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Témoignage V005

Elle sauve ses enfants en les cachant dans une cruche pendant qu'elle-même est traitée en esclave.

Le génocide m’a rencontrée à Ngoma, une commune urbaine de Butare. J’étais mariée depuis trois ans ; mon mari et moi avions deux enfants.

Deux semaines après l’attentat contre le Président Habyarimana, les menaces de mort qui pesaient sur les Tutsi de mon secteur nous ont obligés à nous réfugier à Ku Kabakobwa, une colline située dans le secteur de Nkubi.

Nous y avons passé quelques jours mais entre le 20 et le 30 avril 1994, les tueurs (des civils et des militaires Hutu) nous y ont encerclés pour nous exterminer. Ils ont d’abord utilisé des fusils et des grenades avant de passer aux armes blanches. Beaucoup de personnes ont trouvé la mort sur-le-champ ; d’autres se sont mises à courir dans toutes les directions.

Miraculeusement échappée avec une poignée d’autres personnes, nous avons tenté de quitter l’endroit mais en prenant des directions différentes. Personnellement, je me suis dirigée vers l’hôpital universitaire de Butare avec mes deux enfants et mon frère, qui était grièvement blessé.

A l’hôpital, se trouvaient plusieurs tentes qui abritaient des réfugiés dont les blessés soignés par MSF Lire la définition MSF Médecins Sans Frontières. . A notre arrivée, j’ai accompagné mon frère au département chirurgie mais le médecin qui était chef de service a refusé de nous accueillir, arguant que nous n’avions pas de cartes d’identité. Il nous a taxés d’être Inyenzi.
Il a pris mon frère et l’a frappé à la tête avec une petite hache qu’il portait à sa ceinture. Celui-ci s’est immédiatement écroulé au sol et j’ai pris la fuite. Je me suis enterrée dans les tentes qui étaient installées dans l’enceinte de l’hôpital.

Là-bas, j’ai réalisé que je ne me trouvais pas à l’abri des massacres : beaucoup de militaires blessés lors des combats et parmi lesquels figurait un nombre élevé de handicapés physiques pleins de méchanceté, s’y trouvaient.

Durant la semaine que j’y ai passé, ils violaient des femmes et des filles Tutsi et tuaient des hommes et des jeunes garçons Tutsi. J’ai quitté le lieu lorsque l’organisation MSF voulait également partir, révoltée par le fait que tous les blessés Tutsi soignés étaient lynchés à son insu.

Considérant que ma carte d’identité pouvait me trahir alors que j’étais méconnue dans le quartier, j’ai décidé de la jeter et d’essayer de retourner dans ma région natale pour y mourir.

J’ai directement regagné notre ancienne habitation. Elle avait été soigneusement pillée mais pas encore détruite et j’ai caché mes enfants dans une cruche. Aussitôt arrivée, j’ai été convoquée par le conseiller de secteur à la réunion de secteur.

Tous les Tutsi du secteur avaient été massacrés et la réunion regroupait uniquement des Hutu. Dans son discours, le conseiller a dit à la population que je ne devais pas mourir avant l’enterrement du Président Habyarimana qui était prévu le 5 juillet, date anniversaire de son accession au pouvoir par un coup d’Etat militaire.

Entre-temps, je devais faire le rapport à Dieu sur la mort des Tutsi de mon secteur et sur les exploits des Hutu. La population a acclamé et ensuite, j’ai eu le feu vert pour circuler, pour participer à toutes les réunions et même y prendre la parole.

Par exemple, en date du 1er juillet, le secteur a organisé les festivités marquant la victoire des Hutu sur les Tutsi. Il y avait des boissons variées et des repas de toute sorte. Les familles Hutu qui étaient conviées à la cérémonie ont mangé à leur faim et ont bu à leur soif.

Pendant la cérémonie, on m’a donné la parole pour dire quelque chose sur ce qu’ils avaient commis durant le génocide, afin de vérifier si je serais une bonne rapporteuse. Je leur ai dit que si le bon Dieu existait et qu’il punissait les pécheurs, aucun Hutu ne pourrait échapper à sa colère. Ils ont crié ma mort mais le conseiller leur a demandé de patienter encore quatre jours.

Au cours de la réunion, des responsables du génocide des Tutsi ont pris la parole et se sont félicités de l’union des Hutu qui avait permis de combattre et de vaincre les Tutsi. Ils disaient qu’ils étaient ravis de voir des riches et des pauvres Hutu manger et boire ensemble, ce que les Tutsi n’avaient jamais réussi à faire, suite à leur méchanceté innée.

Je servais d’esclave au conseiller. Il était notre voisin mais pendant le génocide, il s’était accaparé tous nos biens avant de transformer l’ensemble de nos maisons en étables. Nous avions cinq vaches, il les avait toutes prises et en avait emmené d’autres, pillées ailleurs.

La plupart du temps, je me chargeais de les nourrir. J’allais les faire brouter dans les plantations des Tutsi tués sous ses ordres. Sa femme me torturait également ; elle me demandait de lui apporter chaque jours un tas de haricots, un panier de colocases, de patates douces ou encore un régime de banane, razziés dans les champs des Tutsi, victimes du génocide.

Je circulais donc presque partout à la recherche tant d’endroits où faire paître les vaches du conseiller que de champs de victimes Tutsi où je pouvais trouver des haricots, des colocases, des patates douces ou des bananes pour sa femme.

Je devais en outre conduire les vaches à la rivière pour qu’elles s’y abreuvent. C’était la saison pluvieuse et il faisait très froid mais chaque fois, la femme du conseiller m’obligeait à aller garder les vaches et piller les biens des victimes Tutsi. De retour, elle me refusait la nourriture et quand je lui demandais à boire, elle me donnait de l’eau salée pour me torturer.

Toutes les briques, les tôles et les tuiles enlevées sur les maisons des Tutsi servaient à la construction de leurs propres maisons. Il y avait également une jeune fille Tutsi qui gardait les enfants du conseiller, et elle aussi, était maltraitée.

Outre les travaux que je devais accomplir, le conseiller m’abusait sexuellement. Chaque fois qu’il le voulait, il m’obligeait à coucher avec lui. Je faisais aussi les travaux de nettoyage : balayer l’enclos, ramasser la bouse, puiser de l’eau, aller chercher de l’herbe, etc.

J’étais autorisée à aller chercher de l’herbe partout même dans les communes voisines de Nyaruhengeri et de Gishamvu. Partout où je passais, j’entendais les cris des Tutsi à moitié tués et abandonnés méchamment pour mourir à petit feu. Nombre d’entre eux avaient été jetés dans des latrines. De petits enfants me demandaient des patates douces ou de l’eau à boire. Impuissante pour les sauver, je mourais tout simplement de chagrin.

Quant à mes propres enfants, ils demeuraient cachés dans cette cruche ; je m’arrangeais pour traire les vaches et leur apporter du lait. Pour éviter qu’ils ne meurent de froid, j’allumais le feu autour de la cruche pour les réchauffer et lorsque la famille du conseiller me demandait pourquoi j’allumais le feu, je rétorquais que c’était pour chasser les mouches des étables.

Plusieurs réunions ont été organisées pour me tuer mais le conseiller calmait toujours les esprits en disant que le moment n’était pas encore arrivé. Pour revenir sur l’histoire de mon mari et de mes parents, tous ont été tués avant l’arrivée du FPR Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. . Mon mari et mon père ont été assassinés plus tard, probablement au mois de juin 1994.

Quant à ma mère, je croyais qu’elle avait été tuée dès le début du génocide, sur la colline de Ku Kabakobwa, mais j’ai appris qu’elle s’était rendue chez un Hutu à Nyaruhengeri ; celui-ci l’a sévèrement torturée jusqu’à lui couper les parties privées de son corps avant de l’achever.

Au moment où Butare était sur le point de tomber dans les mains du FPR, la famille du conseiller m’a obligée à l’aider à faire ses bagages. Elle voulait s’enfuir. Ensemble, nous avons chargé le véhicule, puis ils sont partis me demandant de bien garder leur maison. Quatre jours plus tard, un groupe de miliciens s’est présenté pour me tuer. Ils avaient peur que j’explique au FPR-Inkotanyi ce qu’ils avaient fait. Quand ils ont commencé à me menacer, je leur ai menti en leur disant qu’ils risquaient d’être entendus par les militaires du FPR-Inkotanyi se trouvant dans la maison. Ils m’ont supplié de ne pas crier, puis ils sont partis à toute vitesse.

Après leur départ, j’ai mis mes enfants dans un carton, puis je l’ai mis sur la tête et je suis partie au groupe scolaire officiel de Butare où ils ont été longuement soignés. Ils étaient dans un état pitoyable avec des blessures partout sur le corps. Ils avaient trop maigri.

Témoignage recueilli à Butare le 12 mai 2000,
par Pacifique Kabalisa