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Témoignage V004

Ayant survécu en se cachant parmi les cadavres, elle a ensuite été violée sous les yeux de ses enfants.

Avant le génocide, nous habitions à Kibuye. Nous avions huit enfants. Mon mari ainsi que quatre de nos enfants ont été assassinés durant le génocide. Je reste désormais seule avec les quatre autres.

Le 7 avril 1994, nous avons entendu des Hutu dire que Habyarimana venait d’être tué par des Tutsi. Directement, les massacres des Tutsi ont démarré. Nous avons vu des colonnes de réfugiés Tutsi affluer de partout, en provenance surtout de Mushubati et de Rubengera pour se réfugier au stade de football de Gatwaro, à la paroisse catholique de Kibuye et chez les Sœurs religieuses.

Nous avons quitté notre maison à la même date pour nous réfugier dans la brousse. Ensuite, nous nous sommes dirigés aux abords du stade de Gatwaro. J’étais avec mon mari et quatre de mes enfants. Nous ne savions pas où étaient les autres.

Après deux jours, les Interahamwe nous ont attaqués, ils ont trié tous les hommes et ont mis les intellectuels d’un côté et ceux qui n’avaient pas étudié de l’autre. Du côté des femmes, ils ont également séparé les femmes enceintes des autres. Ils disaient qu’ils allaient distribuer des vivres.

Vers 14 heures, le préfet de Kibuye, le Docteur Kayishema Clément et le commerçant de la région, Obed Ruzindana, sont arrivés accompagnés d’un groupe de miliciens habillés de branches d’eucalyptus. Ils sont entrés dans le stade munis de machettes et de fusils et ont commencé à découper et fusiller des réfugiés Tutsi rassemblés là-bas.

Ceux qui avaient étudié ont été assassinés les premiers. Quant aux femmes, elles ont été tuées comme les hommes mais celles qui étaient enceintes ont été asphyxiées par une mitrailleuse à gaz qu’ils avaient installée dans le stade. A une heure du matin, ils sont allés abattre et manger les vaches qu’ils avaient pillées.

Seuls ont pu survivre les Tutsi cachés parmi les cadavres qui jonchaient le sol. Après trois jours, Kayishema Clément a apporté des produits pour désinfecter les cadavres en décomposition et les empêcher de sentir. Deux jours après, il a envoyé des camions pour les transporter et les jeter dans des fosses communes creusées derrière le stade.

Mon mari était parmi les victimes. Quant à mes quatre enfants, nous étions séparés lors de la fusillade et dès lors, je n’ai pas su comment ils ont été massacrés, hormis l’un d’eux, qui s’était réfugié chez une femme Hutu. Celle-ci l’a livré aux tueurs.

J’ai quitté le stade avec mes quatre enfants survivants et suis allée me réfugier chez une femme qui avait dirigé par le passé la commune de Gitesi. Quand j’y suis arrivée, j’y ai trouvé dix Twa ; ils m’ont emmenée derrière le cachot communal de Gitesi et m’ont violée à tour de rôle. Ils avaient des fusils et attendaient en embuscade que des Tutsi viennent se réfugier là-bas pour les tuer ou les torturer de différentes manières.

Après, ils m’ont laissée et je me suis décidée à partir ailleurs. En chemin, j’ai croisé une foule d’Interahamwe. Ils étaient très nombreux et ils m’ont violée l’un après l’autre. Les enfants étaient à côté de moi et quand mes violeurs sont partis, mes enfants sont allés informer une vieille dame de la région.

Celle-ci m’a emmenée chez elle et a essayé d’alléger ma douleur avec de l’eau tiède. Une voisine m’a rencontrée là-bas et m’a conseillé de venir chez elle pour que son frère nous emmène à Cyangugu, dans le camp de Nyarushishi.

Finalement, j’ai passé deux mois chez elle et puis, nous sommes allés à Nyarushishi où nous avons passé un mois. Les militaires français nous ont emmenés en avion et nous ont conduits à Kibuye chez les Sœurs religieuses. Nous étions très nombreux là-bas parce qu’il y avait d’autres personnes que les militaires français de l’Opération Turquoise avaient trouvées dans différents endroits.

A la fin de l’Opération Turquoise, les Inkotanyi nous ont emmenés dans une école primaire située à Kibuye. Nous y avons passé environ sept mois. Ensuite, ils nous ont demandé de regagner nos villages d’avant le génocide, mais la plupart n’avaient nulle part où aller. J’ai occupé une maison de fonction parce que les fonctionnaires n’avaient pas encore commencé leur travail et les maisons étaient vides. Celles des Hutu réfugiés étaient également vides.

Traumatisée par le génocide, j’ai ensuite quitté cette maison accompagnée de mes enfants. Les agents de l’hôpital de Kibuye chargés de gérer les problèmes sociaux m’ont donné une tente pour essayer de recouvrir la toiture de ma maison détruite pendant le génocide et de m’y installer.

J’ai attrapé la maladie du SIDA et suite aux viols subis, je souffre également d’asthme. Le pus coule toujours de mon sexe et je porte des couches comme les enfants.

Quand les Interahamwe m’ont violée, je suis tombée enceinte mais j’ai avorté à Nyarushishi, à cause des mauvaises conditions de vie.

Je ne connais pas l’identité de mes violeurs et les deux dont je connais les noms n’ont pas été emprisonnés.

Mes enfants pleurent chaque fois qu’ils se souviennent de la façon dont j’ai été violée sous leurs yeux.

Les femmes et les familles des génocidaires se moquent de nous depuis la parution du communiqué présidentiel en janvier 2003 autorisant la libération des présumés génocidaires, sans procès. Elles nous disent que notre frère Kagame (Président du Rwanda) nous a tourné le dos.

Témoignage recueilli Kibuye le 13 janvier 2003,
par Pacifique Kabalisa