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Témoignage V002

Elle doit sa survie à la superstition de ses violeurs.

Je suis née à Kibuye en 1954. Lors du génocide des Tutsi en 1994, je vivais avec mon mari et nos sept enfants. Deux jours après l’assassinat du Président Habyarimana, nos voisins Hutu ont commencé le pillage et la démolition des maisons de Tutsi de notre région. Nous avons commencé à errer par-ci par-là en quête de cachettes.

Quelques jours après, les massacres ont débuté. Mon mari et nos six enfants ont fui les premiers, me laissant seule avec le plus petit de nos enfants. Nous avons pu nous cacher dans la brousse.

A un moment donné, la faim nous tenaillait et je suis alors allée chercher du maïs dans un champ voisin. Quand je suis sortie, les tueurs m’ont remarquée. C’était un groupe de plusieurs Interahamwe. Quatre hommes parmi eux m’ont emmenée dans une maison abandonnée à moitié démolie et m’ont violée à tour de rôle.

Les autres tueurs ont continué à fouiller cette brousse à la recherche de Tutsi à tuer. Lorsque mes violeurs ont fini leur besogne, ils n’ont pas voulu me tuer, prétendant que je pouvais leur porter malheur vu mon âge et ce qu’ils venaient de me faire endurer.

Je suis restée dans la même cachette pendant plus d’une semaine, puis je me suis décidée à me rendre chez un demi-frère de mon mari, un Hutu. Celui-ci m’a cachée dans sa bananeraie et il a pris l’enfant chez lui. Il m’y amenait de quoi manger et j’y suis restée sans bouger de peur d’être découverte et tuée, jusqu’à ce que le génocide prenne fin, quatre mois plus tard.

Après le génocide, ma maison avait été détruite et j’ai alors vécu dans les maisons des Interahamwe, en fuite. Plus tard, nous nous sommes entraidés entre voisins et nous avons retapé nos maisons. Malheureusement, je n’ai pas pu mettre une toiture convenable sur la mienne et jusqu’au jour d’aujourd’hui, quand il pleut, la maison est envahie par l’eau et l’humidité.

Pour le moment, je vis avec trois de mes sept enfants rescapés, les quatre autres ont été tués avec leur père. Le plus grand ne va pas à l’école, tout traumatisé qu’il est. Les deux autres sont à l’école primaire.

L’AVEGA Lire la définition AVEGA Association des Veuves du Génocide. ne m’aide que pour les soins de santé mais ne me donne rien pour l’éducation de mes enfants. Dans le cadre de cette même association, l’année dernière, on est venu nous faire passer le test de dépistage du VIH/ SIDA. Quand les résultats sont arrivés, je me suis retrouvée séropositive. Cela m’a fait perdre tout espoir, car si je meurs, où vais-je donc laisser mes enfants ? Ils sont encore si petits…

Aujourd’hui, je n’arrive plus à cultiver : les violeurs m’ont battue et m’ont cassé le bras. Je suis incapable de soulever la houe pour cultiver mes champs, ce qui fait que maintenant, je ne peux que les louer à mes voisins. Mais je n’y gagne rien puisque la terre n’y est plus fertile. En conséquence, les clients vont ailleurs, là où ils peuvent trouver des terrains plus riches.

Parmi les hommes qui m’ont violée, il n’y en a qu’un qui a été emprisonné ; il est mort en prison ; les autres se sont enfuis et ne sont jamais revenus. J’ai porté plainte contre deux autres génocidaires de mon village dont je suis témoin oculaire de leur participation directe au génocide ; ils ont été mis en prison, mais curieusement, ils ont été par la suite libérés sans procès.

Quant à ma santé, je me sens très malade : je souffre souvent de maux de ventre et de maux de tête. J’ai demandé à un médecin de m’ausculter et il m’a informée que mes reins ne fonctionnent plus normalement.

S’agissant de mes besoins, ils sont multiples : j’aurais souhaité obtenir des moyens nécessaires pour me faire soigner, pour bénéficier d’une toiture pour ma maison afin qu’à ma mort, je puisse laisser à mes enfants un peu de sécurité et pour faire cultiver nos champs, car je n’arrive plus à le faire moi-même.

Témoignage recueilli à Kibuye le 10 mars 1995,
par Pacifique Kabalisa