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Témoignage V009

Le viol laisse des traces indélébiles qui l'humilieront toute sa vie.

Après l’assassinat de Habyarimana, nous nous sommes réfugiés à la paroisse de Mugina. Nous étions très nombreux ; environ cinquante mille. Le Bourgmestre de notre commune était un Hutu de bon cœur ; il nous a protégé jusqu’à son assassinat.

En effet, les autres Hutu l’ont tué parce qu’il protégeait les Tutsi. Les massacres des Tutsi ont eu lieu le 21 et le 22 avril. Echappées miraculeusement à ce carnage, ma fille, ma belle-sœur et moi n’avons pas seulement été violées ; nous avons été violées et battues tous les jours pendant un mois.

Ils ont mis à peu près vingt femmes et enfants dans une maison. Ils ont tellement battu les autres femmes qu’elles sont toutes mortes. Je suppose que les tueurs nous ont épargnées d’une part, parce que nous les connaissions bien, mais d’autre part et surtout, parce que le viol laisse une trace indélébile qui nous humiliera jusqu’à la fin de notre vie.

Quand ils venaient nous violer, ils utilisaient le prétexte d’être en patrouille. Mais même ceux qui ne patrouillaient pas venaient. Quiconque voulait une femme venait. Ils prenaient les femmes qu’ils voulaient et les emmenaient dans la brousse ; parfois, ils nous emmenaient toutes dans la brousse.

Un même homme me prenait un jour, ma fille le lendemain et ma belle-sœur le surlendemain. Plusieurs hommes faisaient ça. On ne pouvait pas bouger parce qu’ils disaient qu’ils nous tueraient si on bougeait.

Notre plus grande peur désormais est la maladie. Ma fille est malade, mais je ne sais pas de quoi. Tout ce que je sais, c’est qu’elle souffre de quelque chose qui semble toucher plusieurs des filles qui ont été violées.
Vous le voyez vous-même, elle est trop timide pour dire qu’elle a été violée. Alors il est improbable qu’elle me dise, du moins à ce stade, qu’elle est peut-être enceinte. Si elle est enceinte, je ne lui conseillerais pas de se faire avorter. Mes sentiments religieux sont trop forts pour ce genre d’acte.

Ce qu’ils ont fait aux femmes qu’ils ont tuées est tout simplement atroce. Elles ont été battues à mort avec des bâtons et des massues. Ils les ont déshabillées et ne leur ont laissé que leurs sous-vêtements avant de les tuer. Ils ont laissé certaines femmes complètement nues et les ont fait défiler. Certaines ont été forcées à marcher plusieurs kilomètres pour aller se faire violer, tuer, ou les deux. Plusieurs femmes âgées qu’ils n’avaient pas emmenées loin de la maison ont été violemment battues avant d’être violées.

Une fille, qui avait environ 17 ans, a été emmenée par un homme qu’on avait surnommé "Inzirabwoba", le nom des forces armées rwandaises qui signifie " les Sans-peur ", parce qu’il avait tué tellement de gens, sans jamais avoir peur. Il l’a gardée pendant deux semaines avant de la tuer. Nous le connaissions bien parce que c’était un voisin.

Nos violeurs venaient tous de notre colline, nous nous connaissions bien, ils connaissaient nos maris. Pourquoi l’ont-ils fait ? Je ne sais pas. Peut-être que c’était pour eux l’occasion de nous humilier.

Les Interahamwe utilisaient plusieurs méthodes afin de nous humilier. Une femme qui travaillait au centre de santé de Kinazi a été enlevée par un Interahamwe qui l’a gardée pendant deux jours et qui l’emmenait au barrage routier où il patrouillait la nuit. Elle a été violée de façon systématique par plusieurs Interahamwe.
Quand elle est devenue très faible, elle a été " donnée " à un Twa pour qu’il la garde, ce qui avait pour but de l’humilier au sein du contexte social du Rwanda. Depuis la fin du génocide, je ne l’ai plus revue, je crois qu’elle a été tuée par la suite.

Cette pratique de " donner " des femmes à des hommes de groupes sociaux inférieurs, tels que les Twa, ou à des hommes sales et habillés en lambeaux, a été très utilisée durant le génocide, dans l’intention d’humilier les filles et les femmes Tutsi. D’autres témoignages le confirment.

Les jeunes femmes Tutsi éduquées étaient détenues dans des maisons alors que les femmes plus âgées et mariées ainsi que les paysannes étaient violées dans des lieux plus publics. Les violeurs étaient des paysans devenus Interahamwe.

Mais ils ont aussi utilisé les Twa pour scandaliser les victimes. Ils donnaient les femmes Tutsi aux hommes Twa pour qu’ils les violent dans la rue, surtout près des barrages routiers, sous le regard des Interahamwe. Les violeurs se disputaient parfois, car ils n’étaient pas toujours d’accord sur le sort de leurs victimes. Ces disputes ne se résolvaient que rarement en faveur de celles-ci.

Témoignage recueilli à Mugina le 6 mai 1996,
par Pacifique Kabalisa