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Témoignage V011

De peur d'être associée à une Tutsi, tous l'ont niée.

Dès que les massacres ont commencé, ma fille de deux ans et moi nous sommes cachées dans la maison d’un ami Hutu, un ami de la famille. Mon mari a fui vers Ruhango. Je suis restée chez cet ami pendant une semaine avant d’apprendre que ma mère et ma sœur de 14 ans avaient été tuées par les Interahamwe.

Le jour où je l’ai appris, j’ai été trouvée par les Interahamwe. Ils ont tué ma fille ; je sais exactement qui l’a tuée parce que c’était un voisin qui nous avait vendu des terres. Je suis devenue folle, mais j’ai quand même réussi à me réfugier dans la commune voisine de Tambwe. Une vieille femme Hutu que je ne connaissais même pas m’a cachée pendant deux semaines.

On nous a ensuite dit que la paix avait été déclarée et que les femmes devaient rentrer chez elles parce qu’ils avaient promis qu’elles ne seraient pas touchées. J’ai cru ces nouvelles et j’ai commencé à travailler dans les champs. Mais ils sont venus nous tirer dessus ; la vieille femme et moi avons couru.

Quand nous sommes arrivées à Rwamaraba, nous avons vu que le Bourgmestre de Tambwe fuyait aussi l’avancée du FPR (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. .
Plus tôt, il y avait eu un ordre donné aux réfugiés et aux personnes sans carte d’identité de se présenter aux autorités. C’est la raison pour laquelle la vieille femme nous a fait inscrire. Lorsque le Bourgmestre a appris que j’étais Tutsi, il m’a livrée à des hommes pour qu’ils me tuent.

Ils ont dit qu’il était important qu’ils s’assurent qu’on ne leur avait pas demandé de tuer quelqu’un d’innocent. Ils ont cherché à trouver des gens qui me connaissaient, en disant que s’ils ne trouvaient personne, ils allaient m’éliminer.

De peur d’être associée à une Tutsi, tous ont nié me connaître, même la vieille femme qui m’avait cachée. Mais quand il s’agissait de me tuer, aucun d’entre eux ne voulait le faire non plus. Un des hommes m’a demandé de partir. Quand les autres ont commencé à me suivre, il leur a dit de me laisser.

J’ai couru aussi vite que mes jambes le pouvaient, sans regarder où j’allais. J’ai couru directement vers deux Interahamwe. Ils ont décidé de me ramener à Rwamaraba pour me faire défiler devant les déplacés Hutu de la guerre, afin de m’identifier.

Je leur ai dit que je n’avais pas de famille à Rwamaraba. Ils ont dit que dans ce cas-là, ils pourraient tout aussi bien me tuer. Ils m’ont frappée jusqu’à ce que je sois totalement abattue. Ils m’ont laissée nue.

A la fin, l’un d’eux a dit qu’au lieu de m’achever, ils devraient me
" libérer " – ce qui signifiait me violer. Ils m’ont emmenée dans la brousse ; tous les deux m’ont violée pendant toute la nuit. Puis ils m’ont laissée.

Je suis restée deux jours dans la brousse. Ensuite, je suis allée dans un autre quartier de Rwamaraba où il y avait d’autres réfugiés Hutu. Je voulais éviter les gens qui m’avaient rejetée.

Mais je n’ai pas eu de chance parce qu’un Interahamwe m’a reconnue. Il a dit aux autres que j’étais une Icyitso, c’est-à-dire une complice du FPR. Il a pris une machette et s’est dirigé vers moi pour me faire peur. Il a dit qu’il me tuerait si je ne venais pas avec lui au barrage routier où il patrouillait la nuit.

Sur la route, on est passé devant chez lui. Il faisait déjà nuit. Il a appelé son frère en lui disant de trouver un matelas ; il a dit qu’il avait l’intention de me violer au barrage, mais dans le confort. Il est rentré à l’intérieur pour prendre un matelas et j’ai réussi à m’échapper.

Je suis rentrée à Tambwe, où je suis restée jusqu’à l’arrivée du FPR. Bien que je ne sois pas enceinte, je suis hantée par la peur de la contraction du virus du SIDA.

Témoignage recueilli à Tambwe le 15 juin 1996,
par Pacifique Kabalisa