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Témoignage V008

Elle peut nommer ses violeurs mais la Justice veut des témoins.

J’ai été violée collectivement par trois de mes voisins. Lors du génocide, j’avais 19 ans. Mes parents, la plupart de mes frères et sœurs et la plus grande partie de ma famille élargie ont tous été exterminés.

Je vis actuellement dans un orphelinat à Gitarama où notre tante paternelle, l’unique rescapée adulte dans notre famille, nous a placés.
Accablée par le nombre d’orphelins de sa famille proche, ma tante n’avait pas d’autre option que celle de nous trouver un orphelinat pour nous accueillir. Elle disait qu’elle n’avait ni les moyens matériels ni la force morale de s’occuper de nous. Elle a perdu son mari, tous ses enfants et toutes les personnes adultes de sa famille.

Dans notre région, les maisons des Tutsi ont été pillées, détruites et incendiées le 7 avril 1994. Rien n’a été fait pour empêcher les gens de se comporter de façon aussi destructive, ce qui les a encouragés à tuer les Tutsi avec des gourdins et des machettes. Les paysans ont été encouragés par le bourgmestre et le conseiller de notre secteur.

Des filles ont été violées et certaines ont été tuées ensuite. D’autres filles et femmes ont été crucifiées, forcées à reculer contre un mur et coupées ensuite avec des machettes.

Après ça, les tueurs ont frotté du poivre sur leurs blessures.
Je dois ajouter qu’ils faisaient ça aussi aux garçons. Ils les ont laissées comme ça pendant deux jours. Après, ils ont jeté leurs corps dans des fosses communes.

Après que notre maison ait été détruite, toute la famille est allée dans la maison d’un ami Hutu, un paysan. Il nous a cachés dans une maison vide qu’il avait fermée à clé. Nous étions une vingtaine.

Malheureusement, nous avons entendu un paysan dire très fort qu’il avait vu des gens entrer dans cette maison. Et nous avons été découverts. Les Interahamwe sont arrivés et nous ont forcés à sortir. Ils ont commencé à nous battre et même à nous enlever nos vêtements. Nous étions tellement terrifiés.

Ensuite, j’ai réussi néanmoins à me faufiler hors du chaos. Je me suis cachée dans la brousse. D’où j’étais, je pouvais voir les tueurs emmener des membres de ma famille vers le lac Kivu.

Peu de temps après, ils m’ont trouvée. Ils m’ont poussée vers le lac et trois des hommes qui m’avaient vue me cacher m’ont violée.
Ces hommes étaient des voisins, des gens que je connaissais personnellement. Tous les trois étaient mariés. Ils ne m’ont pas battue. Mais tous les trois m’ont violée. Après ça, ils sont partis et sont allés chercher des gens à tuer.

Je me suis rendue chez une amie Hutu à qui j’ai confié ma situation. Elle a accepté de me cacher. Mais sa maison a cessé d’être un lieu sûr une fois que les Interahamwe ont commencé à fouiller les maisons Hutu. Je suis allée me réfugier dans la brousse.

A minuit, mon amie m’a apporté à manger. Elle m’a également apporté de mauvaises nouvelles. Elle m’a appris que ma grand-mère avait été tuée quand la famille avait été forcée à sortir de leur première cachette.
Ma mère et ma sœur avaient aussi été assassinées et leurs corps jetés dans le lac.

Deux semaines plus tard, mon amie Hutu m’a emmenée me cacher dans la maison d’une amie à elle où je suis restée jusqu’à la fin du génocide.

Je me battrai pour la justice, je me refuse à accepter que les hommes qui m’ont violée restent impunis. Je me suis rendue à Kibuye et j’ai dit à l’inspecteur de la police judiciaire et aux soldats du FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. les noms des hommes responsables des viols. Deux d’entre eux sont au Zaïre. Le troisième, un paysan est en prison. Les autorités disent qu’elles veulent quatre ou cinq témoins. Où est-ce que je vais trouver quatre ou cinq témoins ?

Les gens qui ont vu exactement ce qui s’est passé sont les trois hommes qui m’ont violée. Même s’ils étaient là, vous pensez qu’ils vont fournir des preuves les uns contre les autres ? Et même si c’était une possibilité, deux d’entre eux ont fui au Zaïre.

Beaucoup de Hutu, qui nous connaissaient bien et qui peuvent témoigner que ces hommes ont tué et violé, se sont exilés après l’arrivée du FPR. Beaucoup d’entre eux n’ont pas participé au génocide, mais certains membres de leurs familles, oui. J’ai peur que même celui qui a été arrêté ne soit bientôt relâché.

A Kibuye, le génocide a été un succès complet. Alors où peut-on trouver les témoins ? Et même la plupart des filles qui ont été violées ont été tuées après. Dans notre secteur et partout à Kibuye, ils ont réellement tué. C’était un nettoyage minutieux. Quand les gens m’ont vue, certains m’ont demandé : « Mais comment se fait-il que tu sois encore en vie » ? 

En plus de mon désespoir de justice, je suis hantée par la peur du SIDA. J’ai peur du SIDA. J’ai des blessures qui ne guérissent pas et je suis constamment inquiète d’avoir le virus du SIDA.

Témoignage recueilli à Kibuye le 11 mars 1995,
par Pacifique Kabalisa