consultation prénatale. Ils m’ont demandé de m’occuper de tous les orphelins ; ils nous donnaient des vivres et ils me payaient également.

A la fin de l’Opération Turquoise, les Inkotanyi m’ont demandé de quitter l’orphelinat, sous prétexte que j’étais assez grande. J’ai alors loué une maison pour deux mille francs rwandais que j’avais gagnés dans l’orphelinat et après un mois, le propriétaire a été emprisonné, car soupçonné de participation au génocide.

J’ai passé trois ans là-bas sans payer. Ensuite, le préfet de Kibuye après le génocide, Assiel KABERA, nous a donné chacun soixante tôles et j’ai construit une maison. Il me manquait cependant des portes et des fenêtres.

Suite aux viols subis, j’ai aujourd’hui mal au dos et il y a quatre ans déjà, j’ai fait le dépistage du VIH/SIDA à l’hôpital de Kibuye et les résultats se sont révélés positifs.

Je n’ai pas de moyens pour finir ma maison. Je suis malade de manière chronique et je ne sais pas m’assurer une prise en charge médicale. J’ai également beaucoup de problèmes économiques.

Quant à la justice post-génocide, je n’y crois simplement pas. Je n’ai pas pu porter plainte contre mes violeurs, car j’ignore leur identité, ni contre les auteurs de l’extermination de tous les membres de ma famille.

Témoignage recueilli à Kibuye le 10 mars 1995,
par Pacifique Kabalisa