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Témoignage V010

Violée et jetée vivante dans une fosse commune, n'ayant plus rien à craindre de pire, elle a demandé de l'aide à un Interahamwe.

J’étais en deuxième année secondaire au moment du génocide. J’avais 15 ans. Comme beaucoup d’autres filles et femmes de cette région de Bugesera, j’ai subi des tourments physiques extrêmes pendant le génocide.

Je vivais avec ma mère. J’ai été violée par trois miliciens qui m’ont déchiré l’utérus, avant de me jeter vivante dans une profonde fosse remplie de corps morts. Ils m’ont ensuite lapidée pour s’assurer que je n’allais pas survivre. Plus tard, j’ai appris que ma mère et ma grand-mère ont été tuées dans la commune de Kanzenge.

Au départ, les Hutu et les Tutsi étaient solidaires ; ils faisaient des patrouilles ensemble, afin d’éviter que notre secteur ne s’embrase. Mais cette solidarité n’a pas duré, car des réunions dirigées par des autorités civiles et militaires ont incité les Hutu à tuer les Tutsi.

Ils ont commencé par incendier les maisons des Tutsi de notre village. Ma famille s’est éparpillée. Ma mère, ma grand-mère et moi, nous nous sommes réfugiées dans la maison de ma grande sœur au centre de Nyamata. Nous espérions que le fait que son mari soit Hutu nous garantirait une certaine protection.

Les habitants de Nyamata qui avaient rejoint les Interahamwe ont commencé à casser les portes. Pendant ce temps-là, les soldats tuaient les gens qui se déplaçaient. Les Interahamwe ont frappé à la porte et ont exigé que mon beau-frère sorte de la maison et participe aux tueries. La fille qui travaillait chez lui comme bonne leur a dit qu’il n’était pas à la maison. Ils lui ont demandé s’il y avait des Inkotanyi dans la maison. Elle a juré qu’il n’y en avait aucun.

Ayant peur qu’ils ne découvrent notre cachette, nous avons quitté la maison au milieu de la nuit, vers 2 heures du matin et nous sommes allées à la maison du beau-père de ma sœur. Mais il a chassé ma mère, ma grand-mère et moi ; il n’a gardé que ma sœur et ses trois enfants.

Ce vieil homme était un grand Interahamwe ; il avait engagé des gardes pour chasser les gens. Sa maison était le point de départ de beaucoup des attaques des Interahamwe. Nous sommes alors allées nous cacher dans la brousse.

Pendant à peu près deux semaines, nous nous sommes cachées dans des brousses différentes. Ma grand-mère, ma mère et moi, nous nous sommes cachées dans des endroits différents. Nous avons appris plus tard par des voisins que pendant ce temps-là, les Interahamwe cherchaient des renseignements sur notre famille, énervés de n’avoir pu tuer qu’un oncle. Cet oncle s’était caché dans le plafond de sa maison et il a été tué en fuyant le feu allumé par les Interahamwe. Il a été presque brûlé vif et les Interahamwe l’ont achevé.

Après ces deux semaines, j’ai été découverte par un Interahamwe. Je l’ai supplié et il m’a laissé partir en disant : « Je te laisse mourir aux mains d’autres ». Je suis ensuite partie me cacher avec deux de mes tantes. Les Interahamwe nous ont trouvées. Alors qu’ils s’apprêtaient à nous tuer, l’un d’eux a fait un commentaire : « Non, ils ont dit qu’on ne devait plus tuer de femmes ».

Ensuite, des soldats sont venus tirer dans la brousse pour forcer les gens à sortir. Ceux qui le pouvaient, comme mes tantes et moi, sont partis en courant. Mais ma grand-mère, ma mère et plusieurs autres qui se cachaient près de là ont été regroupés et emmenés au bureau de la commune de Kanzenze où ils ont péri dans un massacre.

J’ai appris leur mort par quelqu’un qui avait survécu au massacre, à qui ils avaient coupé le bras et qu’on avait enterré vivant, mais qui a été sauvé par un voisin Hutu. Ce rescapé m’a aussi dit que ma mère et ma grand-mère ont été enterrées vivantes.

Nous avons continué à nous cacher. Le lendemain, les Interahamwe sont venus. Nous avons cherché à nous cacher mais une femme qui cultivait dans son champ a crié pour nous dénoncer. Les Interahamwe sont revenus.
Quelques-uns parmi eux ont attrapé une de mes tantes et l’ont jetée dans une fosse. L’un d’eux a essayé de violer ma deuxième tante, mais elle a résisté. Il l’a battue violemment et l’a aussi jetée dans la fosse. Je suis restée derrière, observant ce qu’ils faisaient à mes tantes et me disant que je serais tuée également.

Ils jetaient les gens vivants dans la fosse, la tête la première. La fosse était très profonde, mais il y avait tellement de cadavres qui avaient été jetés à l’intérieur que la profondeur était maintenant d’environ vingt mètres. Il y avait très peu de chances de ne pas mourir sur le coup.

Ils sont revenus vers moi. Il y avait trois délinquants parmi eux. Alors qu’ils venaient vers moi, ils discutaient de la manière dont ils allaient me tuer. Mais l’une des brutes m’a reconnue en disant : « Mais c’est la fille d’un tel ! C’est un homme riche ». Ils ont dit que je devais leur donner de l’argent puisque mon père était aisé. Je leur ai avoué que je n’avais pas d’argent. Ils ont continué à parler de la façon dont ils allaient me tuer.

Ensuite, l’un d’eux a proposé plutôt qu’ils me violent. Tous les trois m’ont violée, chacun à leur tour. Dès que l’un d’eux avait fini, il s’en allait. Alors que le dernier venait de finir, un autre groupe d’Interahamwe est arrivé. Ils ont donné l’ordre à celui qui venait de me violer, de me violer encore. Il a refusé. Ils l’ont alors menacé de nous brûler vifs tous les deux s’il ne me violait pas encore. Alors il m’a encore violée.

Quand il a fini, le nouveau groupe d’Interahamwe m’a battue. Puis ils ont dit : « Ok, on y va. On veut te montrer où tu vas aller ». Ils m’ont jetée dans la fosse. L’homme qui m’a poussée m’a poussée si fort qu’au lieu de tomber dans la fosse, je suis tombée en travers. Il m’a traînée par les jambes et je suis tombée verticalement, au-dessus de ma tante.

Je pouvais encore entendre les brutes parler. L’un d’eux a dit que j’étais peut-être encore en vie et il a proposé de lancer une grenade dans la fosse. Un autre a dit : « Ne gâche pas ta grenade. Une enfant jetée aussi profondément ne peut pas être encore en vie ». Et ils sont partis.

J’ai essayé de grimper à la surface mais j’avais tellement saigné que j’étais faible et ma vue était trouble. Je sentais que je n’avais plus de force en moi. Je tombais tout le temps. Finalement, je me suis écroulée.

Quand j’ai repris connaissance, je pouvais entendre des enfants au loin. Ils m’ont dit le nom d’un Interahamwe qui surveillait la fosse. J’ai reconnu le nom ; c’était quelqu’un que ma sœur connaissait. Je lui ai fait passer un message grâce aux enfants, lui demandant de venir me sauver.

Je ne m’inquiétais pas du danger de demander l’aide d’un Interahamwe parce que rien ne pouvait être pire que la situation dans laquelle je me trouvais. Avant qu’il ne vienne, j’ai encore perdu connaissance.

Quand quelqu’un est venu me chercher, je ne savais pas qui c’était. Je me suis rendue compte que j’étais sortie de la fosse quand j’ai repris connaissance ; j’ai vu qu’il y avait un soldat à côté de moi. Je ne me suis pas inquiétée parce que je me disais que s’il voulait me tuer, sachant qu’il était soldat, il utiliserait au moins une balle. Ce serait mieux que de mourir dans la fosse. Mais il m’a rassurée en disant qu’il n’avait aucune intention de me tuer.

Plus tard, j’ai appris que l’Interahamwe à qui j’avais fait passer le message l’avait soudoyé pour qu’il me sauve. Je suppose qu’il avait peur de venir lui-même, par crainte de se faire tuer par les autres Interahamwe.

Le soldat m’a portée sur une brouette et m’a emmenée dans la maison d’un Hutu que je ne connaissais pas. Plus tard, j’ai appris que le soldat était venu me chercher en compagnie d’un employé de cette maison. J’étais à peine consciente et je ne voyais pas très bien. La femme m’a fait un massage traditionnel à l’eau chaude pour calmer mes douleurs. Je suis restée chez eux une nuit. Le lendemain matin, le mari a découvert que j’étais là et a demandé à sa femme : « Qu’est-ce qu’elle fait là ? »

Il a dit à sa femme que si elle ne me chassait pas immédiatement, il appellerait les Interahamwe pour qu’ils m’emmènent dans la vallée de roseaux, le long de la rivière Nyabarongo, au CND (Conseil National pour le Développement : C’était la maison parlementaire sous le régime de Habyarimana. Avec les accords de paix Arusha entre le gouvernement rwandais et les rebelles du FPR Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. , cette maison avait accueilli les soldats du FPR qui devaient assurer la protection des autorités du FPR durant la période de transition. Conduire les Tutsi au CND durant le génocide signifiait les emmener au lieu de la mort).

Mon beau-frère est venu me voir et a demandé à l’employé d’où je venais. Parce que je ne pouvais pas bouger mes jambes, il m’a emmenée dans une brouette et m’a couverte comme une morte, afin qu’il puisse dire aux Interahamwe qu’on risquait de croiser, que j’étais un cadavre et donc que je ne valais pas la peine qu’on m’achève.

Quand on est arrivé chez lui, mes parties privées, mon ventre et ma tête avaient tellement enflé que ma sœur est partie chercher un médecin. Elle en a trouvé un mais il lui a dit qu’il ne soignerait pas une femme Tutsi. Ma sœur désespérait.

Elle était enseignante et ne connaissait rien de la médecine, mais elle a réussi à trouver des injections de pénicilline qu’elle m’a injectée elle-même quatre jours de suite. Après ça, elle ne pouvait plus trouver de pénicilline. Alors elle a eu recours aux seuls massages traditionnels à l’eau chaude.

Quelques jours plus tard, les rumeurs concernant l’approche du FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) commençaient à circuler à Nyamata. Cette fois, c’était le tour de mon beau-frère et de sa famille de se cacher pendant la nuit. En tant que Tutsi, ma sœur devait faire semblant d’être encore plus terrifiée à l’idée de l’arrivée du FPR. Pendant les deux premières nuits, ils m’ont enfermée dans la maison.

Il y avait beaucoup d’Interahamwe qui criaient pendant la nuit, ce qui me faisait très peur. J’ai demandé aux gens de ma famille de m’emmener ailleurs.
Finalement, mon beau-frère a forcé son père à accepter que l’on me mette au moins dans l’arrière-cuisine.

Le même jour, il y a eu des échanges de tirs entre les Interahamwe et le FPR ; les gens ont commencé à fuir. Un soldat du FPR m’a retrouvée dans l’arrière-cuisine et m’a sauvé la vie.

Témoignage recueilli à Nyamata le 17 novembre 1995,
par Pacifique Kabalisa