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Témoignage V006

Le mariage forcé ou la mort, tel était le " choix " qui lui était imposé.

Je suis la seule survivante de ma famille proche. Mes parents, trois sœurs et deux frères ont été tués à Nyanza, le 14 avril. Lorsque les tueries ont commencé, nous avons fui dans des directions différentes.

Deux de mes frères, notre petite sœur de 14 ans et moi, nous nous sommes réfugiés dans la commune de Nyabisindu, à Butare. Mes frères ont continué à marcher alors que ma sœur, une amie et moi, nous nous sommes cachées dans des tranchées qui servaient de fossés de lutte contre l’érosion.

Nous y avons passé deux jours. Ensuite, le 16 avril, nous avons été trouvées par des villageois qui avaient rejoint les Interahamwe pour exterminer les Tutsi. Nous les avons suppliés de nous laisser tranquilles. Nous avons eu de la chance parce qu’ils l’ont fait.

Vers 14 heures, toujours le 16, nous avions naïvement cru que la situation s’était améliorée. Nous sommes sorties de notre tranchée. Nous avons été repérées par des Interahamwe. Nous avons entendu quelqu’un dire : « Mais regarde, il y a des Inyenzi ici ».
Nous avons cherché à courir vers les tranchées pour s’y cacher mais il était trop tard. Nous avons entendu quelqu’un d’autre s’exclamer : « Ha ha, c’est des filles ! Tujye kubabohoza » ! En Kinyarwanda, langue rwandaise, cela signifiait dans le jargon utilisé durant le génocide « Allons les violer ».

Il y avait une autre fille qui portait le bébé d’un voisin. Ils nous ont emmenées toutes les quatre sur une colline avoisinante. En route, ils nous racontaient comment les Tutsi et les Belges avaient tué le président Habyarimana. Ils se sont tournés vers nous et ont dit « Vous les Tutsi, vous vous attendiez à fêter, non ? Ne vous inquiétez pas, on va vous donner de quoi fêter ».

A mi-chemin, un des hommes a pris ma sœur chez lui. L’homme qui l’a prise avait une réputation de tueur effroyable, à tel point qu’il était d’ailleurs le chef local des tueurs. Quand j’ai demandé pourquoi on me séparait de ma sœur, quelqu’un d’autre s’est tourné vers moi et a dit : « Ta gueule. Tu vas mourir de toute façon alors tais-toi ».

Nous approchions une falaise près de la route. Un des hommes m’a demandé s’il était possible que je sois Hutu. J’ai répondu que oui. Mais quelqu’un qui connaissait mon père m’a accusé d’avoir menti, et a dit : « Elle est seulement Tutsi. Son père est un vrai traître, un grand sympathisant du FPR Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi.  ».

Nous nous sommes arrêtés au bord de la falaise, très près de la route où des gens se faisaient tuer. Juste en face de nous, des gens étaient forcés à s’agenouiller et étaient ensuite tués à coups de machette ou de massue. La camionnette de la coopérative "Forges" qui fabriquait des objets métalliques, arrivait et embarquait les corps.

Il y avait un vieil homme blessé mais il n’était pas encore mort. Ils ont continué à le frapper mais il ne mourait toujours pas. Il y avait aussi un jeune homme qui avait été attaqué avec une machette et qui n’était pas tout à fait mort. Ils demandaient sans arrêt à ce jeune homme dans quels endroits d’autres Tutsi pourraient se cacher. Le jeune homme n’arrêtait pas de leur lister tous les noms qui lui passaient par la tête. Il y avait aussi des femmes âgées qui attendaient impuissantes, que leur tour arrive.

Soudain, il s’est mis à pleuvoir. Le mois d’avril est un mois d’intenses pluies au Rwanda. On nous a tous emmenés nous abriter dans un bâtiment, sauf le vieil homme qui était accusé d’avoir envoyé son fils dans le FPR. Nous étions beaucoup. Quand la pluie s’est arrêtée, on nous a de nouveau emmenés au bord de la falaise.

Certains villageois qui étaient nos voisins et qui avaient pris les armes par peur, cherchaient à m’être solidaires. Profitant du fait qu’ils étaient armés, ils ont essayé de m’aider à m’échapper. Mais il y avait un homme en particulier qui prétendait connaître ma famille bien mieux que moi, et qui était persuadé des "dangers" que je représentais. Il disait que mon père soutenait très fortement le FPR et que je connaissais ses secrets. Et pour cette raison, je devais mourir. Il a pris une machette et a commencé à l’aiguiser devant moi pour se préparer à me tuer.

Au moment où il s’apprêtait à l’abattre sur moi, un autre homme, un voisin, l’a interrompu en disant : « Mais ce n’est qu’une enfant. Pourquoi la tuer ? Si elle connaît les secrets de son père, le gouvernement la punira ». Celui qui voulait me tuer continuait à m’interroger. Il disait que mon père était parti au Burundi pour livrer des secrets au FPR. Il exigeait de l’argent.
Mais les autres villageois, y compris le frère aîné de celui qui avait enlevé ma sœur, le priaient et insistaient pour qu’il me laisse partir. Quand je lui ai dit que je n’avais pas d’argent, il s’est énervé et a dit : « Ce genre de réponse est typique de l’arrogance des femmes Tutsi ». Et pourtant, je n’étais pas encore une femme ; j’étais une adolescente de 19 ans.

Alors qu’ils débattaient du fait de me laisser vivre ou mourir, le ravisseur de ma sœur est arrivé. Il m’a dit que ma sœur avait refusé de le suivre parce qu’elle désespérait à l’idée que l’on soit séparées. Il a dit qu’il était donc venu me chercher.

Pendant ce temps-là, ils nous avaient informés qu’un véhicule viendrait chercher ceux qui étaient encore en vie et qu’ils seraient livrés au gouvernement. Celui-ci avait fui les combats à Kigali entre les rebelles du FPR et les forces gouvernementales et était venu s’installer à Gitarama. Lorsqu’ils disaient qu’ils allaient remettre les personnes arrêtées au gouvernement, cela signifiait simplement qu’ils allaient les conduire à l’abattoir, le lieu de la mort.

Le véhicule est arrivé en même temps que le ravisseur de ma sœur. Le conducteur de la voiture était le frère du villageois qui s’était battu le plus pour me sauver la vie. Je l’avais déjà vu mais je ne lui avais jamais parlé. Le ravisseur de ma sœur a essayé de m’emmener avec lui en disant que je ne faisais pas partie des Tutsi recherchés. Les autres villageois lui ont ri au nez. L’un d’entre eux a dit : « Si tu veux une femme, dis-le. Ne sois pas faux et ne tourne pas autour du pot ».

Un autre homme a aussi commencé à insister sur le fait que je ne devais pas être sauvée. Alors que les gens montaient dans le véhicule, un des villageois a chuchoté à l’oreille du conducteur et lui a dit de me prendre. Il m’a fait signe pour s’assurer que je monte. Il y avait tellement de villageois qui étaient mes voisins et qui me soutenaient qu’ils se sont assurés que je m’asseye sur le siège de devant. Le deuxième homme, qui était résolu à ce que je sois tuée, est aussi monté. Il m’a cherchée mais il ne m’a pas vue. ça ne lui était bien sûr pas venu à l’esprit que je pouvais être devant.

On nous a emmenés à un endroit qui s’appelle Ngorero. C’était connu pour être un lieu où l’on emmenait les femmes pour les tuer. Il y avait aussi une grande fosse, comme un grand trou dans le sol, où ils jetaient les personnes qui avaient été tuées.

Quand nous sommes arrivés, et dès qu’il avait fait débarquer tout le monde, le conducteur a fait demi-tour et est parti, avec moi toujours assise à l’avant. Il m’a emmenée à la coopérative métallurgique " Forges ".
C’était un lieu si affilié au CDR (Coalition pour la Défense de la République), un parti composé d’extrémistes Hutu, que personne n’aurait pensé y chercher un Tutsi. Il m’y a laissée en me promettant de revenir me chercher le soir même.

Il y avait un jeune homme qui avait aussi été sauvé par ce conducteur. Il m’a dit que c’était une mauvaise idée de partir avec le conducteur pendant la nuit parce que je serais forcée à devenir sa femme.
J’ai trouvé le conseil très utile mais j’avais un dilemme : comment réagir face à ce conducteur dans la soirée ? Qu’est-ce que je pourrais lui dire ? J’ai demandé au jeune homme de m’aider et de faire comprendre au conducteur que je ne pouvais pas partir avec lui.

Mais quand le conducteur est arrivé dans la soirée, le jeune homme s’est dégonflé et a eu trop peur pour lui en parler. Alors quand il a dit : « Allons-y ». Je n’avais pas le choix. Il a évité les routes normales et à la place, nous sommes passés par la brousse et des plantations de bananes.

En route, il a essayé de me violer. J’ai pleuré, crié et je l’ai supplié d’arrêter. Il m’a laissée tranquille. Il avait réellement l’air triste de me voir si bouleversée. Il m’a dit qu’à partir de ce moment-là, je devais le considérer comme un grand frère. Il m’a emmenée dans la maison de son grand frère, celui justement qui avait cherché à me sauver la vie, pour m’y cacher.

Pendant que j’y étais, un homme Tutsi qui s’était caché dans la brousse est venu à la maison. Il était tellement affamé qu’il avait pris le risque. Le propriétaire et lui ont fait un marché : il allait lui donner de l’argent pour la nourriture et en échange, il le cacherait.

Mais les Interahamwe ont commencé à fouiller les maisons. Il s’était caché dans le hangar à vaches et moi, dans la brousse. Ils ont trouvé l’homme et l’ont emmené avec eux. Le propriétaire m’a dit qu’ils avaient tué l’homme Tutsi et qu’ils lui avaient fait payer une amende pour avoir caché un Tutsi.

A cause de ce qui s’était passé, le conducteur commençait à s’inquiéter pour ma sécurité. Il m’a proposé de me cacher dans la maison de sa mère. Quand nous y sommes arrivés, j’ai commencé à être terrifiée par ce qu’ils disaient se passer autour de nous. Certains membres de la famille avaient vu quelques unes des choses ignobles que les Interahamwe faisaient aux Tutsi, aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Ils ont dit que des femmes avaient été emmenées au bord de la route et qu’on les avait forcées à regarder des hommes Tutsi se faire tuer.

Après, un des tueurs clé leur avait fait un sermon. Ils ont raconté qu’il leur avait dit : « Vous, les femmes Tutsi, vous n’avez aucun respect pour les hommes Hutu. Alors maintenant, choisissez entre la mort et marier un Hutu Interahamwe ». Ils leur avaient promis que leurs morts seraient encore plus cruelles que celles qu’elles venaient de voir.

Ensuite, ils étaient partis à la recherche des vagabonds les plus répugnants, les plus pouilleux et Dieu sait quoi d’autre. Ils avaient cherché le genre d’homme qui, dans des circonstances normales, n’aurait jamais eu de femme. Il y avait tellement de femmes qu’ils n’avaient pas réussi à trouver assez de ce type d’hommes. Mais la peur de la mort avait été si forte que ces femmes avaient supplié pour que ces hommes les prennent.

La famille du conducteur voulait que celui-ci me prenne pour sa femme. Cela se reflétait dans nos échanges. Toutes les femmes de sa famille se réunissaient pour décider de mon avenir. Quelques jours après mon arrivée, sa mère a commencé à demander constamment à son fils pourquoi il me laissait seule. Elle disait que « tous les autres se marient et voilà une femme. Pourquoi est-ce que tu la gardes ? ».

C’est vrai qu’il me laissait tranquille. Je pense que lui aussi voulait m’avoir mais qu’il ne savait pas trop comment s’y prendre. Ce qui s’était passé avant, lui avait clairement fait peur. Pour me pousser à accepter, il m’a raconté une histoire que je savais être un mensonge. Il m’a dit que les membres du CDR Lire la définition CDR Coalition pour la Défense de la République. avaient donné l’ordre à tous les hommes Hutu de tuer les femmes Tutsi qu’ils avaient prises ou de prendre le risque d’être tués eux-mêmes. Il a dit que les gens savaient déjà que j’étais chez lui. Il a dit aussi que j’avais le choix.

Je l’ai supplié, je lui ai demandé de leur dire que nous étions mariés alors que ce n’était pas vrai. Il a rejeté cette idée, disant qu’elle était stupide. Il m’a fait du chantage en disant que je ne voulais pas de lui parce qu’il était Hutu. Il m’a menacé en disant : « Arrête ton arrogance Tutsi ». Il a ajouté : « De toute façon, tu ne trouveras pas d’homme Tutsi après, parce qu’ils seront tous morts ». Je lui ai dit que je n’avais rien contre lui mais que je n’étais juste pas prête pour le mariage. Il m’a demandé : « Et alors quand seras-tu prête ? » J’ai répondu : « Dans quatre ans à peu près ». Il a ri : « Et bien, tu as un choix à faire maintenant. Tu dois choisir entre le mariage et la mort »

Je lui ai dit que je préférais la mort. Il a ri encore plus fort et a dit : « Tu peux te permettre de dire ça parce que tu es ici, protégée dans la maison de ma mère. Tu devrais voir comment tes amies Tutsi urinent dans leurs vêtements et supplient les hommes Hutu de les prendre, parce qu’elles ont si peur de la mort. Tu ne sais pas quel genre de mort t’attend, sinon tu ne dirais pas de bêtises pareilles ».

J’ai continué de le supplier. Il a finalement accepté de dire que nous étions mariés. Il a ensuite accepté de ne pas me prendre de force à condition que j’accepte de l’épouser volontairement une fois la guerre finie. Quand il disait aux gens que nous étions mariés, certains le croyaient. D’autres pas. Sa mère, bien sûr, connaissait la vérité.

Quelques jours plus tard, elle a commencé à me menacer de me jeter dehors si je n’épousais pas réellement son fils. Elle a dit en essayant de me tordre le bras que « la seule objection que tu as contre mon fils est le fait qu’il soit Hutu ». Elle a fait venir des femmes âgées à la maison pour qu’elles m’insultent et m’intimident. Ces femmes m’ont accusée d’être enfantine. L’une d’elles a dit : « Beaucoup de femmes de ton âge sont mariées à des vagabonds qui se comportent comme des chiens. Et toi, tu rejettes ce gentil jeune homme. Ta sœur, qui a seulement 14 ans, est déjà mariée. Qu’est-ce que tu attends ? »

Je savais déjà à ce moment-là où était ma sœur. On avait commencé à se voir la nuit. Elle disait qu’elle n’avait pas d’autre choix que de coucher avec son ravisseur. C’était un vrai tueur et si elle avait refusé, il l’aurait tuée. Je comprenais sa situation. Je savais que ce qui me donnait la force de résister était une conviction, un instinct que ces gens ne me tueraient pas.

La vieille femme continua néanmoins à mettre la pression sur son fils pour qu’il me prenne pour épouse. Elle n’arrêtait pas de dire que j’étais la seule femme Tutsi de la région qui vivait avec un homme sans devenir sa femme.
La vieille femme, ses amies et tous ceux du même âge que mon conducteur (qui avaient enlevé des femmes Tutsi) commencèrent à se moquer de lui en public, en disant qu’il était impuissant.

J’étais au courant et je pouvais bien sûr imaginer l’effet que ça avait sur lui. Il a commencé à utiliser autant de tactiques qu’il le pouvait. Il a envoyé sa belle-sœur pour qu’elle intercède. C’était la femme de son frère, celui qui m’avait cachée au début. Nous nous étions bien entendues. Elle a commencé par expliquer la stupidité de la situation que nous avions créée. Elle m’a conseillé de suivre l’exemple de ma sœur : une jeune fille mariée à un homme beaucoup plus âgé. Elle a ajouté : « Au moins, tu es avec des gens corrects. Et n’aies pas peur pour ton avenir, tu pourras encore te marier convenablement ».

En voyant que les menaces ne menaient à rien, la vieille femme a aussi essayé d’être plus délicate. Elle m’a expliqué qu’elle ne pouvait pas continuer à me cacher sans que j’épouse son fils. Elle a dit que c’était mon choix si je voulais les quitter et risquer de mourir. Mais j’ai refusé. Un matin, la vieille femme est venue me voir avec deux autres femmes âgées et sa belle-fille. Elles m’ont fait des sermons et m’ont réellement menacée.

Pendant que ce tribunal de femmes me jugeait, son fils est rentré. Il était vraiment dans tous ses états. Il m’a informé que je devais quitter leur maison et qu’il avait prévu de m’emmener chez le chef des tueurs de toute la région, quelqu’un de plus important encore que le ravisseur de ma sœur parmi les tueurs locaux. Il était vraiment hors de lui. Il était vraiment sérieux.
Je me suis énervée contre lui et j’ai dit que j’étais capable de me rendre aux tueurs, seule. Il a insisté pour m’y emmener. Je lui ai répondu que puisque tout ce qu’il voulait était que je quitte leur maison, j’étais prête à y aller seule.

Je me suis levée pour partir. Il avait l’air très inquiet et a commencé à me suivre. Sa mère lui a interdit de me ramener chez elle à moins que ce soit pour nous marier. J’ai fait parvenir un message au ravisseur de ma sœur lui demandant de venir me chercher et de m’escorter chez le chef des Interahamwe.

Le ravisseur de ma sœur est arrivé et m’a dit : « Arrête de te comporter comme une enfant ». Il m’a demandé : « Tu te crois supérieure à ces femmes ? » Je ne lui ai pas répondu et je lui ai demandé de m’emmener dans une maison où je savais qu’un de mes cousins se cachait.

Quand on est arrivés, un des membres de la famille qui cachait mon cousin m’a dit que les maisons des Hutu soupçonnés de cacher des Tutsi étaient minutieusement fouillées. Il m’a dit que l’un des deux frères, que j’espérais en vie, avait été tué récemment et m’a conseillée : « Sois réaliste ».

J’en ai compris qu’il voulait dire par là accepter de devenir la femme du conducteur. Il a ajouté : « Si tu veux te compliquer la vie, tu n’as pas besoin de faire grand chose. Il y a des tueurs partout ». On parlait dans la rue et le conducteur qui m’avait protégée se tenait quelque part derrière moi.

Soudain, il s’est rapproché de moi. Il m’a dit de ne pas lui parler et de le suivre. Il m’a emmenée à une autre maison, celle de quelqu’un de la famille de l’homme qui gardait ma sœur. Peu de temps après, il est parti parce qu’il avait trouvé du travail à Butare. Il m’a promis qu’il reviendrait me chercher.

Pendant ce temps-là, les habitants de Nyanza ont appris que ma sœur et moi avions survécu en nous mariant. J’ai appris par le ravisseur de ma sœur que le sous-préfet avait organisé une réunion à Nyanza et qu’il avait déclaré que « si un serpent s’enroule autour d’une calebasse pleine de lait, ne laissez pas le serpent survire juste pour sauver la calebasse ».

Les gens en ont compris qu’il s’agissait d’un ordre clair de chasser et de tuer toutes les femmes Tutsi. Ils sont allés dans la maison de la mère du conducteur et bien sûr, ils ne m’y ont pas trouvée. Ils ont battu une femme Hutu qu’ils avaient trouvée là-bas pour qu’elle révèle où j’étais. Mais elle n’en savait rien.
En revanche, elle les emmena voir ma petite sœur. Ils ont cherché à forcer ma sœur à dire où j’étais. Elle ne le savait pas. Alors ils ont tué ma sœur. Quand nous avons entendu ça, l’homme qui me cachait a dit qu’il ne pouvait plus se permettre de me garder.

J’étais complètement abattue à la nouvelle de la mort de ma sœur. Je ne voyais plus l’intérêt de continuer à vivre. Je leur ai demandé de me livrer aux tueurs. J’ai décidé d’y aller moi-même. J’ai commencé à marcher vers la maison de Karege, le chef des tueurs de la région.

Un entrepreneur qui avait construit la maison pour mon père a cherché à me dissuader de me rendre. Il a proposé de me cacher. Je ne lui ai prêté aucune attention. J’en avais assez de me cacher, je ne voulais même plus en entendre parler. Il a continué à me suivre, il cherchait à me convaincre qu’il ne fallait pas laisser la mort de ma sœur déterminer mon avenir.

Mais ma sœur était tout ce qu’il me restait. Après qu’elle soit partie, je ne voyais plus de raison de continuer à vivre. J’étais réticente à l’idée de suivre cet homme. Je voulais éviter les problèmes que j’avais eus avec le conducteur qui m’avait cachée, surtout parce que je ne savais pas s’il serait aussi gentil que lui.

Pendant que je réfléchissais à ce dilemme, on a croisé une connaissance de cet homme. Il a demandé à l’entrepreneur comment allaient sa femme et ses enfants.
Quand j’ai entendu le mot femme, j’ai commencé à me dire que j’aurais peut-être moins de problèmes avec lui une fois dans sa maison. J’ai accepté de le suivre.
Mais il ne m’a pas emmenée dans sa maison familiale. A la place, il m’a cachée dans une maison qu’il était encore en train de construire.

Une jeune fille de 15 ou 16 ans et son petit frère sont aussi venus se cacher dans cette maison. Ils venaient d’une famille Tutsi que je savais très recherchée. Des gens les avaient vus rentrer, et cela m’a fait très peur. L’entrepreneur a négocié avec un jeune Interahamwe pour qu’il me garde. Il a essayé de me convaincre que je n’aurai pas de problèmes. Mais quel choix avais-je ?

J’ai découvert que les deux hommes avaient conspiré. Ils ont essayé de me faire peur en disant que si j’allais à Nyanza, où l’on connaissait mon père, je mourrais de façon atroce et serais beaucoup torturée. Ils ont dit que les Interahamwe de tous les barrages routiers avaient mon nom et ma description. Le jeune Interahamwe est venu me prendre, c’est-à-dire me violer.

Il m’a emmenée dans sa maison. Il ne m’a pas touchée la première journée ; il disait qu’il voulait me donner le temps de m’habituer à lui. Il m’a informée que le marché qu’il avait fait avec l’entrepreneur dictait que j’étais pour lui. Pour s’assurer que je comprenne, il m’a montré beaucoup de grenades et de balles. Il m’a dit : « Fais ton choix »

Cette fois, je n’avais d’autre choix que celui de me soumettre. Je lui ai expliqué tout ce que j’avais traversé. Mais il n’a pas été ému. Il m’a gardée pendant cinq jours. Quand je pensais, la seule consolation que je pouvais trouver était que si je m’étais soumise à mon conducteur, j’aurais été violée pendant beaucoup plus longtemps.

Mon violeur était très fier de ses grenades ; il m’a montré comment elles fonctionnaient. Un jour, alors qu’il était sorti, j’ai cherché les grenades pour me faire exploser. Mais il les avait mises sous clé. Tous les jours, il me faisait écouter Radio Rwanda et disait : « Si tu crois que le FPR va te sauver, tu dois vraiment croire aux miracles ». Et je dois admettre qu’en écoutant Radio Rwanda, il était impossible de croire que l’on serait sauvés par le FPR. Un jour, le jeune homme est sorti en portant des vêtements de soldat.

D’après sa mère qui vivait tout près, il a été tué par balle. Je suis partie me cacher dans une maison vide. Il y avait un petit garçon Tutsi qui travaillait dans une famille d’Interahamwe. Il a parlé de moi à une vieille femme. Elle a demandé à me voir.

Ils m’ont dit que le FPR était dans la région, ce que je ne savais bien sûr pas par Radio Rwanda. Parce que je ne les croyais pas, j’ai refusé de partir. Il y avait plusieurs femmes âgées et elles ont toutes insisté. J’ai finalement accepté et nous y sommes allés tous ensemble. On nous a amenés à Mugandamura, une zone majoritairement musulmane. Nous y avons trouvé des Hutu et des Tutsi qui avaient continué à se protéger les uns les autres. Aucun civil n’en avait tué d’autres.

Témoignage recueilli à Nyanza le 8 mars 1995,
par Pacifique Kabalisa