Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V003

Témoignage V003

Après le génocide, elle subit encore la violence, celle de son mari qui ne supporte pas son enfant issu du viol.

Bien avant le génocide, je vivais avec mes deux parents, ainsi que mes frères et sœurs. Nous étions douze enfants et je suis la seule rescapée de ma famille. Mon père était un responsable politique au niveau local, celui de la cellule (la plus petite entité administrative au Rwanda). Mes parents s’occupaient de nous et nous ne manquions de rien.

Lors du génocide, j’étais élève en première année au CERAI Lire la définition CERAI Centre d’Enseignement Rural et Artisanal Intégré. , tout près de chez moi. Dans notre localité, le génocide des Tutsi a commencé vers le 12 avril 1994.

Un voisin Hutu est venu chez nous ce jour-là alors que la nuit venait de tomber pour nous proposer de nous réfugier chez lui. Il nous a expliqué que les Hutu avaient convenu lors d’une réunion, de tuer tous les Tutsi de la région.

Ma petite sœur et moi n’avions pas voulu y aller, car nous croyions que c’était une façon de vouloir profiter de nous. En effet, ses frères et lui avaient l’habitude de nous demander de coucher avec eux. Tous les autres membres de notre famille y sont allés et c’est à ce moment-là qu’ils ont été tués.

Alors, ma petite sœur et moi sommes allées nous cacher dans les buissons, mais nous n’y sommes pas restées toute la nuit. Nous avons préféré nous rendre chez un voisin Hutu ami de notre famille. Ce dernier nous a accueillies mais il n’a pas voulu nous cacher dans sa maison car il disait qu’on allait nous découvrir.

Il nous a montré un buisson tout près de chez lui où nous devions demeurer. Il nous amenait de quoi manger et nous avons vécu ainsi, dans ce buisson, pendant deux semaines. Sa femme était Tutsi et après ces deux semaines, il nous a dit de venir dans sa maison, étant donné que trois membres de la famille de sa femme s’y étaient déjà réfugiés. Il nous a donc proposé de nous joindre aux autres et nous a cachées dans le plafond de sa maison.

Nous y sommes restées quatre jours durant. C’est alors qu’un groupe de tueurs est venu assassiner les membres de la famille de son épouse ainsi que le berger qui gardait les vaches de la famille, qui était aussi Tutsi. Les miliciens ne nous avaient pas vues, mais au moment où ils emmenaient les membres de famille de la femme - dont le mari nous cachait - et leur berger, ce dernier a crié que deux filles Tutsi se dissimulaient dans le plafond.

Les tueurs sont venus nous prendre à notre tour et nous ont emmenées vers le lieu d’exécution où était déjà creusée une fosse commune. Chose étonnante, quand nous avons atteint ce lieu, l’un des miliciens nous a remises, ma sœur et moi, à ce Hutu qui nous cachait en disant : « Tu seras leur maître, elles, tes esclaves ».

Nous avons cru, à tort, qu’il voulait nous sauver. Ce geste, nous en avons seulement compris le sens après. En effet, deux jours plus tard, comme ces assassins savaient où nous étions cachées, ils sont venus nous rechercher. Ils étaient un groupe de plus de quinze personnes. J’ai pu reconnaître parmi eux deux hommes et une femme. Ils portaient des lances, des machettes et des gourdins. L’un d’entre eux a dit qu’ils venaient nous prendre et qu’ils nous tueraient si nous n’acceptions pas de coucher avec eux. Il m’a désignée en disant qu’il me voulait pour femme.

Le vieil Hutu qui nous cachait lui a répondu que s’il me prenait, il allait garder ma sœur pour la donner comme femme à l’un de ses fils. Le tueur a accepté et il m’a donc emmenée chez lui, où il m’a violée pendant trois jours. Quand les autres tueurs lui demandaient quand il se déciderait à me tuer, il leur disait qu’il ne pouvait pas le faire lui-même.

Le quatrième jour, un des fils de l’homme qui gardait ma sœur est venu m’annoncer que toutes les filles et femmes Tutsi que les Hutu avaient prises pour femme allaient être tuées le lendemain. Il fallait donc que je me sauve, étant donné que le milicien qui m’avait prise pour sa femme m’avait rendue aux autres assassins en disant qu’il voulait tout simplement goûter une Tutsi. Le même jour, je suis retournée chez ce Hutu qui cachait encore ma sœur pour le lui dire et lui demander de nous épargner.

Ma sœur était encore en vie et nous avons passé ensemble de bons moments, mais c’étaient malheureusement les derniers. Cet homme a trouvé un autre Hutu qui pouvait m’aider à fuir. Ce dernier avait une femme Tutsi, elle aussi menacée de mort, et il devait la faire fuir ce jour-là. Il nous a conduites, sa femme et moi, à l’île Idjwi.

J’y ai laissé ma petite sœur, la croyant en sécurité là-bas. Malheureusement, plus tard, les miliciens l’ont assassinée sans pitié.

A l’île Idjwi, j’ai retrouvé mon oncle paternel. Nous sommes restés ensemble dans un camp installé près de l’église de Bunyakiri. Vers juillet, quand les Interahamwe ont commencé à s’enfuir, nous avons été obligés de quitter cet endroit.

Nous sommes allés dans un camp de Gitutu à Goma, dans l’ancienne république du Zaïre, où nous avons passé quelques semaines. Mais les Interahamwe avaient installé un camp tout près du nôtre. Ils ont alors donné de l’argent aux soldats zaïrois, afin qu’ils nous chassent de leur pays.

Ils ne voulaient pas partager avec nous l’aide octroyée par le HCR Lire la définition HCR Haut Commissariat aux Réfugiés.  : la nourriture, les tentes et le reste. Nous sommes ainsi partis vers la préfecture de Gisenyi (Rwanda), où nous sommes restés pendant quelques semaines. Malheureusement, mon oncle est tombé malade là-bas, à Gisenyi. Il souffrait de dysenterie et il est mort. Je suis alors rentrée à Kibuye, avec d’autres réfugiés Tutsi rencontrés au Zaïre.

Arrivée à Kibuye, je me suis retrouvée toute seule : aucun membre de ma famille n’avait survécu. J’étais alors enceinte de quatre mois, une grossesse que j’avais eue durant le génocide, suite aux viols successifs subis.

J’avais perdu tout espoir, quand un veuf du génocide avec qui on vivait dans le camp au Congo, m’a demandé de vivre avec lui. Je n’avais pas le choix, dans ma situation, et j’ai donc accepté. Nous avons d’abord cohabité sans être mariés et en juillet 1995, nous avons légalisé notre union. Entre-temps, j’avais accouché d’une fille en février de la même année.

Au début, il n’y avait pas de problème entre mon mari et moi. Mais les jours avançant, il s’est mis à changer et n’a plus voulu me donner de l’argent pour le lait de l’enfant ou pour la faire soigner. Il me disait qu’il ne voulait pas d’enfant d’Interahamwe, que je devais la donner aux Interahamwe pour qu’ils prennent soin d’elle. Il me battait violemment.

Les choses ont continué à se détériorer jusqu’au moment où, à force d’être battue pour avoir eu un enfant issu des viols des miliciens Interahamwe, j’ai quitté mon mari et je suis allée vivre chez mon oncle maternel. Je ne pouvais cependant pas y rester et suis alors rentrée chez mon mari. Cela ne l’a pas aidé à changer, car jusqu’à ce jour, il continue à maltraiter ma fille.

Je n’ai pas encore fait le dépistage du VIH/SIDA car je n’ai pas de moyens financiers, mais je ne vois même pas l’intérêt de le faire : que se passera-t-il si je découvre que je suis séropositive ?

Mon mari avait la syphilis et le médecin lui a dit que c’était moi qui l’avais contaminé, or je tenais cela de mes violeurs durant le génocide. Aujourd’hui, j’ai quatre enfants dont la fille née des suites du viol.

Mon mari n’a pas de travail. Nous avons des terres que nous louons mais mon mari est un soûlard et il boit tout l’argent que l’on tire de ces champs. Je voudrais une aide pour élever mon enfant, car mon mari peut s’occuper des autres.

Témoignage recueilli à Kibuye le 10 mars 1995,
par Pacifique Kabalisa